‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 13 sur 45 · DE LA · texte numérisé non relu

DE LA

SECTION PREMIÈRE Période des hymnes.

l'hymne en général

On ne peut fixer ni le commencement, ni la fin, ni la durée de la période primitive de la poésie grecque. Quand les populations aryennes quittèrent tour à tour le centre asiatique, elles emportèrent avec elles les antiques usages qui furent communs à tous les peuples de cette race : il en est un qui se retrouve à Forigine de toutes leurs traditions; c*est celui de jacrifier^dg.j3ia.lfijeuet dacfijompagnei:, par un çhffltjpejie cérémonie sacrée. Ce chant, mesuré et rhythmé, c'est Yhmnney ujjlvo;, mot qui en grec n'a pas de signification étymologique , mais qui, sous sa forme sanscrite sumna, signifie la bonne ou la belle pensée, c'est-àdire l'expression de la pensée par excellence. La présence de ce mot dans la langue grecque la plus ancienne prouve que les Aryas de l'Oxus composaient des hymnes ayant le départ des migrations qui peuplèrent la Grèce comme de

celles qui conquirent l'Indus et le Gange. Ces chants primitifs étaient donc composés dans la langue commune ayant d'avoir reçu la forme particulière que chacun des peuples aryens leur donna. Le temps a fait disparaître sans exception tous ceux que les migrations helléniques apportèrent ou composèrent, soit pendant leur voyage, soit après qu'elles se furent fixées en Occident ; mais les sanctuaires de la Grèce en conservèrent un certain nombre jusque dans les siècles de la décadence, et il est probable qu'ils furent connus des poètes alexandrins, auteurs de ce que Ton nomme poésies orphiques. Ces poésies ne donneraient qu'une idée fort incomplète et fausse à beaucoup d'égards de ce qu'ont dû être les hymnes de la Grèce primitive, si nous ne possédions depuis quelques années les hymnes de l'Inde. Ces derniers, dont la plupart ont été composés dans les vallées de l'Indus, mais dont quelquesuns sont probablement antérieurs à l'arrivée des Aryas sur ce fleuve , ont été conservés par les brahmanes avec un soin religieux et forment un recueil considérable divisé en plusieurs parties, dont la plus ancienne est le Rig-Véda. Ils peuvent être considérés comme les types des chants sacrés de tous les autres peuples de la race. Nous allons en donner les caractères généraux.

L!hymne est un chant en l'honneur d'une ou de plusieurs divinités ; il est récité pendant une cérémonie et par conséquent n'a qu'une longueur assez bornée, comme celle des hymnes dans les églises chrétiennes. Il a pour but d'appeler les dieux au festin sacré , qui leur est servi dans l'enceinte du sacrifice et qui consiste en une ofi*rando solide ou victime et ordinairement en une liqueur fermentée telle que le vin. La matière du chant, ce sont les vertus du dieu auquel on l'adresse : les louanges qu'on lui donne

sont le plus souvent accompagnées d'une demande et constituent une rogation* Gomme le dieu préside à tout un ordre de phénomènes naturels, à la production desquels la vie et le bien-être de l'homme sont intéressés, et comme d'un autre côté la vie des dieux est entretenue par la production des phénomènes naturels, le sacrifice, qui en est Fimage , sert à unir les hommes aux dieux ; et l'hymne est un échange de vie intellectuelle et morale entre les âmes humaines et les âmes divines : c'est pour cela même qu'il porte ce nom. On voit que dans ces temps reculés du polythéisme aryen, le chant sacré faisait partie de la vie ordinaire et en était l'expression la plus haute.

D'après le Vêda, le sacrifice était offert trois fois par jour, au lever de l'aurore où l'hymne appelait le Soleil et le retour de la vie, à midi qui est le point culminant et le plus glorieux de cet astre, et le soir, heure triste où s'assoupit la vie, où l'homme commence à craindre les attaques nocturnes des bêtes sauvages et des brigands. L'hymne exprime ainsi tour à tour la joie avec l'espoir, la sérénité du triomphe, et enfin la crainte avec la mélancolie. C'est le cercle de sentiments où se meut d'ordinaire la poésie des hymnes védiques, et selon toute vraisemblance il en fut de même dans la Grèce primitive.

Mais outre ces retours réguliers du sacrifice, les hommes célébraient, par des fêtes certaines époques spéciales dans la marche annuelle du Soleil, par exemple les solstices et les équinoxes, les conjonctions et les oppositions du Soleil et de la Lune ; ils fêtaient la Lune elle-même dans sa marche rapide et ses phases souvent reproduites. Les grands principes de vie auxquels on donna le nom de dieux, isa^ (en sanscrit (ieva\ c'est-à-dire d'êtres brillants ou glorieux, agissent aussi dans le monde de plusieurs

façons qui leur sont particulières : les uns développent la vie animale et végétale, comme Artémis (Diane) et Dêmêter (Cérès); d'autres, comme Zeus (Jupiter) et Héra(Junon) son épouse, dirigent les nues, tiennent la foudre, répandent la pluie ; d'autres président au feu comme Héphaistos (Vulcain), ou au foyer domestique comme Hestia (Vesta); d'autres enfin sont d'un ordre purement intellectuel ou moral. On ne saurait douter que chacune de ces divinités n'ait eu ses hymnes , longtemps même avant d'avoir des temples, et qu'à ce point de vue la période littéraire dont nous parlons n'ait été très féconde.

Enfin les actes ou les événements importants de la vie humaine étaient l'objet de chants particuliers adressés à certains dieux ou du moins ayant un caractère sacré. C'est ce que prouvent les traditions grecques relatives à ces sortes d'hymnes perdus; c'est ce que nous voyons aussi dans le Vêda, qui renferme un assez grand nombre de ces d'hymnes : la conception, la naissance, le mariage, la mort, la maladie avec la guérison , la guerre avec la victoire, donnaient lieu à des chants particuliers dont plusieurs se sont conservés en Grèce jusque dans les temps historiques. Aristophane, dans les Grenouilles , cite les premiers mots de deux chants enseignés avant son époque aux enfants dans les écoles et qui étaient certainement d'anciens hymnes. Hérodote parle aussi de chants sacrés conservés dans certains sanctuaires de la Grèce et des îles. Antigone, dans Sophocle , se plaint avant de mourir que l'on n'ait pas chanté pour elle le chant de l'hyménée, et elle donne à ce chant le nom d'hymne.

La forme littéraire de l'hymne varie suivant la nature du sujet dont il traite. Les imitations alexandrines nommées orphiques en offrent plusieurs qui ont la forme d'une

énumération ; aucune n'a celle de la litanie : car ce qui caractérise rénumération litanique, c'est le retour d'un refrain après chaque verset. Il est probable pourtant que certains hymnes très anciens étaient des litanies : le prêtre énumérait les vertus ou les actions célèbres de la divinité ; le peuple ou les prêtres assistants répondaient par une formule toujours la même, qui contenait ou une pensée d'adoration ou une demande. Le recueil du Vèda renferme un assez grand nombre de litanies , sur le caractère desquellesil ne peut s'élever aucun doute : elles ressemblent, à beaucoup d'égards, à celles qu'on chante ou que l'on récite dans les églises chrétiennes, et leur mode de récitation était certainement le même. Lorsque les Grecs des temps plus civilisés eurent construit des temples, dans le sêcos desquels était enfermée la divinité et d'où le peuple était exclu, les litanies qui ce récitaient dans l'intérieur ne pouvaient avoir pour répondants que les prêtres qui assistaient le pontife; mais la période des hymnes remonte beaucoup plus haut dans le passé que l'usage de construire des temples aux dieux. La première enceinte sacrée , qui porta le nom de téménos, contenait l'autel oîi s'allumait le feu et où s'offrait la victime : elle ne recevait certainement que les prêtres et les personnes d'un rang distingué ou celles qui faisaient les frais du sacrifice ; c'est ce que l'on voit encore dans les épopées grecques , par exemple au festin sacré de Nestor *. Mais la foule du peuple, qui se tenait autour du téménos, n'étant arrêtée que par une barrière ou par un petit fossé, assistait par le fait

1. A Mycènes on a déblayé une enceinte de pierres, formant un banc circulaire , au centre de laquelle on avait offert des sacrifices. Au-dessous on a retrouvé les corps des anciens rois et des reines, tout couverts d'ornements d'or.

à tous les actes du sacrifice et pouvait réppndre à la litanie. L'hymne litanique doit donc être considéré comme un chant sacré à l'usage du peuple et comme faisant partie de la vie religieuse des nations antiques.

La forme épique, c'est-à-dire la forme du récit, était certainement aussi Tune de celles que les auteurs des hymnes employaient le plus souvent. Par exemple, quand le poète exposait la lutte d'Apollon et de Python, son chant prenait naturellement une forme narrative : le phénomène naturel que ce mythe représente et qui n'est autre que la lutte du soleil et du nuage, se développe comme une action humaine et appartient à la météorologie. Les hommes de ces anciens temps voyaient les choses comme elles étaient et les représentaient comme ils les voyaient, quoique sous des couleurs poétiques. Le Rig-Véda contient un grand nombre d'hymnes ayant la forme épique , et c'est surtout ceux où Ton raconte ces phénomènes météorologiques dont nous venons de parler : tels sont les hymnes où est décrite la lutte d'Indra e d'Ahi, lutte identique pour sa signification à celle d'Apollon et de Python. Les plus beaux hymnes du Vèda, les plus poétiques du moins , sont ceux qui renferment de telles narrations. Les fragments épiques connus sous le nom d'hymnes homériques appartiennent à une époque postérieure à la période de la poésie sacrée, et ne sauraient donner une idée des hymnes véritables. Ils faisaient probablement partie d'épopées dans le sens propre de ce mot, et ils ne remontent pas au delà des temps où furent composées l'Iliade et l'Odyssée : ils n'ont pas la forme liturgique des poésies primitives.

La stance est la forme extérieure de l'hymne, soit qu'elle se compose de vers et soit écrite dans un langage

mesuré, soît qu étrangère à toute mesure prosodique elle ne renferme que des rhythmes. Les hymnes du Rig-Vêda sont généralement rhythmes et mesurés en même temps, comme nos hymnes d'église et nos chansons : on ne saurait pourtant, même d après les Orphiques, affirmer que les poésies sacrées des Grecs fussent soumises aux lois de la mesure ou qu'elles le fussent toutes également. L'ode, qui est à la vérité très différente de l'hymne , mais qui pourtant remonte jusqu'à lui par ses origines, est mesurée dans Sapho et dépourvue de mesures dans Pindare : dans l'un de ces poètes, la stance se compose de vers; dans l'autre, elle ne renferme que des rhythmes. On ne saurait établir par aucune donnée réellement scienti" lîque que les poètes primitifs de la Grèce aient chanté en vers.

Mais il est certain qu'ils chantaient. Quand on remonte l'histoire de la musique chez les Grecs, on voit leurs modes naître ou venir du dehors à des époques différentes et ne se réunir dans un système unique que peu de temps avant Pindare. On ne saurait affirmer qu'aucun de ces modes existât au temps des poésies primitives , pas même les modes des Doriens ou des Eoliens, qui sont les modes grecs par excellence. On est ainsi conduit à penser que ces chantSjdont la tradition raconte tant de merveilles, étaient d'une simplicité extrême comme on en entend aujourd'hui dans les églises grecques et dans la musique populaire du Levant. Les chants des psaumes dans les églises catholiques ne pourraient donner une idée des chants primitifs, puisque le plain-chant procède tout entier de la Inusique grecque en décadence et lui a fait en outre subir plusieurs mutilations. Si l'on voulait avoir sur ce point (pielques renseignements probables, il les faudrait clicr-

cher dans les plus anciennes parties du rituel brahmanique et dans les commentaires des hymnes du Vêda.

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