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CARACTÈRES DE LA POÉSIE HOMÉRIQUE

Trois caractères dominent dans les chants épiques attribués à Homère : la poésie en est descriptive, légendaire , symbolique ; ses trois faces répondent à la nature réelle, à Thistoire humaine, à la religion, envisagées comme matières poétiques.

I. La description. — Il y a deux sortes de descriptions : Tune courte, rapide, procédant par les faits les plus gêné* raux et les traits les plus saillants, les plus essentiels et les plus durables; Taiitre longue, lente, recherchant les détails et s'attachant à faire ressortir la couleur locale. La première façon de décrire est seule usitée chez les anciens Grecs et forme un des caractères les plus saisissants de Tart antique. Cependant lorsque la décadence littéraire fut commencée, on vit les descriptions perdre peu à peu leur sobriété primitive , à mesure que la science prenait la place de Tart : en effet le grand art procède par les masses et d'une manière synthétique; la science a pour procédé l'analyse et s'attache aux parties les plus petites des objets. Ce changement dans les descriptions se fait déjà prévoir dans Pindare et dans Sophocle, est sensible dans Platon, dans Théocrite, dans les Alexandrins; il est définitivement accompli dans Virgile et Lucain, dans les romans grecs, dans Apulée, et de là se transmet aux littératures modernes.

Les descriptions homériques portent sur la nature extérieure, sur rhomme, sur l'homme dans ses rapports avec la nature. Il n'y a pas dans l'Iliade et dans l'Odyssée un seul tableau détaillé des grandes scènes ni des grands phénomènes de la nature ; mais on y trouve beaucoup de tableaux esquissés où sont mis en relief les caractères dominants des faits et des lieux. Les traits qui composent ces esquisses consistent en épithètes pleines de sens et vraiment pittoresques, dont tous les voyageurs peuvent aujourd'hui même constater la vérité locale. Il est très faux que la poésie homérique n'emploie que les épithètes communes applicables à une foule de lieux différents les uns des autres. J'ai vérifié moi-même, soit en Grèce, soit

en Asie, Texactitude des tableaux homériques ; ce qui est vrai, c'est que dans riliale les traits descriptifs sont d'au-, tant plus précis et plus multipliés qu'on approche davantage du pays troyen ; dans TOdyssée le centre des descriptions pittoresques et locales est dans les lieux qui avoisinent Ithaque. Les épithètes générales sont ellesmêmes employées avec justesse ; seulement les détails des tableaux diminuent à mesure qu'on s'éloigne des centres où se passe l'événement principal de chaque poème ; et au delà d'une certaine limite, les descriptions sont fantastiques et étrangères à toute réalité.

Du reste la nature extérieure paraît rarement et toujours rapidement dans l'Iliade. Les scènes de la vie humaine occupent presque tout le poème , et ce sont surtout des scènes de la vie militaire : les tableaux de la vie pacifique y sont extrêmement rares et ne se rencontrent guère que dans certaines légendes et dans la description du bouclier d'Achille, c'est-à-dire dans des épisodes. Quant à l'homme, la simplicité et la naïveté de l'art primitif ne permettaient pas encore au poète de le séparer des événements et de le faire en quelque sorte poser devant lui. Il n'y a pas dans l'Iliade un seul portrait d'homme au repos : là tout le monde est en mouvement, et c'est dans cette mobilité continue que les personnages du poème sont toujours représentés; ce sont des combats individuels, des dialogues, des défis, de grands mouvements de masses militaires, d'où se détachent des scènes particulières en très grand nombre et d'une animation surpre-, nante ; ce sont des jeux militaires qui sont encore des espèces de combats, des funérailles de guerriers avec des lamentations et des discours. Les scènes de sentiment sont très rares dan^ l'Iliade et ont aussi rapport aux évé-

nements de la guerre : tels sont les adieux d'Hector et d'Andromaque, la grande scène de Priam venant racheter le corps de son fils. Mais ces deux ou trois récits sont d'une vérité pénétrante et d'une réalité tellement générale qu'ils peuvent aujourd'hui même tirer des larmes de nos yeux. Il faut les lire.

L'Odyssée nous montre l'homme en relation perpétuelle avec la nature : la lutte d'Ulysse contre la mer et les vents est une mine presque inépuisable de descriptions dont aucune ne rappelle les tableaux de l'Iliade. Dans sa première moitié l'Odyssée est vraiment le poème de la mer ou, pour mieux dire, de la portion centrale de la mer Méditerranée. La seconde moitié forme avec la première une sorte de contraste : caries descriptions y portent presque toujours sur des faits de la vie intérieure, domestique, civile, quelquefois même de la vie politique^ On voit paraître des personnages de toute classe, des princes et des princesses avec leurs gens, des poètes, des hérauts, des mendiants, des gardeurs de porcs , des marins ; les sentiments de la vie de famille y sont exprimés avec une vérité touchante et un charme infini ; les scènes gracieuses et les massacres, les jeux de la paix et les festins se mêlent avec un art parfait, dont on n'aperçoit presque pas de traces dans riliade. Du reste les descriptions de l'Odyssée, quoique plus développées que celles de l'autre poème, sont faites avec une sobriété qui n'exclut jamais l'ampleur. Si l'Odyssée ne renfermait pas le merveilleux qui caractérise les œuvres épiques, on pourrait dire qu'elle est un roman parfait.

II. La légende. — L'Iliade renferme trois classes de légendes. Les légendes de haute antiquité présentent des

faits d'un caractère humain mêlés en proportion très petite à des récits d'histoire divine et de mythologie. Telles sont la légende de Minos et de Rhadamanthe, celle des Curetés, celle de Ganymède. Elles ont une origine asiatique sur laquelle la science ne permet plus aucun doute : car non seulement elles se rencontrent parmi les plus antiques traditions de TAsie centrale, mais les noms mêmes trouvent dans la mythologie comparée leurs racines, leur forme première et leur signification symbolique ou réelle. C'est ainsi que Minos est reconnu pour être Manou, père de la race humaine et législateur de Tlnde, et que la légende de Ganymède se confond à son origine avec celle de Tantique Kanwa des Vèdas. Cette classe de légendes n'est donc ni grecque ni essentiellement épique ; elle appartient à l'ancêtre commun des peuples aryens.

Les légendes moyennes de l'Iliade mêlent à la mythologie une proportion plus grande de faits humains et d'antiques souvenirs. La plupart d'entre elles paraissent moins anciennes que les premières, du moins sous la forme qu'elles ont dans cette épopée. On peut ranger dans cette classe la légende d'Hercule et d'Hésione, celle de Torigine et de la fondation de Troie, celles de Méléagre, de Deucalion, de Bellérophon. Plusieurs ont un fonds très antique, sur lequel sont venus s'ajouter des faits propres à la race grecque et qui peuvent eux-mêmes se rapporter à des époques très diverses. On peut les considérer comme faisant partie des traditions gréco-asiatiques et admettre qu'elles appartiennent à la période d'établissement des migrations aryennes sur le sol de la Grèce et de FAsie Mineure.

Enfin la légende gréco-troyenne forme le fond de l'Iliade et de plusieurs autres poèmes épiques entièrement perdus

pour nous. Ici rélément mythologique se rencontre dans une moindre proportion eu égard aux événements humains. Gomme on le verra tout à l'heure, le fait de l'expédition des Grecs contre Troie avait laissé dans les souvenirs de la Grèce et sur les lieux mêmes des traces trop durables pour qu'il soit scientifique de le révoquer en doute. D'un autre côté, les récits d'actions militaires ont dans l'Iliade une précision extrême, qui rapproche beaucoup d'entre eux des faits qu'ils racontent et ne laisse guère de doute sur leur réalité. Il est à remarquer qu'il n'y a dans le poème aucune allusion à l'expédition des Argonautes, et que cependant Iolcos('laa)Xx(5(;) est cité, mais sans détails caractéristiques, dans le dénombrement du second chant.

. Les légendes dans l'Odyssée peuvent à peine donner lieu à une classification, à cause des transformations qu'elles ont subies et du caractère poétique qu'elles ont revêtu depuis l'époque de l'Iliade. Des légendes de la Haute Asie il ne reste guère que celles qui concernent la Crète. La plupart des autres sont imaginaires et semblent inventées par l'auteur du poème : c'est elles qui ont pris la place de ces légendes moyennes si nombreuses dans l'Iliade; telles sont celles de Gircé, de Galypso, des Lestrygons, d'Eole, auxquelles il faut ajouter le grand tableau de révocation des morts au xi® chant. Quant à la légende troyenne, elle a dans l'Odyssée un caractère exclusivement hellénique : les héros d'Asie sont presque entièrement oubliés ; on ne parle que des héros grecs , presque tous revenus dans leurs foyers, d'Agamemnon, d'Hélène, de Ménélas, surtout d'Ulysse et des siens; et ce sont des scènes de la vie des héros grecs qui sont partout racontées. Le navire Argo est nommé dans le poème.

En outre, les légendes n'ont plus ici le caractère naïf et traditionnel qu'elles ont dans Tlliade : le poète de TOdyssée leur donne toujours une couleur particulière due aux réflexions qu'elles lui inspirent : elles ont ou une portée morale, comme celle d'Egisthe et Clytemnestre, ou un caractère géographique , comme la plupart de celles que traversent les aventures d'Ulysse ; ou bien elles sont poétiques, idéales et présentent les personnages sous des formes plastiques, comme tout ce qui concerne l'épisode d'Alcinoos et des Phéaciens.

III. Le mythe. — Le rôle des dieux dans les épopées grecques est de la plus haute importance : ils y sont partout en action, dirigeant les phénomènes de la nature et se mêlant comme aides, comme conseillers, comme adversaires, aux actes les plus ordinaires de l'humanité. Conçus premièrement comme des êtres théoriques, comme des mythes en qui se personnifiaient les forces naturelles, ils ont été dès lors l'objet du culte , et c'est à eux que s'est adressée, sous la forme de l'hymne, la poésie primitive. L'épopée grecque répond à un âge plus avancé. Les mythes avaient déjà vécu longtemps, et, après des révolutions profondes, étaient arrivés au pur anthropomorphisme : il n'y a pas dans l'Iliade, ni à plus forte raison dans l'Odyssée, un seul dieu qui n'ait la figure humaine, malgré les épithètes de glavkôpis et de boôpis données à Athêné et à Hêré; tous agissent et raisonnent comme nous, ont les passions et sont soumis aux nécessités auxquelles l'humanité est sujette. Après cette période l'art grec n'aura plus qu'à perfectionner la figure humaine des dieux.

Au point de vue de la poésie , les dieux sont des personnages épiques : ils ne sont plus donnés comme des

explications symboliques de la nature ; le sens du mythe est déplacé ; les dieux sont des images amplifiées de Thumanité telle qu'elle se présentait aux yeux des poètes. Les scènes qui se passent entre les dieux sur FOlympe , ou, sur terre, entre les dieux et les hommes, ont une couleur héroïque très marquée : qu'on lise, par exemple, les passages des deux poèmes où sont racontées les délibérations des dieux, leurs querelles, Thymen de Jupiter et de Junon, la scène de Mars et Vénus, Tentretien de Gharis et de Vulcain, celui de Thétis et de Jupiter, le combat de Diomède contre Vénus, d'Achille contre le Xanthe, les entretiens de Minerve avec Télémaque ou avec Ulysse; on y reconnaîtra autant d'images de la société du temps. L'Odyssée n'est même qu'une grande action épique où luttent l'un contre l'autre un héros et un dieu.

Aussi voyons-nous dans l'Iliade les dieux se conduire comme des héros, c'est-à-dire comme des seigneurs féodaux, avoxxEc, et porter les mêmes titres qu'eux. Jupiter est roi des rois comme Agamemnon, il est le seigneur par excellence ; sa cour est féodale ; les hommes sont les sujets des dieux , qui ne rencontrent chez eux de résistance que de la part de quelques héros, leurs fils. Dans l'Odyssée, où la royauté a fait un progrès et où les seigneurs féodaux ont moins de puissance parce que le peuple commence à être quelque chose, Jupiter règne sans conteste, et un homme, Ulysse, peut, avec son appui, lutter contre la plus grande des divinités après Jupiter, contre Neptune.

Un temps viendra où, la notion physique primitive ayant tout à fait disparu , il ne restera plus que le côté plastique des symboles, la forme vide. Ce sera la fin du grand art et de la poésie grecque. Ce sera aussi la fin de

la civilisation hellénique, dans laquelle la poésie épique marque la deuxième étape.

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