LA LANGUE GRECQUE ET SES ORIGINES
Il y a eu en Grèce une langue commune produite par l'action réciproque des dialectes originairement parlés par les races helléniques. Cette langue commune n'a aucun avantage particulier qui la distingue de ses dialectes, tandis que chacun d'eux a des caractères et des aptitudes qui lui sont propres. Il est difficile d'admettre que ces dialectes soient nés d'un idiome grec primitif et unique, puisque la communauté du langage a été le résultat 4e
leur fusion : les trois idiomes principaux , Féolien , le ,iioriej iy rionie n, étaient parlés par des populations sans cesse en contact les unes avec les autres, soit en Grèce, où les montagnes ne leur opposaient qu'un obstacle nullement infranchissable, soit en Asie et dans les îles, où la mer facilitait leurs relations. Les linguistes s'accordent à considérer les dialectes comme primitivement indépendants et pensent qu'ils étaient déjà formés lorsque les peuples qui les parlaient se fixèrent en Asie Mineure et en Europe. D'un autre côté, ces dialectes sont tous également aryens et issus de l'âryaque, idiome primordial de l'Asie centrale. Il faut donc admettre qu'ils ont été d'abord parlés par des familles différentes ou qu'ils se sont formés pendant le voyage accompli par les races helléniques de la Bactriane à la Grèce. Ces races ont marché par des chemins différents ou, ce qui est plus probable, elles ont marché les unes derrière les autres à des intervalles de temps peut-être considérables. Au point d'arrivée elles se sont établies les unes à côté des autres, conservant l'usage de leur propre dialecte ; et c'est par le mélange continuel que produisent le commerce et la guerre , que la langue commune a fini par se former. Les Doriens occupèrent la Grèce du nord et la Crète ; les Eoliens eurent la Thessalie, la Béotie et les côtes d'Asie autour de Smyrne ; les Ioniens avec les Achéens s'établirent dans le Péloponèse et sur une autre portion des côtes d'Asie. Selon toute vraisemblance, les Eoliens et les Achéens arrivèrent les premiers, les Doriens vinrent après, et les Ioniens les suivirent ; c'est du moins ce que l'on peut croire d'après les caractères philologiques de leurs dialectes. Mais dans la suite, de grands mouvements intérieurs jetèrent ces popur lations les unes sur les autres, et introduisirent certains
dialectes dans des pays où d'autres avaient été parlés. C'est surtout après la guerre de Troie que s'opérèrent ces transformations, à la suite de l'invasion dorienne, qualifiée de retour des Héraclides,
Les différences des dialectes portent principalement sur les voyelles, c'est-à-dire sur l'ouverture plus ou moins grande de la bouche dans la prononciation. Va domine chez les Doriens et rend leur idiome favorable au chant ; une partie de la poésie lyrique est née chez eux; les chœurs des tragédies et des comédies sont généralement écrits dans ce dialecte. Chez les Eoliens les formes grammaticales et un certain nombre de racines renfermant le digamma rattachent la langue plus directement que tout autre dialecte à la langue aryenne primitive, dont le sanscrit des Yédas nous présente le rejeton le moins modifié. C'est ce qui fait que Ton regarde l'éolien comme plus ancien que les autres dialectes ; il faut néanmoins en dire autant du crétois : ainsi le mot grec «Tysç signifie les vagues ; on disait en éolien Foiysç, et en crétois paT^e; où l'on reconnaît aisément le mot vagues, l'allemand wogen et le sanscrit vaha. L'adoucissement des consonnes et la diminution de la sonorité des voyelles caractérisent le dialecte ionien et indiquent ou une conformation organique particulière chez les hommes qui l'ont parlé, ou une sorte d'usure produite par le temps ; ainsi l'esprit rude ou même l'esprit doux , qui sont une aspiration presque insensible , remplacèrent l'A des Perses , Y s des Indiens et des Latins, lettres qui appartiennent à la langue primitive ; l'r, tint lieu de l'a long des Doriens dans un grand nombre de mots; les voyelles faibles étaient souvent redoublées ou laissées sans contraction en contact l'une avec l'autre.
Au temps des épopées les dialectes parlés sur une par-
tie des rivages de l'Asie Mineure et dans les îles de la Grèce n'avaient déjà plus leur pureté primitive : la langue homérique est l'ionien avec une influence éolienne ; mais elle exclut le digamma, et ne porte aucune trace de l'idiome des Doriens. Le nom de ces derniers ne parait môme pas dans ces poésies , qui célèbrent par-dessus tout la valeur achéenne et ne parlent qu'incidemment des Ioniens proprement dits. Mais les dialectes se conservèrent longtemps dans la langue littéraire oii on les retrouve dans toute leur pureté, tandis que dans la vie ordinaire leur action réciproque s'exerçait de plus en plus. Ils demeurèrent affectés à certains genres littéraires et distribués pour ainsi dire entre les auteurs. La poésie unie au chant adopta le dialecte éolien et le dialecte dorien ; la première grande histoire, celle d'Hérodote, est écrite dans le dialecte ionien, qui était celui des marchands et des populations les plus mobiles de la Grèce.
^1 n*y ft r^*° "^"^ ^ia^^rt^ f^^tjg"^ La langue des Athéniens a pour fondjjûûieo, dépouillé de ce qu'il avait d'afTecté et de faible dans ses articulations et dans sau.sûUQâté. Lorsque Athènes fut devenue le centre du mouvement intellectuel , quand elle eut acquis la prépondérance que lui donnèrent le commerce, son rôle dans les guerres médiques et la politique habile de Thémistocle et de Périclès, tous les gens instruits imitèrent le parler athénien, qui tenait comme le milieu entre tous les dialectes de la Grèce, de l'Asie Mineure et des îles. On trouve cependant dans les écrivains d'Athènes un certain nombre de formes qui n'appartiennent pas à cette langue commune et qui sont propres aux Athéniens; mais ces formes, trop peu nombreuses pour constituer un dialecte, n'ont d'ailleurs qu'une importance minime en philologie et doivent être
considérées comme appartenant à des usages locaux tels qu'il en existe dans tous les pays.
La langue grecque, prise dans son ensemble, fait partie de ce groupe de langues, parlées les unes en Europe, les autres en Asie, auquel on donne le nom de langues aryennes, parce qu'elles se rattachent aux provinces asiatiques de l'Arie et de la Bactriane, et parce que les peuples qui les parlent se sont donné primitivement à eux-mêmes le nom d'Aryas, Cette famille renferme six groupes secondaires : le sanscrit f le zend ou perse^ le grec avec le latin, le slave f le germain^ le celtique. Tous ces groupes sont dès leurs commencements indépendants les uns des autres. Le sanscrit n'est pas la souche commune d'où ces idiomes sont sortis; il est issu, au même degré de parenté, de la langue perdue que les linguistes nommeniV aryaque; néanmoins les formes védiques se rapprochent beaucoup plus de cette langue que tous les autres idiomes aryens. Le grec ne procède pas du latin, et le latin ne procède pas du grec ; mais l'un et l'autre , qui sont deux branches égales d'un même rameau, tirent leur origine de la langue aryaque , souche commune de la famille. Les formes de la langue latine sont généralement moins altérées que celles de la langue commune des Grecs et ressemblent beaucoup aux formes sanscrites, surtout dans les racines et dans les flexions nominales. Ainsi serpo, qui en latin signifie marcher, ramper, est une forme plus complète que le grec epitto et se rapproche plus que lui du sanscrit sarpâmi, je marche. D'un autre côté, les formes grecques ont plus d'analogie avec l'ancienne langue des Perses que le latin. Ainsi le perse histâmi, je suis debout, ressemble plus au grec 'iaT7]|xi, 'toxaiAat, qu'au latin 5^0; mais tous ces mots proviennent également de la racine stâ ou
aOa ((j6e) qui a la même signification. Il semble donc qu'il y ait eu diverses époques dans les migrations aryennes, que le perse et le grec appartiennent à l'une d'elles, le sanscrit et le latin h une autre.
La langue grecque réunit des qualités réparties inégalement entre les autres idiomes de la même famille. Elle n'est ni synthétique à Texcès comme la langue sanscrite, ni exclusivement analytique comme les langues néolatines. Son caractère synthétique se montre dans la facilité avec laquelle elle crée des mots composés ; dans les formes grammaticales qui , outre les cas ordinaires des noms, admettent beaucoup de terminaisons adverbiales, lesquelles sont d'anciens cas nominaux * ; dans les flexions verbales, capables d'exprimer en un seul mot une proposition entière avec le sujet, le mode, le temps, la personne , le nombre et le complément ; enfin dans la construction de la phrase, où le déterminant est habituellement avant le déterminé. Ces qualités synthétiques du grec le rendent éminemment propre à la poésie. Mais il n'est enchaîné par aucune d'elles : tout ce qu'il exprime synthétiquement , il peut égalememt le rendre sous une forme analytique en séparant et énonçant isolément chacun des termes et des rapports de la proposition. Par exemple, le sanscrit possède plus de cas que le grec, et, en revanche , est à peu près dépourvu de prépositions et d'articles ; le grec possède un assez grand nombre de cas, beaucoup de prépositions, un article défini et un article indéfini dont il peut au besoin se passer. La construction de la phrase y est aussi beaucoup plus libre que dans le latin : l'ordre des mots n'y est astreint qu'à un petit
1. Voyez notre Méthode sanscrite, 3° édition, Paris, Maisonneuve et Leclerc, 1884.
nombre de règles, dont aucune n'est absolue, do sorte qu'il peut toujours s'opérer d après Tordre des idées, en exprimer la suite, les nuances, les rapports, de la façon la plus précise.
Malgré ces qualités , qui font du grec une langue poétique et un instrument très commode dans la vie réelle, il est un ordre d'idées pour l'expression desquelles cette langue a toujours été insuffisante : ce sont les idées philosophiques ; le langage des métaphysiciens grecs d'Athènes et d'Alexandrie l'emporte de beaucoup par sa facilité sur la langue latine tout h fait rebelle à la science ; mais il est très éloigné, pour la précision et la justesse, de celui des philosophes et des théologiens sanscrits. Par exemple, le mot aireipoç qui paraît signifier infini, s'applique le plus souvent aux choses finies ou à leurs qualités ; et le mot TsXstoç qui veut dire parfait, vient du mot xéXoç qui signifie terme, fin. Le vague de ces expressions se rencontre dans presque toute la langue philosophique des Grecs, et la phrase leur donne une clarté apparente souvent trompeuse.
Quant aux qualités pour ainsi dire matérielles du grec, elles consistent surtout dans la facilité de la prononciation des consonnes qui , d'après le système moderne , très voisin de l'ancien , n'exige aucun effort organique , et dans la variété de Taccent tonique qui donne au débit de la phrase ou du vers l'aspect musical, la légèreté et l'élégance. L'accentuation est un des éléments essentiels du langage chez les Grecs comme chez les autres peuples; elle entre pour une part considérable dans l'harmonie de la phrase comme dans celle des vers; de plus, soumise k des règles fixes, généralement simples et faciles, elle détermine souvent la valeur des flexions des mots, soit
dans les verbes soit dans les noms ; elle en délimite le sens ou l'emploi dans la phrase et contribue ainsi à la clarté de Texpression : pour un Grec, un mot privé de son accent est un mot inintelligible.
De toutes les langues de l'Europe, le grec est celle qui a subi avec le temps les moins grandes modifications. Entre la langue de Platon ou de Xénophon et celle des Pères de l'Église, la différence est au fond très petite : les idées nouvelles ont exigé des mots nouveaux ; mais ces mots ou existaient déjà avec d'autres significations ou ont été composés d'éléments anciens. C'est dans ses temps primitifs, lorsqu'il était encore à l'état de dialecte âryaqu^ et que ses flexions verbales ou nominales flottaient pour ainsi dire entre des formes diverses, que le grec a le plus changé. S'il y a peu de différence entre le grec du VI® siècle avant J.-G. et celui du vi® siècle de notre ère, il y en a une très grande entre le grec des épopées homériques et celui d'Eschyle ou de Thucydide. Toutes les œuvres du génie grec ont obéi à la même loi. A partir d'une certaine époque elles ont subi des transformations rapides dans le sens de la perfection : et quand elles l'ont eu atteinte, elles l'ont conservée pendant des siècles nom^breux ; l'esprit et la portée morale, métaphysique ou politique de ces créations pouvaient changer, mais les formes créées par le travail intelligent et continu des siècles antérieurs se perpétuaient et ne souffraient que des altérations secondaires. La langue grecque a été, plus que toute autre peut-être, un produit de l'art. C'est au siècle de Périclès qu'elle a atteint sa perfection, comme la plupart des autres arts de la Grèce, et il n'a fallu rien moins que les invasions des Barbares et celles des Musulmans pour l'en faire déchoir. Encore a-t-elle résisté, dans ce qu'elle a d'essentiel, à ces
influences destructives : le grec moderne , après avoir reçu des mots et des formes barbares, s'en débarrasse de plus en plus chaque jour ; rien n'empêche qu'il ne recouvre la pureté de la langue antique par Teffort soutenu des maîtres et des bons écrivains de nos jours.
Pendant toute sa durée , la religion grecque a été le polythéisme. Les dieux grecs appartiennent les uns à toutes les branches de la famille aryenne ou à plusieurs d'entre elles, les autres aux Hellènes, qui les ont créés en harmonie avec le panthéon primitif apporté d'Asie. Les peuples sémites n'ont presque rien fourni. Toutes ces divinités représentent des forces de la nature, la plupart physiques, quelques-unes morales ou intellectuelles. Comme ces forces sont plus ou moins étendues et embrassent un nombre plus ou moins grand de phénomènes dont elles sont les causes, la puissance et le domaine de chaque dieu ont des limites déterminées , dans lesquelles s'exerce son activité. De plus , lorsque la réflexion eut montré aux Grecs que ces forces sont dépendantes les unes des autres et que de leur subordination dérive l'harmonie du monde, ils en conclurent que les dieux sont aussi rangés dans une sorte de hiérarchie, que quelques-uns commandent en maîtres et que les autres exécutent leurs ordres. Chaque grande divinité eut ainsi comme un cortège et une cour céleste, d'autant plus nombreuse que les phénomènes auxquels elle présidait formaient des groupes plus nombreux et plus variés.
Les forces de la nature embrassent non seulement les phénomènes du monde inorganique, mais aussi les phénomènes de la vie et de la pensée : or la pensée est toujours unie à la vie, et la vie se perpétue par la voie de la reproduction, qui a pour condition ordinaire la distinction des
sexes. Ainsi les dieux furent conçus sous la forme masculine, mais tous ceux d'entre eux qui président aux fonctions de la vie et à sa perpétuation eurent une déesse pour épouse ; cette déesse est pour le dieu ce que Ton nomme dans rinde son énergie féminine [çakti). Mais comme la nature forme un tout harmonique , dans lequel des forces diverses et indépendantes les unes des autres se réunissent souvent pour produire des phénomènes complexes, la mythologie mit souvent en relation entre elles des divinités d'ordres divers et leur fit contracter des unions extraordinaires qui plus tard parurent illégitimes aux moralistes : tel est, par exemple, le mytlie de la naissance du cheval Arion (en sanscrit arwan), issu aux bords du Ladon d'Arcadie, au pied des monts Aroaniens, du commerce de Poséidon, dieu des eaux, et de Dèmêter, la terre mère des vivants. Telles furent tant d'autres unions locales, irrégulières, souvent clandestines, dont la mythologie grecque est remplie : ces mythes seraient l'œuvre d'âmes perverties s'ils ne trouvaient leur explication dans le symbolisme naturaliste des religions. Enfin il y a des forces naturelles dont la fonction n'est pas d'engendrer la vie et qui pourtant doivent, comme les autres, être représentées dans un panthéon complet : les Grecs les ont généralement conçues sous la forme féminine et leur ont attribué une virginité perpétuelle et la chasteté : telles sont Pallas-Athéné, Hestia, les Euménides.
La portion de la mythologie que les Grecs des difi'érentes races ont ajoutée au fonds commun après leur départ de l'Asie centrale, ne forme qu'un développement secondaire de la religion nationale, quoique plusieurs de ces divinités nouvelles aient pris dans les lettres et les arts une grande importance. Les anciens dieux occupent généralement les
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premières places dans le panthéon olympien et commandent à la hiérarchie tout entière. Ces dieux, on les retrouve presque tous dans les mythologies des autres peuples aryens, soit en Asie, soit en Europe ; mais c'est surtout dans l'Inde et particulièrement dans le Véda qu'ils se présentent avec leur signification originelle. Dans les hymnes védiques en effet le nom de chaque dieu a dans la langue commune la valeur d'un mol ordinaire ; et ce mot désigne précisément les phénomènes que la religion en vigueur lui attribuait. Il en résulte que ce n'est pas dans la langue grecque seulement ni dans les seules traditions de la Grèce qu'il faut rechercher la signification vraie de chacun des dieux, mais dans la comparaison grammaticale et historique des divers panthéons aryens : la mythologie comparée peut seule éclairer chacune des mythologies anciennes ou modernes; elle a aujourd'hui pour centre le Véda.
La Grèce n'a jamais eu de théologie. Quand la doctrine sémitique de la création s'y introduisit avec le christianisme, les prêtres païens ne connaissaient rien de supérieur à Jupiter ; et quoique ce dieu exerçât dans l'Olympe un pouvoir très étendu , cependant il n'avait fait perdre à ses frères Hadès (Pluton) et Poséidon (Neptune) aucune de leurs positions et n'exerçait encore sur eux qu'un faible droit de suzeraineté. Il ne semble pas que la métaphysique des sanctuaires se soit jamais élevée plus haut : le polythéisme pur et simple se trouva ainsi face à face avec les prédications chrétiennes. Dans la Perse le polythéisme primitif avait de bonne heure engendré le dualisme d'Ormuzd et d'Ahriman, qui n'était lui-même qu'une forme pratique d'un panthéisme plus élevé : ces doctrines existaient dans toute leur vigueur au temps des rois Achéménides, avant les guerres médiques. Dans l'Inde le polythéisme Aryen du
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Véda avait reçu dans les cultes populaires un grand développement; mais en même temps les brahmanes avaient dégagé de ce fond l'unité absolue de Dieu. Les Grecs ne s'y sont jamais élevés par la voie sacerdotale. Chez eux, dans la période comprise entre la révolte de Tlonie (501) et la prise d'Athènes par Lysandre (404), une révolution dans Fesprit public mit la philosophie entre les mains des laïques et remplaça en quelque sorte la tradition par des essais libres de théodicée. La religion demeura ce qu elle était auparavant et ne disparut que bien des siècles après, devant une religion nouvelle.
La perpétuité du polythéisme fut une des principales causes de Tunité qui caractérise les arts et les lettres dans l'ancienne Grèce. En effet la poésie et les arts étaient nés de la religion primitive et l'avaient suivie dans sa marche; ils se perfectionnèrent avec elle et ne s'en détachèrent jamais. Cette religion leur était plus favorable que toute autre : celles qui reposent sur l'unité d'un Dieu créateur ne laissent à l'art pour toute figure que celle de l'homme plus ou moins idéalisée, car ce Dieu ne tombe pas dans le domaine de l'imagination; au contraire, le polythéisme grec occupait cette région moyenne entre Dieu et la nature, qui est précisément la région du monde idéal. Comme ces dieux représentaient éminemment les forces réelles de la nature, ils offraient aux artistes et aux poètes des images que les progrès de l'observation et de la science ne pouvaient qu'épurer et rendre plus véridiques; en même temps, elles gagnaient en mobilité et en élégance, sans rien perdre de leur vigueur originale. A mesure que les mœurs publiques s'adoucirent et que la science morale se développa, le côté moral des anciennes divinités prit une importance de plus en plus grande : c'est h ce titre surtout qu'elles in-
tervinrent dans la sculpture et dans la poésie à partir du siècle de Péri clés. On ne revint à leur signification physique que dans les derniers temps, lorsqu'on connut, dans Alexandrie et dans les royaumes grecs de TAsie centrale, les divinités de TOrient. Mais à partir de ce moment il se fit un mélange de toutes les idées, de tous les usages, de tous les arts, comme aussi de toutes les religions; et les lettres grecques reproduisirent cette confusion d'où la civilisation chrétienne devait sortir.