CARACTÈRES GÉNÉRAUX DE LA LITTÉRATURE GRECQUE
Les faits généraux que nous venons de signaler plaçaient les lettres grecques dans les conditions les plus heureuses. La religion fournissait aux poètes tout un monde idéal d'une richesse et d'une variété égales à celles de la nature ; et comme ces dieux étaient des figures nées de l'observation des faits, leur vérité se transmettait à la poésie; le poète qui les voyait se mouvoir devant ses yeux était soutenu , non seulement par la tradition religieuse , mais par la vue de la réalité dont ils étaient les moteurs : les images qu'il présentait de ses dieux étaient donc à la fois idéales et vraies. Ces dieux n'étaient pas, comme le croyait Boil eau, « éclos du cerveau des poètes », c'est-à-dire produits par la fantaisie sans autre règle que le caprice. Ç'éj ait les dieux nationaux : ils avaient des temples révérés, des cérémonies brillantes : on leur offrait des sacrifices, à chacun selon son caractère; les États comme les particuliers tenaient à honneur d'entourer leurs personnes de respect et de vénération. Les dieux étaient mêlés à tous les actes de la vie publique et privée : on n'entreprenait rien d'important sans les consulter et sans se
mettre sous leur invocation. On croyait à leur réalité : les poètes et les artistes avaient foi en eux comme le commun des hommes. Par là les œuvres d'art et les productions littéraires étaient en rapport avec la vie réelle dans ce qu'elle avait de plus élevé, la religion : le poète etTartiste étaient en quelque sorte des personnes sacrées et portaieut en eux quelque chose du caractère du prêtre.
A toutes les époques de sa durée la littérature grecque a été étroitement unie aux choses ordinaires de la vie, non seulement parce qu'elle en reproduisait les tableaux, mais parce que toute œuvre d'esprit était une chose pratique et non une conception spéculative et une œuvre de cabinet. Les hymnes orphiques étaient chantés devant les autels; leVfragments épiques et les épopées racontaient aux Grecs les hauts faits de leurs ancêtres et renouaient les traditions populaires; les odes d'Alcée, celles de Sapho, de Simonide, de Pindare, ont été le plus souvent mêlées à des luttes politiques ou èi des événements nationaux; il en était de même des tragédies et des comédies, que leurs sujets et les doctrines des poètes transformaient presque toujours en leçons de morale, de politique ou d'histoire adressées aux spectateurs. La philosophie, l'histoire, l'éloquence, la science elle-même avaient toujours un côté pratique, de sorte que chaque écrit, dans tous ces genres, était un acte dans la vie publique des Grecs et faisait partie de leur histoire. Ce qui est vrai des œuvres littéraires l'est aussi des œuvres d'art : on n'élevait pas un temple ou un autre monument, on ne sculptait pas une statue, on ne peignait pas un tableau par simple amour de l'art et pour le plaisir des yeux, mais parce que ces choses répondaient à quelque besoin public ou privé.
C'est un des caractères les plus saillants des œuvres
grecques et surtout des œuvres littéraires, d'être toujours unies à la vie réelle et d'en faire partie. Mais Thabitude, inspirée par la religion, de voir la nature sous un aspect idéal, induisait les Grecs à voir tout de cette même ma nière, à idéaliser les choses les plus vulgaires et en apparence les moins idéales ^ En même temps l'union constante des lettres et des arts, qui se trouvaient rapprochés dans des occasions toujours renaissantes, enseignait aux artistes la partie théorique et interprétative de l'art et élevait leurs idées ; elle accoutumait les écrivains aux formes pures et parfaites que le dessin mettait sous leurs yeux. De ces causes et de plusieurs autres que nous avons signalées ou qui paraîtront à leur place, provenait pour les écrivains de la Grèce cette distinction qui ne souffre rien de bas ni de négligé : la vulgarité est un défaut pour ainsi dire étranger à la littérature grecque tout entière.
Le perfectionnement des formes s'est opéré avec lenteur et par un travail non interrompu. Les Grecs l'ont réalisé dans la littérature par la division des genres, dont la clarté de leur esprit n'a jamais toléré le mélange. Les genres se sont eux-mêmes produits tour à tour, suivant leur ordre naturel, et se sont accommodés aux états successifs de la civilisation. Les hymnes ont rempli les temps primitifs; les épopées sont venues plus tard, aux temps de la féodalité ; puis ont apparu l'ode avec des genres accessoires, le drame sous ses deux formes et avec lui l'histoire, la philosophie et les autres genres de prose, qui se sont continués, dans des conditions variables, jusqu'aux derniers temps de la société hellénique. De plus chaque genre litté-
1. Par exemple, les Athéniens mirent le Céramique ou quartier de la poterie sous Tinvocation d'un héros Kéramos ; comme si nous rapportions l'origine des Tuileries à une sainte Tuile.
raire a son histoire particulière, où, de commencements imperceptibles, on le voit se dégager par degrés, grandir et parvenir enfin à sa forme parfaite et définitive.
La Grèce est le seul pays d'Occident qui présente une marche aussi régulière dans son développement littéraire ; les autres peuples anciens ou modernes de TEurope offrent un mélange de productions dont presque aucune n'arrive logiquement à son heure. Lorsque les lettres latines commencèrent à naître , ce fut sous l'influence directe de la Grèce, qui se présentait avec un passé littéraire presque complet : les premiers genres qui furent imités en latin ne furent pas ceux qui étaient nés les premiers chez les Hellènes , mais ceux qui parurent aux imitateurs les plus propres à réussir dans Rome : ce fut le drame ; encore ces premières œuvres latines furent-elles simplement des traductions, et les premiers traducteurs furent des Grecs. Depuis ce moment les lettres latines virent apparaître les autres genres ou tour à tour ou plusieurs ensemble sans ordre et au hasard ; cette confusion dura jusqu'à la fin. Parmi les modernes prenons la France pour exemple : nation néolatine, elle eut derrière elle et pour modèles les auteurs latins. Cependant elle paraissait au moyen âge entrée dans la voie d'un développement régulier : à la cantilène carlovingienne, qui répond aux Hymnes, avait succédé une épopée, à la vérité grossière, mais qui du moins arrivait dans son temps. Le siècle de la Renaissance, en mettant sous les yeux des Français , avec les œuvres latines, celles que les Grecs de Gonstantinople apportaient chez nous , plaça la France dans une condition analogue à celle de Rome au temps des Scipions, et offrit à notre imitation des modèles de tous les genres, entre lesquels chacun choisit selon sa fantaisie. La littérature française
cessa de suivre dans sa marche un ordre régulier et naturel. Il en fut de même des autres nations de TEurope. Les Grecs, étant venus les premiers, eurent l'avantage de créer eux-mêmes les genres littéraires, à mesure que la force des choses les y poussait. Ils produisirent ainsi des œuvres originales , où nulle imitation étrangère ne se fait sentir : on ne saurait leur en faire un mérite, puisqu'ils n'avaient derrière eux aucune littérature qu'ils pussent imiter ; leur mérite est de n'être pas restés stériles comme certains peuples et d'avoir su continuer jusqu'à la fin le mouvement qui les portait vers des productions parfaites. C*est par cette originalité féconde que les lettres grecques ont pris dans le monde l'importance qu'elles ont conservée. En effet dans leur marche elles ont suivi le mouvement spontané et vrai de l'esprit humain, et, par l'éducation, aidée de circonstances favorables, elles ont réalisé dans chaque genre la perfection. La liberté d'esprit qu'on laissait au jeune homme durant le cours de ses études, permettait à sa nature de s'épanouir suivant l'harmonie naturelle de ses facultés ; et d'autre part les ouvrages des maîtres constituaient une tradition dont on ne s'écartait que pour mieux faire. Les mêmes sujets, soit dans lart, soit dans la poésie, se reproduisaient sans cesse, mais toujours avec quelque perfectionnement nouveau. Ainsi se formèrent ces écoles qui, dans les lettres comme dans les arts, s'appliquèrent à tirer d'une idée juste, née spontanément et par le mouvement même de la civilisation, tout ce qu'elle pouvait contenir de beauté et de perfection. Par là les Grecs ont réussi à produire des œuvres qui, dans chaque genre , ont dû servir de modèles aux siècles suivants. Les peuples qui sont venus après eux ont pu introduire des idées nouvelles, parce que la science mar-
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che toujours; mais ils n'ont créé aucun genre nouveau, ni dans les lettres, ni dans les arts, parce que les formes idéales ne sont pas en nombre indéfini, et que, les Grecs en ayant parcouru le cercle une première fois , les autres peuples sont bien forcés de refaire le môme chemin dans des conditions nouvelles et souvent moins heureuses. Nous verrons même, dans la suite de cet ouvrage, que plusieurs genres n'ont point reparu avec les formes pleines que les Grecs leur avaient données : telle a ét^ par exemple la poésie lyrique, qui avait offert chez eux l'union intime de la musique et de la poésie et qui chez nous est un genre incomplet dont les règles et les formes sont indécises.
Un seul peuple, dans la race aryenne, possède une originalité comparable à celle des Grecs et quelquefois les surpasse en fécondité ; c'est le peuple indien . N'ayant avec l'Occident de communications possibles que par le passage du nord-ouest ou par la mer, il est en réalité resté le seul peuple blanc de l'Asie orientale ; et, possédant les vastes contrées de l'Indus et du Gange , il y a déployé une puissante civilisation. Les arts sont loin d'avoir acquis entre ses mains la perfection que les Grecs ont su leur donner : mais il a produit des œuvres littéraires que l'on peut comparer à celles de la Grèce. Non seulement son originalité est la même ; mais , ce qui confirme ce que nous avons dit tout à l'heure, les mômes genres littéraires ont paru dans rinde et dans la Grèce, et cela dans le môme ordre de succession: les hymnes avant tout, puis les épopées, les drames avec la poésie lyrique et les genres secondaires. Les grands genres avaient reçu leurs développements essentiels lorsque s'exerça l'influence réciproque de la Grèce et de l'Orient; de sorte que cette action extérieure ne troubla pas la marche des littératures et ne fit qu'intro-
duire des idées nouvelles sans modifier sensiblement ies formes dont on les revtHait dans chaque pays.
A mesure que nous avancerons dans cette histoire, nous verrons le génie grec, primitivement tout oriental, se dégager peu à peu des formes hiératiques qu'il apportait d'Asie, croître pendant la période de féodalité, conquérir sa pleine indépendance et sa complète vigueur au temps de la guerre des Mèdes et de la guerre du Péloponèse ; c'est là son point de maturité ; à partir de cette époque les relations de la Grèce avec TAsie vont se multipliant ; les idées de l'Orient pénètrent de plus en plus dans les esprits par l'intervention des Perses dans les affaires de la Grèce , par les expéditions des Grecs en Asie ; puis le centre autour duquel gravite le génie grec se déplace, quitte Athènes et se fixe dans Alexandrie, où s'opère un mélange de toutes les idées, de toutes les coutumes, de toutes les religions. L'originalité de l'esprit grec décline par degrés ; l'Orient se substitue à la civilisation hellénique et le christianisme aux antiques religions aryennes : les écrivains de l'ancienne Grèce sont remplacés par les Pères de l'Église, et les arts de l'antiquité par les productions des écoles byzantines. Cette longue série de siècles et d'actions réciproques est ouverte et close par deux noms, les noms d'Orphée et de Justinien.
On pourrait tracer une courbe figurant ce progrès et ce déclin du génie grec. On verrait qu'il lui fallut plusieurs siècles pour sortir de l'enfance, qu'une fois maître de luimême il s'éleva pour quelques années seulement à sa plus haute perfection, et que sa décadence se prolongea sur une étendue de plus de sept cents ans. Nous terminons au tègne de Justinien ou plutôt à son édit fameux Thistoit'e de la littérature grecque : cependant comme un honiiiid
n'a jamais la puissance d'arrêter par un décret la marche des idées, il serait encore possible de poursuivre au delà de ce terme l'influence du génie antique, et Ton se convaincrait que non seulement elle ne s*est pas éteinte au sixième siècle de notre ère, mais qu'elle a continué de vivre et qu'elle s'est mêlée pour une part appréciable à nos modernes civilisations.