HÉSIODE
Le bassin central de la Grèce, compris entre la mer d'Eubée et les sources du Géphise béotien, offre un ensemble géographique que ne présente aucune autre partie du monde grec. Il s'allonge de l'est à l'ouest, borné par
PÉRIODE ÉPIQUE llS
les montagnes qui suivent le bord du canal eubéen et par la chaîne dont les principaux sommets portent les noms de Githaeron, d'Hélicon, de Parnasse ; TCEta s'élève à son extrémité occidentale et réunit les deux chaînes. Les eaux qui s'écoulent de tous ces monts se rassemblent dans le grand bassin du lac Gopaïs, qui par des conduits souterrains en verse une partie dans le lac Hylica et dans la mer. Le pays rocailleux d'Haliarle distingue, maïs ne sépare pas ce bassin de la plaine de Thèbes, dont les eaux vont elles-mêmes au lac Hylica. Pour aller de cette plaine à la mer d'Eubée, on franchit le col assez élevé du Mycalesse et Ton débouche sur Ghalcis. Toute cette vallée est un pays de labour, célèbre par sa terre noire et fertile, produisant plus que ce qui lui est nécessaire et exportant son superflu par la petite navigation de l'Eiiripe, qui le rattache à toute TEubée et à la Thessalie. Il n'est, du reste, séparé de cette dernière que par un passage facile qui mène aux Thermopyles ; par cette ouverture et par-dessus les monts Gnémis et Cyrtone, les vents du nord viennent frapper de face toute les pentes septentrionales de la grande chaîne; en été, l'air chaud et les vapeurs de la vallée montent le long de ces montagnes et y entretiennent une sorte de tiédeur humide aussi favorable à la végétation que fatigante pour l'homme. Mais on y trouve aussi des vallons pleins de fraîcheur et des sources entourées de verdure où les anciens peuples grecs ont fixé le culte des Muses : là sont Aganippe, Hippocrène, le Permesse, noms célèbres que la poésie moderne a adoptés.
Cette longue vallée béotienne a eu ses légendes et ses héros ; elle a beaucoup fourni à la poésie dramatique ; elle a donné le jour à toute une famille d'aèdes dont les œuvres, longtemps conservées chez les Grecs, se sont
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réunies SOUS le nom, réel ou symbolique, d'Hésiode, 'HatoSoç. Parmi ces œuvres, les unes ont les mêmes caractères épiques que les poésies homériques et exposent les faits avec une impersonnalité comparable à celle de T Iliade : tel est le morceau connu sous le nom de Bouclier d'Hercule ; les autres portent en quelque sorte le nom de leur auteur et nous font connaître quelque chose de ses sentiments et de sa vie. Enfin la plupart d'entre elles sont tout à fait perdues ou ne nous sont connues que par de très courts fragments. Hésiode est donc l'Homère de la vallée béotienne, et les œuvres qu on lui attribue .appartiennent vraisemblablement à des époques très éloignées les unes des autres.
LE BOUCLIER D'hERCULE (a(T7ti<; 'HpaxXâo'j;)
Si l'on n'envisage que le sujet et la manière archaïque dont il est traité, la pièce de 480 vers connue sous ce nom est le plus ancien des trois poèmes hésiodéens. Le mythe d'Héraclès et Cycnos est peut-être celui des travaux d'Hercule dont la couleur est la plus asiatique : le Véda nous en a donné le sens et l'expose lui-même un grand nombre de fois, avec une poésie dont plusieurs traits se retrouvent dans le fragment du poète grec. Héraclès est un personnage solaire, identique ou fort analogue à Indra ; Cycnos, dont le nom n'a de commun avec celui du cygne que les lettres qui le composent, c'est Çushna, lequel représente la force qui retient l'eau dans le nuage et produit la sécheresse et la stérilité ; la lutte d'Héraclès et de Cycnos, c'est la lutte du Soleil contre cette force, dont la défaite a pour résultat de précipiter la pluie.
Amphitryon étant en guerre, Zeus a commerce avec sa
femme Alcmène, qiii met au monde deux fils, l'un brave et l'autre lâche : c'est Uér^f^, fils de Zeus, et Ip|2]^s, fils d'Amphitryon. Gycnos, fils d'Ares (Mars), monté sur un char avec son père, soulevait la poussière et infestait les bois sacrés d'Apollon. Apollon lance contre lui Héraclès, accompagné de son fidèle écuyer lolaos. Le char est traîné par le cheval immortel Arion (sanscrit arwan) ; Héraclès a pouj armure un bouclier divin, ouvrage d'Hénhœstos (Ymcain), qui le doit rênïïreTînvîncible. La rencontrâtes deux rivaux a lieu au fort de Tété :
« Quand la cigale sonore aux ailes noires, posée sur un rameau
[vert
Commence h chanter aux hommes la saison brûlante, la cigale
[qui
Boit et mange la féconde rosée, et qui dès l'aurore et tout le
Jour fait entendre sa voix durant les plus fortes chaleurs, lorsque
Sirius dessèche la peau des hommes. »
Athêné assiste au combat et avertit les héros de ce qu'ils ont à faire.
« Alors le fils de Zeus, lolaos, gourmande violemment ses che-
[vaux ; A sa voix ils emportent précipitamment le char rapide et Soulèvent la poussière de la plaine. Car la déesse A la face de chouette, Athèné, les avait remplis d'ardeur en Secouant son égide ; le terre gémissait sous eux. Les Rivaux aussi s'avancèrent pareils au feu et à l'ouragan. Les chevaux en s'abordant poussèrent les uns aux autres des Hennissements aigus dont le son se brisait alentour. «
Les ennemis se provoquent, mettent pied à terre, se jettent l'un sur l'autre comme des rochers qui roulent du haut des montagnes. La lance de Gycnos ne peut percer le bouclier ji'airain ; mais celle d'Héraclès atteint Gycnos
à la gorge et le jette à terre privé de vie. Le combat s'engage entre Héraclès et Ares ; vainement Athéné veut arrêter le dieu de la guerre par ses conseils ; Ares se précipite contre le fils de Zeus avec sa lance , qu' Athéné détourne, puis avec son glaive. Mais pendant qu'il frappe, Héraclès lui perce la cuisse et le renverse à côté de son fils. La dépouille de Cycnos échut à Géyx, roi dlolcos.
Le récit que je viens d'analyser a la couleur épique au plus haut degré et ne sent point la décadence. On lui a donné le titre qu'il porte, parce qu'il renferme une description détaillée des figures en relief faites par Vulcain sur le bouclier d'Héraclès. On a rapproché avec raison ce passage de la description du b ouclier d'Achille dans l' Iliade ; mais on aurait tort de conclure de cette comparaison qîîe l'un des deux morceaux soit imité de l'autre. On doit réfléchir qu'Achille n'est lui-même, en dehors de la tradition troyenne, qu'un personnage mythologique ayant la même origine qu'Héraclès ; que le bouclier de ces deux héros n'est autre chose que le disque du soleil, dans la lumière duquel apparaissent toutes les formes de la vie et de l'activité humaine ; et qu'ainsi ce mythe est de beaucoup antérieur aux deux descriptions épiques que l'antiquité nous a laissées. Du reste la description du bouclier d'Hercule, placée en manière d'épisode dans un récit dont elle occupe une grande partie, prouve que le morceau tout entier n'est qu'un fragment d'un poème beaucoup plus étendu dont nous ne connaissons peut-être pas même le nom. La ressemblance du récit avec plusieurs hymnes du Vêda et l'identité des noms de Çushna et de Cycnos prouvent que cette légende, venue d'Asie avec les migrations aryennes, avait existé dans les chants sacrés de la Grèce avant d'être traitée par la poésie épique.