LA SOCIÉTÉ GRECQUE DANS LES ÉPOPÉES
On répète à tort que les épopées grecques sont des peintures complètes de la société du temps ; elles ne chantent en réalité que les héros et ne font presque point mention des autres classes de la société.
I. Les prêtres n'ont jamais formé chezJegjScgcis une corj)oratiûa, ûn^ic^ raison une caste.
Ils portent dans les épopées le nom de UpsTç ; c^Stunaentre eux qui paraît au commencement de Tlliade ; et l'on voit par cet exemple de Ghrysès que leur fonction les attachait au service dTun dieu, qu'ils étaient chargés du soîn^de son temple et qu'ils offraient le sacrifice en son honneur. Leur nom signifie « sacrificateur » et appartient à une famille de mots qui tous expriment l'idée de l'immolation et de l'œuvre sainte. Ces prêtres étaient mariés ; Chryséis, fille du prêtre que nous venons de nommer, ouvre avec son père l'action dans l'Iliade; plus loin, au vi® chant, se développe une scène religieuse où la fonction sacrée est remplie par Théano, fille du roi de Thrace Gissés et femme d'Anténor fils d'^Esyétés. Cette princesse avait été établie prêtresse de Pallas-Athéné par le choix des Troyens. Sauf de rares exceptions, les prêtres ne paraissaient point dans les épopées. Il est certain cependant que les sanctuaires étaient très nombreux alors dans tout le monde grec, que la croyance aux dieux, à leur pouvoir et à la vertu surnaturelle du culte, était très vive. Il y avait partout des
temples, dont quelques-uns étaient très renommés, par exemple ceux de Délos, d'Argos, de Dodone, de Delphes. Des cérémonies religieuses attiraient solennellement un grand concours de peuple autour de ces temples, dans certains lieux sacrés , auprès d'oracles célèbres et d'antiques tombeaux, tels que celui d'GSnomaos. Mais le prêtre demeure attaché à son temple et ne s'en éloigne pas pour marcher en guerre. De plus la nature de sa fonction le séparedelg^^gjjjygl^JlJ^^ le place'^lctans ' uîTmoncfi^îSiiâl et supérieur et dans un commerce intime avec sa divinité. Il n'est donc pas nécessaire de supposer qu'une révolution sociale plus ou moins antique avait abaissé la classe des prêtres et qu elle vivait méprisée : car les deux ou trois exemples cités dans l'Iliade prouvent le contraire. Seulement les Jonc t ions du U ps^jg sont locales et ne lui permettent pas de suivre les ïierôs^dans leurs guerres ni de partager leurs aventures.
II. Ceux qui les remplacent à l'armée sont les devîm, qui portent différents noms appropriés à leur genre de divination, ôeoirpoito;, ôvetpO'7r(5Xo;;, oÎwvktttî;. Ils ne sont pas tous prêtres : ce sont souvent des hommes ou des femmes sujets à l'enthousiasme divin et prétendant tirer de faits parfois très simples une interprétation surnaturelle et la connaissance de l'avenir. Tels sont Hélénos, Mérops, Théoclyménos, Gassandre, Galchas et plusieurs autres, tous fils de héros et dont plusieurs sont mariés et manient le glaive avec les autres guerriers. Mêlés à la vie civile et militaire, ils ne se livrent que par occasion à la pratique de leur art ; ils prédisent ordinairemeiit Iç^j^alheur et, •> r» iTii? i3 f npl q ^^, jl^s y n t craints parce que leurs prédictions se réalisent quelquefois , ralliés et malmenés parce
que souvent elles sont démenties par la réalité. Du reste, les héros ont peu de confiance en eux, parce qu'euxmêmes sont les enfants des dieux et ont souvent avec les dieux des relations plus directes et plus familières que les devins. Mais le poète , surtout dans l'Odyssée , donne ordinairement raison à ces derniers et représente la croyance que le peuple avait en eux.
leur propre ville , les hérqs^ccompl^ggj^itMiHjieiiAâ^ fonction sacrée , ^/^^^^j^^gjlj^, étâ^f^*^ 4m f^*^*^^^ H y a , suTtouT "cfans^riliade , des exemples développés de sacri^ fices offerts par des rois en personne : ces sacrifices sont de tout ordre , depuis la simple libation accompagnée de quelques paroles pieuses jusqu'à l'hécatombe parfaite, jusqu'à l'immolation de l'homme. Nul prêtre n'assiste les héros dans ces œuvres maintes, où l'on trouve tout ce qui constitua dès l'origine la cérémonie du culte : le feu allumé sur l'autel, la libation d'une liqueur spiritueuse, l'offrande liquide et solide, l'hymne , le festin sacré. Ainsi, dans les épopées grecques, les prêtres ont conservé parmi leurs fonctions le service divin dans les temples et les sanctuaires, les cérémonies solennelles, la garde des lieux sacrés^ les mystères. Mais tout ce qui dans la religion se produit fortuitement et au jour le jour est entre les mains des devins et des héros.
III. Les rois ou princes, avay^-çê^, appelés aussi paortX£'t<; et Tipws;, sont les personnages épiques par excellence. Leur supériorité sociale n'est nulle part mise en doute dans les épopées : ils sont la véritable race des àvips;, c'est-à-dire des purs Aryas, par opposition aux hommes du peuple, qui n'ont avec eux qu'une ressemblance (avôpwiro; = àvvjp,
o^) sans être en aucune façon leurs égaux. On trouve souvent réunisles mots àvT)p ^oLaike^ ç, àvr^p ripoiç, àv7)p 'ApY£"io;; Agamemnon est communément qualifié du titre d'avaj avSgw^, qui signifie ro j j^ de s rois ou prince des héroST . L'indépendance des rois à l'égard des prêtres est complète : quoique ces derniers soient les organes des dieux, ils n'ont d'autorité que celle de la parole et ne possèdent aucun pouvoir temporel qui puisse s'imposer à la royauté. Le poète affirme souvent que la voix des dieux doit être écoutée; mais les ordres divins, dont les prêtres sont les prophètes , sont purement verbaux et ne rencontrent aucune sanction dont les prêtres soient, même indirectement, les exécuteurs. Du reste le droit divin des avoocxeç est partout dans les épopées, surtout dans l'Iliade : le sceptre qui en est le symbole est mis entre leurs mains par Jupiter même. Mais nulle part on ne trouve la trace d'un sacre, l'institution sacerdotale d'un roi. Cet usage se montre dans le Vêda-et devint un des points fondamentaux de la constitution brahmanique ; chez les Grecs des temps homériques la génération seule établit le drjyUijilfe des avaxxe; : les héros, fils de Jupiter, se transmettent le sceptre par ordre de primogéniture et prennent à cause de cela le nom de^ç ot^ ive^ Xau)v, pasteurs des peuples. L'absence de sacre , la confusion des pouvoirs sacrés entre les rois et les prêtres , le manque d'une base populaire , firent que les princes ne purent se constituer en caste , comme ils le sont dans les épopées indiennes, et ne furent jamais que des seigneurs féodaux.
Leur pouvoir est presque absolu dans l'Iliade ; ils n'y doivent compte à personne de leurs actions. Mais il est déjà amoindri dans l'Odyssée, où l'on "oit paraître, non seulement un conseil des seigneurs , mais aussi le recours
au peuple , le vole de Fimpôt en assemblée populaire , les tribunaux réguliers en dehors de la justice royale, et ce commerce maritime qui force les rois à se faire marchands et à s'égaler au peuple. Mais dans Tun et dans Tautre poème les rois et le peuple vivent entièrement séparés : les princes se servent eux-mêmes à table et, en mainte circonstance, ils attellent leurs propres chars, préparent leur manger, jouent entre eux sans qu'aucun homme du peuple se mêle à leur société, si ce n'est peut-être les aèdes dans l'Odyssée , où leur infériorité à l'égard des princes n'est pas moins visible que leur supériorité par rapport au commun des hommes. La vie des seigneurs est une vie de guerre, de jeux et de festins : ils ne savent rien que ce qu'une longue expérience leur a appris ; l'au* dace, la vigueur de l'âme et du corps sont leurs vertus ordinaires ; mais le premier mouvement les emporte presque toujours, parce que, maîtres absolus, ils n'ont pas appris à lutter contre les difficultés de la vie, à les tourner et à les prévoir. Ulysse fait presque seul exception; mais ruiysse prévoyant et adroit, cet homme à la fois intègre, ruMir5|jy^iiv of jM^n/ioTit ^ qq TToXjStpoiro; àvTJp cst Ic héros dc rOdyssée, c'est-à-dire d'uil âge qui n'est plus l'âge héroïque de l'Iliade.
Cet état de choses est plus que tout autre favorable à la poésie épique. Une constitution féodale donne aux seigneurs une initiative et une indépendance mutuelle qui, non seulement les distinguent du reste des hommes, mais impriment un caractère de personnalité à toutes leuts actions : celles-ci procèdent naturellement des pafesîons et des intérêts individuels qui peuvent ou s'unir et suscitel* des ligues, ou se contrarier et engendrer des guerres* Dans tes luttes le bien des peuples est rarement le mobile : l^s
princes seuls sont en cause et toute Tépopée se concentre autour de leur personne. Ces chefs sont donc pour le chantre populaire comme des idéaux réalisés, dont la peinture est naturellement poétique. Il les voit dans un monde supérieur et presque divin ; il les entoure, comme Achille au xviii* chant de l'Iliade, d'un nimbe d'or et d'une auréole de lumière , et il les transmet à la postérité avec ce caractère particulier que nous attribuons encore nousmêmes aux antiques héros.
Plus tard, les seigneurs féodaux perdent de leur prestige , Tidéal s'éloigne dans le passé ; l'auteur de l'Odyssée oppose déjà « les hommes d'autrefois à ceux d'aujourd'hui ». Le mélange des classes s'opère peu à peu par l'enrichissement du peuple, par l'instruction qu'il se donne et l'expérience qu'il acquiert; et quand les États se constituent, ils ne laissent plus guère de place aux héros. Chacun alors a sa fonction dans le grand corps social ; un chef militaire, si haut qu'il soit, agit toujours en sous-ordre et fait parfois des guerres qu'il désapprouve. Le chef de l'État n'a lui-même que l'initiative de l'action ; mais la cause n'est ni dans son intérêt privé ni dans ses passions personnelles; elle est abstraite, nationale, et c'est elle qui entraîne tous les hommes, sans pouvoir être figurée par la poésie. L'histoire a remplacé l'épopée et les héros ont disparu. C'est ce qui eut lieu chez les Grecs, où l'histoire prit, par une transformation insensible, le rôle de l'épopée des temps constitutionnels, comme l'épopée avait été l'histoire des temps féodaux.
Il est donc possible de tirer des épopées homériques un ensemble de faits réels dont la valeur n'est pas moindre que celle des faits que l'histoire nous raconte. Ces faits répondent aux questions suivantes : constitution de la fa-
iOO SECTION DEUXIÈME
mille grecque aux temps épiques ; état de la société civile, de la société politique ; des races d'hommes, soit en Europe soit en Asie , d'après les épopées ; des arts et des métiers; des symboles religieux, leur classement, leur signification, leur origine; état des idées philosophiques et morales. La plupart de ces problèmes ne peuvent se résoudre sans le secours de la philologie comparée, qui se fonde elle-même sur la connaissflince de TOrient : car c'est dans rinde védique que se trouvent les termes et les formules les plus claires qui puissent rendre compte de tous ces éléments communs des civilisations primordiales.