SAINT BASILE. ASCÉTISME
que par négligence de mon esprit ou en me laissant dis-
traire par les choses vaines, je ne perde l’amour de Dieu et ne devienne un opprobre pour le Christ. » Les mêmes caractères se retrouvent dans la réponse à la question III sur l’amour du prochain. Ces généralités ont pour objet de nous convaincre qu’il faut se séparer du monde, si l’on veut réaliser l’idéal chrétien. En définissant la vie monastique, l’auteur parle tout à fait selon l’esprit de Basile, tel que l’exprime Grégoire de Nazianze, au chapitre Lxtr de son Oraison funèbre, et il n’a aucun goût pour celle de l’anachorète ; il rappelle le væ solt (Proverbes, xxxr, 24) ; il ne comprend pas comment on peut, dans la solitude, pratiquer les vertus, dont les plus importantes sont d'essence sociale (1). Je n’entre pas dans le détail des prescriptions qui suivent, les unes préalables encore : quelles précautions il faut prendre en renonçant à ses biens ; comment il faut éprouver les candidats à la vie monastique ; si l’on doit y admettre des gens mariés, ou des enfants, et à quelles conditions ; — les autres réglant dans le détail cette vie elle-même. J’en ai dit assez pour montrer que, si quelque addition ou modification est toujours possible dans des ouvrages de ce genre, les
Règles développées, considérées en leur ensemble, res-
pirent l’esprit de Basile, témoignent à la fois de sa raison pratique et de sa foi ardente, révèlent en maint passage son talent d'écrivain, et ne sauraient, par conséquent, lui être contestées.
Il y a moins de certitude pour la totalité des Règles abrégées, dont les 27 derniers chapitres sont introduits par une note qui se trouve placée après le 286€ (il y en a 313 en tout), et d’après laquelle « le vieil exemplaire provenant du Pont n'allait que jusque-là. Les 27 chapitres suivants et les sanctions ont été ajoutés d’après le manuscrit provenant de Césarée ». La garantie d’un
(1). Règle VII ; ef. sur la sociabilité, attribut essentiel de l’homme, la'règle IIT.
ol Lt , u, 4 N VER exemplaire Ann dé Césarée paraît sérieuse. |
proviendrait- -elle de ce que Basile avait emprunté à Eustathe les 286 premières prescriptions ? ou bien Ba- sile a-t-il complété, à Césarée, une règle donnée d’abord par lui à ses moines des bords de l’Iris, telle que la pré- sentait l’exemplaire du Pont ? Quoi qu’il en soit, l’esprit des Règles abrégées est analogue à celui des Règles développées, et on y trouve des renvois à celles-ci (1 ). Cet esprit — car je ne saurais entrer dans le détail de préceptes dont le nombre suffit à indiquer la minutie —
est, avant tout, dans la renonciation absolue à sa propre
développées posent plutôt des principes ou donnent une réglementation assez générale, il y a ici de la casuistique ‘ascétique, et on voit clairement que certaines réponses visent bien, non pas des questions fictives, — je veux è dire posées par l’auteur lui-même — mais des questions qui lui ont réellement été adressées par d’autres (2). Quelques réponses tournent à l’exégèse de certains textes scripturaires.
Après les deux Règles, on trouve dans notre recueil des sanctions (émriwax) pour les fautes commises d’abord par les moines, ensuite par les moniales. Or, dans les Règles abrégées (CVI), Basile, en ce qui concerne les peines, s’en remet simplement aux préfets. Bien qu’il ait pu changer ensuite d’avis, cette déclaration jette
généralement rejetés aujourd’hui, ainsi que l'ouvrage
l’a souvent interrogé oralement, et finalement lui a de-
(1) Au n° LXXIV, il est dit que la question a été traitée plus complètement dans les premières ; un second renvoi est au n° CCXX.
(2) Ainsi au n° CXXVIIT, où Basile trouve la formule de la question mauvaise. Cf aussi la préface.
différence entre l’exemplaire du Pont et celui de Césarée
PR
volonté et la soumission au préfet. Tandis que les Règles |
cependant déjà une suspicion sur les Epitimia, qui sont
qui les suit et qui a pour titre : Constitutions ascétiques. Dans ce dernier, l’auteur répond à un ascète qui
d to à nt etai) di
hi |
| de 1a* A — ce qui, Potter ne D ntiont. pas ii dé Basile — mais il la prêche, quand il parle des faiblesses e
de la chair, avec une virulence brutale qui ressemble
plus à celle de l’auteur du traité apocryphe dont nous be avons déjà parlé qu’à la manière de Basile (1). Sa langue
est moins correcte que celle de celui-ci (2). L’imitation de la vie de Jésus, telle qu’il la recommande, a un carac-
tère minutieux, qui dénote une origine postérieure au rve siècle. La vie cénobitique paraît, dans le tableau qu'il en trace, réglementée en détail depuis plus lee RU
temps (3). ;
La Liturgie de saint Basile. — Qu’un évêque attentif à tout, comme l’a été Basile, ait aussi exercé son influence sur le développement de la liturgie, cela ne saurait surprendre. Il y a, en effet, sous son nom, une Liturgie,
qui, quoique beaucoup moins usitée que celle qui porte “28
celui de saint Jean Chrysostome, est encore employée, en certaines occasions, par l’Église grecque. Il est diffi-
cile de déterminer ce qui, dans sa forme actuelle, peut
remonter directement jusqu’à l’évêque de Césarée (4).
(1) C£. notamment la préface, $ 2 ; le chapitre 11, sur les passions.
(2) Il emploie des constructions comme xäv un sûvotôas (I, 3), etc.
(8) Le mot d’higouménos qu’il emploie (XXII, 2) n’est pas connu, semble-t-il, de Basile, qui dit : mpoocorws. On peut regarder sans hésitation aussi, comme apocryphes, parmi les ouvrages que les Bénédictins du reste ont déjà condamnés : le de Consolatione in adversis, conservé seulement en latin, ainsi que le de laude solitariæ vitæ, et l'Admonitio ad filium spiritualem. Il y a plus de doute en ce qui concerne le traité en deux livres sur le Baptême, rejeté par
Garnier, admis pas Maran, qui veut y reconnaître des renvois aux
Ethica.
(4) Cf. Swanson, The Greek Liturgies ; RoBerTson, The divine Liturgies of our fathers among the Saints John Chrysosiome and Basile the Great, Londres, 1894 ; J. Orcov, La Liturgie de saint Basile (en russe), Saint-Pétersbourg, 1909).
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304 LA LITTÉRATURE GRECQUE CHRÉTIENNE La correspondance. — Nous avons eu occasion de voir
que Basile, dans son souci de faire regagner à la foi orthodoxe le terrain que les Ariens ou les Semi-Ariens lui avaient peu à peu enlevé, comme dans son zèle à maintenir partout, au sein des Églises qui ne l’avaient pas trahie, une exacte discipline, ou à propager l'insttution monastique et l’organisation de la charité, a été conduit maintes fois à intervenir, hors de Césarée, et non pas seulement dans le ressort dont il était le métropolitain, soit auprès des évêques, soit auprès des fidèles, soit auprès des magistrats civils. Souvent, malgré sa mauvaise santé, il a fait à cette intention de longs et pénibles voyages. Plus souvent il a écrit, et sa correspondance, qui, telle qu’elle nous est parvenue, compte plus de trois cents lettres, nous rend l’image de sa vie ; c’est grâce à elle surtout que des érudits tels que Tillemont, Garnier et Maran, ont pu écrire sa biographie et procéder au classement chronologique de ses écrits ; c’est grâce à elle que des critiques ou des historiens comme Villemain ou Allard ont pu tracer les brillantes ou solides esquisses qui ont donné au grand public une idée de son talent et de son activité.
L'intérêt qu'il y avait à conserver ces lettres a été senti par les contemporains, aussitôt après la mort de Basile, et, si elles nous intéressent aujourd’hui plus encore peut-être par tout ce dont elles nous instruisent que par leur mérite littéraire, qui est d’ailleurs de premier ordre, c’est d’abord surtout en considération de celui-ci que paraît avoir été composé le premier recueil qui a servi de noyau à divers accroissements dont notre tradition manuscrite porte la trace. La formation progressive de la collection qui nous est parvenue a été l’objet d’une étude excellente,
dans le livre de M. l'abbé Baie (1), et il serait fort à
souhaiter qu’un pareil travail fût accompli pour tous les 1 éléments dont se compose l’œuvre de saint Basile. ae Le premier recueil a été dû à saint Grégoire de Na zianze. Un de ses jeunes parents, Nicobule, le consulta un jour sur l’art épistolaire, que les rhéteurs avaient fort Lo étudié et qui avait été, de leur part, l’objet de préceptes ERE L très minutieux (2). Grégoire lui adressa d’abord une jolie ha 1 réponse (3) qui contient des conseils très fins, et dont. cr nous parlerons avec plus de précision en son lieu. Dans As la dernière phrase, il le renvoyait aux maîtres du genre, DA en s’excusant de n’en être point, lui qui avait d’autres tâches, plus sérieuses. Nicobule comprit à demi-mot, et demanda à son oncle de lui communiquer ses lettres. Grégoire en composa un recueil, qu'il définit ainsi: J'ai toujours mis au-dessus de moi le grand Basile, ‘
quoique lui-même pensât autrement, et maintenant ni LAN encore Je le mets au-dessus de moi, par respect de la
vérité autant que de l’amitié. C’est pourquoi j'ai placé 21 k ses lettres d’abord, en les faisant suivre des miennes. Car je désire que partout nous soyons associés l’un à Di h
l’autre, et je veux donner aux autres l'exemple de la modération et de la condescendance (4). » VIRE Les termes dont se sert Grégoire n’impliquent pas, :'YTORRR semble-t-il, nécessairement que le recueil composé par Nico bule comprit autre chose que la correspondance entre 1 : Basile et lui (5). Ce recueil n’en a pas moins été le germe
(1) Outre les manuscrits, nous disposons aujourd’hui d’un papyrus qui contient des extraïts des lettres 5,6, 293,150,2 (Berliner Klassiker Texte, 1910, n° 6795)..
(2) CÊ. Weicnerr, Demetrii et Libanii qui feruntur ToTot éruoro} wo! et émiotolumator yapaxtipec, Leipzig, 1910.
(3) Ep. LI. Re
* (4) Ep. LIII. Cette lettre est certainement postérieure à la mort VS de Basile ; l’imparfait £ôoxe l'indique clairement, et il est surprenant i que Caillau ait voulu la placer à l’époque de l’affaire de Sasimes. L
(5) L’abbé Bessières me paraît A HHAÈES ces termes trop largement, | CS p. 115 et p. 148. ons
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de toute la collection qui a dû être constituée définitivement un siècle au plus tard après la mort de Basile (1)- La formation en a dû exiger cette assez longue durée ; car un bon nombre de lettres sont anépigraphes, c’està-dire qu’on n’en connaissait plus le destinataire quand elles sont entrées dans le recueil.
La correspondance s’étend sur une période d’une vingtaine d’années, depuis le retour de Basile en Cappadoce jusqu’à sa mort ; elle s'adresse à des destinataires très différents, et traite de sujets très divers. On y trouve donc aussi une assez grande variété de ton, quoique Basile y apparaisse partout avec sa solidité et sa rectitude de jugement, sa vue nette des réalités, sa volonté ardente et constante. Il est assez naturel que les lettres les plus anciennes (2) soient celles où l’on trouve le plus de coquetterie ; ce sont alors de courts billets, où ne manquent pas les réminiscences classiques, où les moindres détails sont traités avec cet art raffiné qu’exiweaient les contemporains et dont Libanios, dans chaque lettre de son immense correspondance, est resté le maître souverain. Voici, par exemple, un remerciement adressé à Olympios. Basile est dans sa retraite du Pont ; son ami lui a envoyé quelques cadeaux ; à quoi pensait-il ? « Que fais-tu ? homme singulier ! tu veux chasser de sa retraite la pauvreté qui nous est chère, et qui est la nourrice de la philosophie ? J'imagine qu’elle ne manquerait pas de t’intenter un procès pour expulsion illégale, si elle était douée de la parole : « Tu me chasses », dirait-elle, « parce qu’il m’a plu de venir habiter avec un homme, qui tantôt célèbre Zénon, pour n'avoir pas laissé échapper la moindre parole basse quand il eut tout perdu dans un naufrage ; — Bravo, disait-il, Ô Fortune ! tu me réduis toi-même à prendre le petit man-
(1) Basile, p. 151.
(2) La chronologie a été généralement bien établie par Maran; cf. aussi Loofs, dans son livre sur Eustathe,
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