‹ Histoire de la littérature grecque chrétienneChapitre 98 sur 200 · SAINT BASILE. CORRESPONDANCE · texte numérisé non relu

SAINT BASILE. CORRESPONDANCE

teau — ; et tantôt célèbre Cléanthe, qui tirait l’eau du puits pour gagner le salaire qui le faisait vivre et lui permettait de payer ses professeurs. Il n’a jamais cessé non plus d'admirer Diogène, qui se glorifiait de se contenter de ce que nous fournit la nature, au point qu'un jour il rejetait sa tasse, puisqu’un enfant lui avait appris à boire dans sa main en se penchant. » Voilà les reproches que t’adresserait notre compagne la pauvreté, que tes dons magnifiques ont mise à la porte. Elle y ajouterait une menace : « Si je t’y reprends, je te ferai bien voir qu’auparavant notre vie était vie de Sicilien ou d’Italiote (1) ; tant je saurai me défendre par mes propres moyens. » Mais assez sur ce sujet. J’ai appris avec plaisir que tu as commencé à te soigner, et je souhaite que cela te réussisse. Ce qui conviendrait à une âme sainte comme la tienne, ce serait un corps qui püt la servir, sans lui donner de souci. » On sent qu’en renonçant au monde Basile n’a point encore renoncé à la coquetterie httéraire. Même longtemps après, quand il écrivait à quelque magistrat qu ’1l savait sensible au beau langage, il retrouvait sans peine le même ton (2).

La bonne grâce, qualité que les anciens regardaient comme le condiment nécessaire de toute missive (3), ne manque dans aucune des lettres de Basile. Mais elle ne sert, le plus souvent, qu'à y introduire une requête ou des conseils d’ordre divers, et il est rare qu’il perde son temps à des billets de pure amitié ou de simple distraction. Il a des correspondants attitrés, avec lesquels il a entretenu, pendant de longues années, une correspondance suivie ; il faut, au moins, en citer trois : Grégoire de Nazianze, Eusèbe de Samosate et Amphiloque d’Iconium. Le plus souvent, ce sont les circonstances qui

(1) C'est-à-dire une vie de luxe.

(2) Par exemple dans la lettre CXLVII, adressée à Aburgius, et qui date de 373 ; et encore plus dans la lettre CCCXXX.

(3) Cf. l’'Ep. LI de Grégoire de Nazianze, citée plus haut,

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robligent à écrire à tel ou tel autre personnage, ou à telle

collectivité.

Sous l’une et l’autre forme, cette correspondance est d’abord le tableau le plus vivant de la société et de l'Église cappadociennes au 1v° siècle. Elle réflète l’acti- . vité incessante de Basile, soit qu’il intervienne dans les affaires séculières, pour défendre une veuve contre des

exactions (1) ; soit qu’il veille au maintien de la bonne

discipline ecclésiastique dans les campagnes (2) et réprime les scandales qui s’y produisent (3) ; soit qu'il

agisse, à propos des élections d’évêques, partout où l’orthodoxie a besoin d’être réveillée ou défendue ; soit

qu’il s’adresse à Athanase et aux évêques d'Occident . dans l'espoir que leur influence l’aidera à porter remède

aux maux dont souffre l'Orient. Ces dernières lettres sont des documents historiques de premier ordre. D’autres contiennent des exposés dogmatiques qui complètent ou précisent très utilement les homélies et les traités (4).

D’autres ont contribué puissamment à la formation du

droit ecclésiastique (5). D’autres, qui sont relatives à la vie monastique, peuvent servir utilement de contrôle quand on examine l’authenticité des divers morceaux qui composent le recueil des Ascetica (6). Partout Basile y parle en évêque non seulement conscient des devoirs de sa charge, mais soucieux de revendiquer hautement

l'autorité nécessaire à l’accomplissement de ces devoirs.

Aux fidèles de Colonia, en Arménie, irrités qu’on leur ait pris leur pasteur pour le transférer à Nicopolis, il écrit

(1) Lettres CVII, CVIII, CIX, relatives aux affaires de Julitta.

(2) Lettre aux chorévêques (LIIT, ILV).

(3) Par exemple celui que causait un étrange diacre, Glycérios, avec la troupe de jeunes femmes qu’il menait avec lui (CLXIX, LXXI).

(4) Par exemple la lettre XXXVIII, à Grégoire de Nysse, sur odaia et dnéatuauc ; la lettre CCXIV au comte Térence.

(5) Surtout les trois épêîtres canoniques à Amphiloque (CLXXX VIII, LXCIX, CCXVII).

(6) Par exemple la lettre XXII.

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que la décision a été prise par les évêques compétents, qu’elle est inspirée par le Saint-Esprit, et que s’opposer aux désirs des évêques, c’est s’opposer à la volonté de Dieu (1). À Amphilochios, il avait dit, au moment où il

venait d’être élu : « Le Christ ne t’a pas envoyé pour te mettre à la suite des autres ; mais pour guider toi-même

ceux qui gagnent leur salut (2). » Basile était un chef.

C'était aussi un homme sensible, et, quelle que fût

son énergie, il souffrait, jusqu’au fond de son âme, à la

pensée que ses rudes efforts restaient impuissants ou

n’obtenaient que des résultats incomplets, et la maladie

qui le tourmentait ajoutait la souffrance physique à ses

inquiétudes morales. Au moment où Eustathe et ses partisans l’attaquaient avec le plus d’âpreté, où on

lui reprochait sans indulgence ses vieilles relations

avec Apollinaire de Laodicée ou avec Diodore de Tarse, il est allé jusqu’à dire que tant d’injustice l’a poussé

à la misanthropie; qu’il est maintenant, malgré lui,

soupçonneux envers tout le monde, et qu'il en est venu à penser que la charité est un bien qui n’est pas

compatible avec la nature humaine (3). Une fois au

moins, cependant, il a reconnu qu’il trouvait, à exercer son talent d’écrire, ce soulagement que Grégoire d

Nazianze, lui, a poursuivi sans cesse et si vivement goûté. Dans la lettre CCXLIIT aux Occidentaux, aux évêques d'Italie et de Gaule, après avoir peint une fois de plus la triste situation de l’Orient, il s’arrête et dit qu'il n’a rien à leur apprendre ; ils savent déjà tout cela. « Cependant, puisque ceux qui sont possédés par un chagrin sont portés à alléger leur peine en gémissant, nous faisons de même ; nous nous déchargeons en quelque sorte du poids de notre souffrance, en faisant connaître à votre charité nos multiples infortunes » ; mais il ajoute tout

(1) Ep. CCXXVII, de 379 (l’année de la mort de Basile), (2) CLXIT ; la lettre est antérieure à la précédente ; elle est de 374, (3) Ep. CCXLIV (à Patrophile), 4 (de l’année 376).

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de suite, en homme toujours soucieux du résultat :

« Peut-être vous inspirerons-nous aussi de prier avec dus de force pour nous, et convaincrez-vous le Seigneur de se réconcilier avec nous. »

Si, dans ces lettres émouvantes et substantielles, on ne trouve pas tout le raffinement qui caractérise les billets dont nous avons donné un échantillon, l’art y ‘est cependant très grand. Les Lettres sont peut-être ceux de tous ses écrits que Basile a le plus soignés. Selon les temps et les circonstances, aux peintures idylliques dont la description que nous avons citée du vallon enclos entre l’Iris et les montagnes suffit à indiquer le charme, succèdent les tableaux pathétiques de la désolation des églises. « C’est déjà la treizième année depuis que la guerre que nous font les hérétiques s’est déchaînée, et les tribulations des églises ont été plus nombreuses que celles dont on garde la mémoire, depuis que l'Évangile du Christ est prêché. Nous nous refusons à vous en raconter le détail, de peur que la faiblesse de notre parole n’affaiblisse la réalité de ces maux ; et d’ailleurs nous croyons que vous n’avez aucun besoin qu’on vous renseigne ; car la renommée vous a, depuis longtemps, appris les événements. Disons seulement ce qui est le comble de cette misère : les populations ont abandonné les maisons de prières et se rassemblent dans les déserts. Spectacle pitoyable : des femmes, des enfants, des vieillards, tous ceux qui sont faibles de quelque autre manière, exposés aux pluies les plus violentes, à la neige, aux vents, à la glace de l’hiver, ou tout aussi bien en été, à l’'ardeur du soleil. Et tout cela, ils le souffrent pour n'avoir pas voulu du mauvais levain d’Arius. » Ce morceau d’un beau souffle, d’un style vigoureux et coloré, est tiré de la lettre CCXLII aux Occidentaux (1). L’appel aux évêques d’Italie et de Gaule, dans la lettre suivante,

(1) Ep. XXCCLII, 2. Basile compte les treize ans à partir de la mort de Jovien et de l’avènement de Valens (363).

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