LA RÉALITÉ DANS LES ÉPOPÉES
La critique moderne a élevé des doutes sur la réalité de la guerre de Troie, sur celle des héros d'Homère, sur l'emplacement et sur l'existence même d'Ilion. Ces problèmes intéressent au plus haut degré l'histoire des lettres grecques, parce qu'ils touchent à la nature même de la poésie épique et à la valeur des épopées. Des fouilles pouvaient seules les résoudre ; elles ont été exécutées par M. Schliemann à partir de 1872; j'y ai pris part en 1879, en compagnie de M. Virchow. Voici les principaux résultats obtenus.
Sur le pays appelé Troade il n'y avait jamais eu aucun doute , parce que sa situation géographique était donnée par une tradition non interrompue. D'après les épopées, Troie avait été détruite par un incendie ; mais toute l'antiquité, sauf un critique du pays cité par Slrabon, l'avait placée au lieu nommé aujourd'hui Hissarlik, mot qui signifie forteresse. Là se trouvait la ville historique d'Ilion,
visitée, ruinée, réparée par une foule d'hommes célèbres, parmi lesquels je citerai Gygès, Xercès, Alexandre, César, Ovide, Germanicus, Adrien, Garacalla, Julien. Cette ville avait elle-même péri et totalement disparu au commencement du moyen âge. Depuis ce temps le site est resté désert. . C'est au milieu du seizième siècle que les savants posèrent le problème de l'emplacement de Troie. On prit d'abord pour ses ruines celles d'Alexandria-Troas, ville postérieure au conquérant de l'Asie. Puis on se rapprocha peu à peu de THellespont, et Ton supposa que la cité héroïque avait été sur la montagne de Bounar-bachi, au fond de la plaine du Mendéré. Mais pour soutenir cette opinion et la mettre d'accord avec les textes, on dut faire violence à la topographie et supposer des changements du rivage que rien ne justifiait. Visité et fouillé, ce site n'a fourni aucun débris des temps héroïques, pas même un fragment de poterie, chose qui ne périt jamais.
L'examen du pays a permis de reconnaître avec certitude le Scamandre (Mendéré), principale rivière de la Troade ; le Sinioïs et le Thymbrios, ses affluents, et de circpnscrire l'espace où Uion pouvait être cherché. Hissarlik est à cinq kilomètres de l'Hellespont; c'est l'extrémité d'un chaînon de l'Ida, protégée en avant par le confluent marécageux du Simoïs et de l'ancien lit, non encore desséché, du Scamandre. Ce lieu est élevé de 49 mètres et domine au loin la plaine unie et la mer; de là on aperçoit la Ghersonèse et la côte de Thrace, les îles de Ténédos, d'Imbros, de Samothrace, et de l'autre côté l'Ida, haut de 1747 mètres; au-dessous de soi les sinuosités du Scamandre et la longue vallée du Simoïs.
Sur le plateau , des fouilles ont permis de reconnaître l'enceinte et plusieurs points de la ville historique d'Ilion
Sur la partie la plus saillante on a ouvert de grandes tranchées descendant jusqu'au sol vierge, à une profondeur de seize mètres. Dans toute cette épaisseur le sol est formé de débris. Les faces intérieures des tranchées montrent des murs de fortification, des salles et des chambres, des couches de charbon provenant de maisons incendiées. Étudiée de plus près, ainsi que les objets de toute nature trouvés aux différentes profondeurs, la masse du sol se compose de cinq couches principales, dans Tordre suivant : 1® la couche supérieure, contenant des objets d'époque gréco-romaine, vases, statuettes, monnaies, inscriptions, le mur et le temple de marbre construit par Lysimaque ; 2® ime couche de transition, hellénique et antérieure à Alexandre le Grand ; 3^ une couche lydienne , mince mais caractérisée par les poteries noires bien connues ; 4^ une couche épaisse, composée des débris d'une citadelle incendiée ; 5^ enfin une couche formée de décombres remontant à une haute antiquité et reposant sur le sol vierge.
L'histoire éclaire les deux couches supérieures. La troisième , qui est lydienne , nous reporte au milieu du septième siècle, époque où la ville appelée alors Uion fut prise par Gygès, le Gougou des inscriptions cunéiformes , l'ami du roi d'Assyrie Assourbanipal. La quatrième couche est antérieure aux histoires régulières de la Grèce ; mais eUe répond aussi exactement que possible à la légende héroïque et elle reçoit quelque lumière des documents fournis par l'Assyrie et par l'Egypte.
La forteresse incendiée figurait un plateau, nivelé au moyen d'un mur d'appui. Elle était accessible par trois portes. La porte occidentale, axatat icuXat, étaitdouble, pavée de larges pierres et protégée par une sorte de bafetion saillant, w^'foç. Autour du plateau régnait un épais mur de
grandes briques en pisé mal cuit. Dans Fenceinte il y avait un grand nombre de salles, séparées par des murs de faible épaisseur et qui ont dû être couvertes en terrasse. Ces constructions sont très grossières : pas une pierre taillée ; les pierres sont assemblées avec de la boue ramassée sur place et contenant des débris de toute sorte, même des restes de repas; les murs ainsi faits étaient enduits de boue ; la chaux était inconnue.
Cette citadelle fut détruite par un immense incendie. Le feu commença au sud-ouest, près de la porte double, où l'on remarque une brèche dans le rempart. Il dévora toute matière combustible ; les toitures brûlantes s'effondrèrent, écrasant les poteries, tordant ou fondant les objets de métal , vitrifiant la surface des murs et des aires. Voici les principales sortes d*objets trouvés dans les décombres : des vases de terre de toute dimension, modelés à la main et polis au lissoir de pierre dure ; des moulins faits de deux meules en trachyte ; des mortiers avec leurs broyeurs : des marteaux de pierre; des scies de quartz et des tranchets ; des moules et des creusets pour les métaux ; plusieurs milliers de pesons de fuseau en terre cuite avec des dessins gravés ; beaucoup de petites idoles en pierres plates paraissant représenter FAthéné glavkôpis des temps héroïques ; un certain nombre de poignards ou glaives de bronze ; des vases d'or, d'argent ou d'électron * ; des parures de femme et des bijoux en or.
La présence d'armes de bronze et d'outils en pierre dure et l'absence de fer font remonter la citadelle d'Hissarlik à l'âge du bronze, c'est-à-dire à une époque antérieure aux passages de l'Iliade où il est question du fer. La même
4. L'électron est un alliage d'or et d'argent, de couleur jaune clair.
conclusion ressort de Texamen des tombes royales de Mycènes, découvertes il y a quelques années par M. Schliemann et dont le contenu, aujourd'hui à Athènes, forme une des plus riches collections de TEurope, icoXu^^pu ooi Muxfjvai. Mycènes était le principal centre de la puissance des Atrides. Si Texpédition de Troie a eu lieu et qu'elle ait été conduite par eux, les trésors mycéniens enterrés avec les cadavres de ces princes peuvent avoir été le butin de la guerre ; et cela est d'autant plus admissible que plusieurs de ces objets d'or sont assyriens. Depuis le quatorzième siècle, la civilisation babylonienne rayonnait sur tout le. monde ancien.
Quant à la réalité de peuples teucriens, achéens, pélasges, danaens, cités dans Homère, elle est attestée par les inscriptions égyptiennes de la 19® dynastie. Dans cette dynastie sont compris Ramsès II (Sésostris), Mérenphtah, Ramsès III. L'avènement de ce dernier est de l'année 1312. La guerre de ces peuples contre l'Egypte est figurée sur le pylône de Médinet-abou.
D'un autre côté, la tradition homérique, en parlant des Phéniciens, leur donne toujours pour capitale Sidon, qui fut détruite en 1209 par les Pélasges ou Philistins des iles, race aryenne. La 20® dynastie égyptienne fut composée, de princes fainéants qui laissèrent l'Egypte s'effacer durant plusieurs siècles.
Si l'on rapproche ces faits, que je me contente d'indiquer, on en conclura qu'au quatorzième et au treizième siècle deux puissances se trouvaient en face l'une de l'autre ; la puissance assyrienne qui, directement ou par ses alliés, s'étendait sur toute FAsie occidentale, et la confédération des peuples méditerranéens agissant par mer. Le conflit ne pouvait manquer de se produire entre ces deux races,
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dont Tune était sémitique, l'autre aryenne. La destruction par le feu de la citadelle d'Hissarlik, étant de cette époque, coïncide avec un mouvement général d'expansion des peuples aryens ; sa date , comprise entre la fin de Ramsès III et la ruine de Sidon, s'accorde avec le caractère des antiquités trouvées en Troade et à Myoènes.
On ne peut guère soupçonner les anciens Grecs de s'être trompés pendant plus de mille ans en admettant qu'une vieille citadelle d'Ilion avait existé sur cette colline, où était une ville du même nom. Les fouilles ont démontré que cette citadelle avait existé en effet, qu'elle avait été incendiée. Les documents fournis par l'Assyrie et par l'Egypte placent au treizième siècle cet incendie. On peut donc penser, avec plusieurs savants de l'antiquité, que Priam (si tel fut son nom) était, quoique aryen, un satrape ou un allié du roi d'Assyrie, qui en effet envoya à son secours Memnon , le coushite , et que la prise de Troie fut pour les Achéens et leurs confédérés l'occupation du poste le plus occidental et le plus redoutable de l'empire sémitique.
Il est probable que la poésie s'empara aussitôt de cet événement national, que des chants épiques furent entendus dans les réunions d'hommes et que la réalité ne tarda pas à devenir légende. Rien de moins civilisé que les Troyens au temps de la citadelle incendiée : maisons faites de boue, de pierres brutes et de branchages ; poterie grossièrement pétrie avec les doigts ; point de chaux, point de peintures. Ces hommes vivaient sur les restes de leurs repas, où l'on trouve beaucoup de mollusques, quelques os d'animaux sauvages et de pourceaux. On a aussi trouvé de Forge carbonisée, des marmites avec des restes d'aliments, des vases troués pour le fromage. Les Iliens paraissent avoir ignoré l'usage des lampes. On filait beaucoup
lee SECTION DEUXIÈME
dans la citadelle et Ton y adorait des idoles. Mais, à mesure que la prise de Troie s'éloigna dans le passé , les choses d^Asie y res Asiœ, prirent un aspect plus grandiose ; les chefs furent des héros ; on rechercha leurs généalogies et Ton prétendit qu'ils descendaient des dieux.
La transformation de la réalité en légende ne demanda peut-être pas beaucoup d'années, parce que les hymnes chantés dans les sanctuaires y avaient accoutumé les esprits. Les phénomènes naturels avaient donné lieu, dans toute la race aryenne, à la conception de divinités nombreuses en relation perpétuelle avec les hommes. Quand on fut en voie d'idéaliser des chefs guerriers probablement très barbares, on n'eut aucune peine à les mettre en conversation avec des divinités fort humaines et à les confondre avec elles. Cette confusion n'est pas une hypothèse ; citons des exemples. Le chef des Achéens , nommé Agamemnon, avait pour femme Glytemnestre ; son frère Ménélas avait pour femme Hélène ; jusque-là rien que d'humain. Mais Hélène et Glytemnestre, qui étaient sœurs, avaient deux frères. Castor et Pollux, deux étoiles. Tous quatre étaient nés d'un même œuf en&nté par Léda ; et cet œuf avait pour père un Cygne qui était Jupiter. Nous connaissons ce Jupiter (Div), ce cygne (Hansa), cet œuf du monde et tout ce mythe, commun à la race aryenne et antérieur au Véda. — AchiUe a-t-il même été un homme ? C'est le fils d'une Néréide, Thétis, qui est une brume, ^epC^i , un brouillard sur la mer, ôfAC^XT); il fut instruit par un centaure (gandharva) ; il a deux chevaux, le Tacheté et le Jaune, nés du Vent de l'ouest et d'une Tempête, àpiruÉT), aux pieds blancs, qui paissait sur la prairie d'Océan. Son premier lieutenant est fils du fleuve Sperchios, le second est flls d'Hermès. Douze Troyens se tuent en le fuyant;
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douze autres sont immolés par lui. Un personnage du nom d'Astéropée lutte contre lui ; arrivé depuis onze jours, il est tué le douzième. Lycaon absent revient et est tué par Achille le douzième jour. Achille traîne Hector pendant douze jours. Lui-même pourtant«ne peut s'emparer de la citadelle ; il est tué par une blessure au talon ; c'est son fils Néoptolémos qai vient mettre le feu à la ville, amené parla déesse Athéné, qui est l'Aurore. Quant au cheval de bois, nous le connaissons ; c'est le bûcher du saint-sacrifice. Je ne sais donc pas s'il y a rien d'humain dans les exploits et dans la personne d'Achille ; son nom même peut signifier l'enfant du brouillard, â^^Xoç, ou du couchant. Si cela est, Achille est un être idéal emprunté à la mythologie du Soleil, et la Troie d'Homère est à la fois l'Uion d'Hissarlîk et la citadelle des cieux. Et la question est résolue.
Quand on considère ce qui s'est passé dans l'autre branche littéraire de la race aryenne : comment des personnages qui dans le Vêda sont des mythes, sont devenus héroifl dans l'épopée ; comment cette métamorphose s'est opétéé à la suite du prétendu rapt de Sitâ et de la conquête dé Ceylan, on est en droit de penser qu'il en a été de même chez les Grecs. Si nous possédions leurs hymnes, nous y trouverions probablement les prototypes de plus d'un héros de leurs épopées.
Les fouilles exécutées en Troade et ailleurs ont le mérite de nous faire distinguer la réalité de la fable dans les chants épiques de la Grèce. Or rien de plus exact en général que la topographie dans l'Iliade ; les détails en sont d'une précision extrême. On ne saurait attribuer cette exactitude aux critiques anciens, qui n'ont fait qu'élaguer et coordonner les éléments des épopées. Homère, s'il a existé, et s'il a vécu au neuvième siècle ou même plus tôt,
n'avait pas vu Ilion , qui depuis deux ou trois cents ans était enseveli sous plusieurs mètres de débris. Il faut donc penser que l'exactitude de Tlliade est due à ce que ses éléments réels remontent à une époque qui touchait aux événements : la partie descriptive est restée la naême , la légende seule s'est formée avec le temps. Ces conclusions deviennent encore plus évidentes, quand on compare la sincérité descriptive de l'Iliade aux fantaisies géographiques de l'Odyssée.
DE S 7cpQQ|jXta APPELÉS « UYMNES HOMÉRIOÙES »
Quoique les chants isolés publiés ordinairement après l'Iliade et l'Odyssée portent le nom d'hymnes, ils n'ont presque rien de commun avec les hymnes religieux dont traite la première section de ce livre. Ce sont des compositions d'un autre âge, d'une autre nature, d'une langue plus faite, et qui portent tous les caractères de la poésie épique. On ne tîonnait ni les auteurs ni les dates précises de ces chants, dont plusieurs peuvent bien appartenir à la poésie alexandrine, mais dont la plupart semblent remonter aux siècles de l'Odyssée et même de l'Iliade.
1. A Apollon. — L'auteur de ce premier chant était ionien ; il avait des connaissances géographiques plus étendues que celles qu'on trouve dans l'Iliade ; il était d*un temps où le culte d'Apollon avait pris en Grèce une importance qu'il ne parait pas avoir eue même à l'époque de l'Odyssée ; enfin c'est un poète descriptif plus que ne l'étaient l'auteur de TÙiade ou ceux dont les anciens chants ont servi à composer cette épopée.
L'hymne à Apollon se compose de deux fragments qui n'ont entre eux aucun rapport et qui sont réunis par une transition de fantaisie sur le thème usé de la cécité d'Homère. Le premier fragment, en l'honneur d'Apollon Délien, se termine au vers 165 et contient le récit de la naissance du dieu. Le second commence au vers 177 et comprend toute la fin du morceau, dont la longueur totale est de 546 vers. L'énumération des lieux où s'est essayé tour à tour le culte d'Apollon et les descriptions variées qu'elle contient supposent une époque relativement moderne ; il en est de même de l'ensemble du morceau qui , dans de petites proportions, est aussi irréprochable que l'Odyssée et offre des discours et des tableaux faits avec beaucoup d'art , ainsi que des narrations dont les parties sont très habilement disposées; enfin la supériorité de Jupiter sur Saturne est admise et affirmée sans hésitation au vers 339. Tout, dans ce fragment, indique une époque de l'art déjà avancée, et prouve que, s'il est réellement de la période épique , il appartient à la fin et non pas au commencement. Quoi qu'il en soit, ce premier fragment est d'un vif intérêt par le récit qu'il renfermj^^^jy^||y^Ug^ sèment du culte dLA];^i^llû]i,^tetebgs et de ses origines crétoises^eipS^^taDleau toui asiatique, et pour ainsi dire védique, du comba^gcg^jjjgjjy^^ serpent Python. On sait que cette lutte est ceu^BW^^ ïeueWMHÇï^iBguré par le serpent Ahi. Le combat est localisé au point même où s'élevait le temple de Delphes , au pied des roches escarpées du Parnasse ; c'est là que le poète conduit les navigateurs crétois débarqués avec le dieu sur le rivage de Crissa et qu'il nous fait assister à la transformation de leur culte transplanté sur le sol de la Grèce.
II. A^Herm ès. — Ce morceau épique ne porte point les caractères de Tantiquité ; non seulement les différents mythes relatifs à Hermès sont confondus et mêlés, mais les situations sont vagues, le lieu de la scène n'est pas nommé ; la composition du récit, qui renferme 580 vers, indique un art abâtardi dont on aperçoit les procédés appris et les formes de convention, T/mnvrp P >n tip, rp rnmrïmK U.^. une imitation alexandrine et doit au moins appartenir à une époque postérieure à la période épique, à une période d'érudition. D'un autre côté, si l'enlèvement des vaches d'Apollon est raconté avec esprit, il n'en est pas de même du festin sacré préparé par Hermès et offert aux dieux : il y a dans ce récit des détails qui sentent une époque d'incrédulité et n'ont rien d'analogue aux plaisanteries, même grossières, que l'on trouve çà et là dans les épopées à l'adresse de certains dieux. L'auteur a cherché à réunir dans une seule pièce de vers tous les caractères, toutes les fonctions d'Hermès, celles qu'il eut dans la mythologie primitive, quand il était conducteur des troupeaux du Soleil, c'est-à-dire des nuages, ou qu'il menait chez Hadès les âmes des trépassés, et celles qui lui furent attribuées plus tard de dieu musicien et de patron des commerçants et des voleurs. Le style et la langue de cette composition ont aussi une couleur moderne, soit dans les formes de la phrase, qui rappellent souvent les temps de la décadence, soit dans les mots, dont beaucoup expriment des idées qui n'ont rien d'ancien ni de véritablement épique.
III. A Aphrodite. — Ce chant épique en l'honneur de Vénus Aphrodite comprend 294 vers : c'est une narration parfaite, conduite avec un art irréprochable, où sont combinés dans les proportions les plus justes tous les éléments
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qui entrent dans la composition d'une grande épopée : introduction, mise en scène, récits, dialogues, épisodes, portraits ; elle est donc d'une époque où Tart de la composition épique n'avait plus aucun secret. On peut soutenir que ce morceau appartient aux derniers temps de la période épique, antérieurs à l'histoire : cependant toute la seconde moitié, où se trouvent racontées les amou rs d'Anchise et deVénus et annoncée la de stinée mej .Yfi llleu se d Ené g fit de ses descendants, renferme plusieurs détails qui sentent l'époque alexandrine et même les temps de la domination romaine qui avoisinent Auguste et Virgile. L'explication du nom d'Énée (v. 199), le souvenir habilement rappelé de Tithon et de Ganymède, le mélange, qui n'a rien d'antique, des Silènes, d'Hermès et des nymphes des monts ou dryades, les précautions ethnographiques de Vénus disant qu'elle sait la langue de Phrygie et celle de la Troade et expliquant à Enée comment elle a pu apprendre Tune et l'autre, les ménagements de toute sorte qu'elle croit devoir employer, beaucoup de faits et de vers supposent une érudition qui n'a rien d'homérique et qui nous rapproche de temps beaucoup plus modernes* Du reste les récits, les portraits et le dialogue sont d'une grâce charmante et ne sont pas inférieurs aux plus beaux passages du môme genre qu'on puisse trouver dans Virgile.
IV» ^IV^jiÉïJiR. — Le chanta Cérès n'est pas liturgique ; il a lac(7uleur épique et entrerait aisément commeèplsode dans une épopée. Il est parmi les proœmia un de ceux dont l' antiquité est la^lusjnanif^ ste : pas une pensée, pas un mot, pas une forme de style qui sente rimîtation ou la ^décadfiace ; si un alexandrin en eiit été l'auteur, ce mor-
ceau eût suffi pour le rendre célèbre. ^^SJBUîiiiAJisJuéliSl^ etProserpine, où est symbolisée la marche de Tannée et de la végétation, s'y trouve combiné avec les phénomènes naturels de la façon la plus naïve et la plus instructive pour nous : c'est pour la mythologie comparée un des fragments les plus précieux que nous ait légués l'antiquité. D'un autre côté, le mythe avait pris, à l'époque où ce chant fut composé, assez d'indépendance pour que les personnages qu'on y fait paraître eussent tous une figure humaine et une expression pleine de sentiment. Démêter cherchant Perséphone n'est pas simplement un personnage mystique ; c'est une mère cherchant sa fille, qu'un inconnu lui a ravie, et interrogeant ciel eT terré pour découvrir un indice du lieu où elle est. Et quand elle a appris que la permission du roi des dieux l'a livrée entre les mains d'Hadès où la loi fatale de la nécessité la retient, elle use du seul pouvoir qui lui reste : comme déesse des moissons, elle frappe la terre de stérilité, aff*ame les dieux, et obtient enfin que, sous la condition de la loi du monde, sa fille lui soit rendue ; le récit de ce retour et de l'entrevue de la mère et de la fille égale, comme morceau épique, les plus beaux passages de l'Iliade et de l'Odyssée.
On peut rapprocher utilement ce beau morceau de poésie du chant I en l'honneur d'Apollon pythien. L'un et l'autre contiennent le récit de l'établissement d'un des grands cultes de la Grèce centrale, celui de Delphes et celui d'Eleusis ; tous deux réunissent dans une même mesure le mythe accompagné de son exphcation naturelle et la personnalité humaine des dieux. Ceux-ci sont parvenus, dans leurs formes plastiques, au même degré de perfection. L'art de la composition est égal de part et d'autre, plus simple et aussi plus grandiose que celui des frag-
menls II et III. On ne peut pas dire si ces deux morceaux sont de la même main ; mais ils paraissent bien appartenir à la même époque, laquelle ne saurait être éloignée de celle de l'Odyssée. Ils se rapportent, du reste, à deux pays assez voisins Fun de Tautre, et qui de très bonne heure, soit par terre soit par le golfe et l'isthme de Gorinthe, ont été en relation continuelle.
L4luhnken : il nous est parvenu dans un état de mutilation regretiaDle ; le plus beau passage est le plus mutilé. Tel
jqu'il est, il renferme 495 vers. Ceux dont il nous reste à
parler sont loin d'égaler en étendue les quatre premiers.
. V et IX. — Ces deux fragments sont deux petits tableaux représentant la déesse Aphrodite.
VI, XXV et XXVI. A Dionysos. — La littérature a moins que la mythologie h revendiquer les deux premiers fragments, dont Fun offre pourtant une description animée des eflets tumultueux du vin et de la puissance de son dieu Bacchus. L'un et l'autre peuvent être considérés comme antiques et ont même une apparence plus archaïque que les fragments en l'honneur de Dêmêter et d'Apollon pythien. Le symbole et la réalité, c'est-à-dire la figure divine et le vin, s'y trouvent mêlés de telle sorte que l'un sert d'explication à l'autre : or c'est là précisément ce qui caractérise la poésie primitive, telle que le Véda nous la fait connaître. Le troisième morceau est moderne, quoique fort mutilé.
VII. A Ares. — Le fragment en l'honneur de Mars est une espèce de litanie d'un caractère alexandrin, qui per-
mettrait de le rapprocher des poésies orphiques. Il n'a aucune valeur littéraire.
XXX, XXXI, XXXII.— On peut en dire autant de trois morceaux adressés à la Terre mère de tous, à Hélios et à Séléné, si ce n'est que ce sont des portraits d'un style archaïque et d'une authenticité plus que douteuse.
XVIII. — Parmi les autres fragments rangés sous le nom d'Homère, un seul a quelque importance, celui qui est adressé à Pan. Pour l'auteur de ces vers, Pan est la personnification des chevriers des montagnes; c'est le fils velu d'Hermès, ayant des pieds de chèvre et la tête armée de deux cornes, symboles du troupeau lui-même. Les dix-huit premiers vers présentent une peinture animée de la vie du chevrier ; les vingt derniers racontent la naissance de Pan dans cette partie de l'Arcadie nommée le téménos du Gyllène, pâturage alpestre qui nourrit encore de riches troupeaux. Le fragment tout entier, composé seulement de 47 vers, porte tous les caractères de la période homérique, si ce n'est qu'on y rencontre le nom de la nymphe Echo, qui n'est ni dans les deux grandes épopées, ni dans Hésiode, et qu'on y donne du nom de Pan une interprétation étymologique d'un caractère moderne.