OBSERVATION GÉNÉRALE
Les pages qui précèdent prouvent deux choses : premièrement, ce que nous savons de la période des hymnes se réduit presque à rien, si on ne l'étudié qu'au moyen des seuls documents grecs. Ceux-ci ne nous offrent que des mots, la plupart étrangers à la langue grecque, et des traditions dont quelques-unes ont un caractère hiératique très marqué, et dont les autres sont tellement vagues qu'on ne peut dire si elles se rapportent à des faits réels dont le souvenir s'est oblitéré ou à des conceptions symboliques personnifiées. Parmi les chants dont le nom s'est conservé, aucun ne nous est connu directement ; il n'en reste guère que la formule de l'hyménée et celle de l'ailinos, lesquelles sont absolument insignifiantes. Quant aux prétendus poètes dont la célébrité antique s'est prolongée jusque chez les modernes, ou leurs noms ne sont pas grecs, ou ces noms ont une signification si bien appropriée à la fonction de ceux qui les portent, qu'on est autorisé à regarder ces derniers comme des conceptions mythologiques et non comme des hommes réels.
Secondement, les noms d'hommes, les traditions, les mots qui désignent les chants, le mot hymne lui-même, ont un caractère oriental. Leur comparaison avec les documents positifs que nous fournit l'Asie, et notamment avec les hymnes de Vêda, éclaire plusieurs de ces traditions d'un jour très vif, en explique le sens et donne sur l'état social, intellectuel et moral des populations aryennes primitives des notions qu'on ne peut trouver ailleurs. Elle
rattache la Grèce à F Asie centrale ; elle montre que la période grecque des hymnes a suivi de très prés Tépoque où les migrations grecques ont quitté le berceau commun de leur race et que peut-être même elle était commencée avant leur départ. De toute manière il ressort de cette comparaison que, durant la période des hymnes, la Grèce avait un caractère oriental et que son génie propre commençait à peine à se montrer au jour : les peuples qui composèrent plus tard la nation hellénique n'étaient pas encore fixés dans leur résidence définitive ; la plupart d'entre eux étaient en mouvement, les uns au nord vers les pays de Thrace et de Macédoine, les autres au sud dans Tîle de Crète et les îles avoisinantes, quelques-uns même encore en Asie. Tous, par des marches concentriques, tendaient vers un même point, la Grèce propre et le Péloponèse ; mais ils étaient loin encore d'y être parvenus. Quant à leur langue , on n'en peut rien dire, si ce n'est qu'elle n'était pas le grec, puisque le grec est encore en voie de formation dans les épopées ; mais elle n'était pas non plus le sanscrit ancien ni la langue primitive des peuples de l'Oxus, puisque ces peuples en marche avaient déjà des différences de dialecte, quoique appartenant à une même branche des Aryas. Leurs idiomes devaient donc tenir le milieu entre la langue primitive et ces dialectes , qui en sont sortis peu à peu par un travail propre à chacune des migrations pélasgiques ou helléniques.
Ces réflexions nous rejettent bien loin des hymnes alexandrins publiés sous le nom d'Orphée, bien loin aussi d'Attis, de Sabas, d'Adonis et d'autres personnages de ce genre, étrangers non seulement aux anciennes religions grecques, mais à la Grèce elle-même. Il arrive un temps où, les genres littéraires et les traditions nationales étant
épuisés, les poètes reprennent les formes antiques de la poésie et de Tart, en revêtent des idées nouvelles, des croyances abstruses et des personnages étrangers. C'est ce que nous voyons de nos jours et sous nos yeux ; c'est ce qu'ont vu les Grecs d'Alexandrie ; mais la critique vraiment scientifique rend à chaque époque les œuvres qui lui appartiennent et distingue les productions de la décadence des essais pleins de vigueur et d'enthousiasme qui caractérisent la jeunesse des nations.
SECTION DEUXIÈME Période épique.