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LA THÉOGONIE

L'auteiuL4eJa Théogonie vivait au temps des aèdes ; il distingue même les aè^éT^dê^cùharliteSy^i^edVà^ire les poètes des musiciens, et il attribue aux premiers le don de calmer les chagrins « en célébrant les actions illustres des hommes d'autrefois ». Jupiter est déclaré sans hésitation le plus fort des dieux. Les rois ne sont plus les maîtres absolus des peuples, irresponsables et dévorant leurs sujets : ils en sont les protecteurs, leur rendent la justice en public, à^opr^t^i, et, quand ils se révoltent, les répriment non par la force mais par de douces paroles. Le poème de la Théogonie est donc plus voisin de l'Odyssée que de Tlliade. Si les trente premiers vers sont authentiques, l'auteur vivait sur les coteaux des monts de Béotie au milieu des bergers, auxquels il tentait par ses vers d'enseigner leur religion et de donner quelque politesse. Du reste, il ne regarde jamais la plaine ; ses tableaux, ses récits, les légendes qu'il raconte appartiennent presque toujours à la montagne : tel est le ^^^^ft|,mQfi(|gfi)] ^^] ^\ décrit le c^^if^b^ iife^iKito iiflî>iilllci]r ^^^ ^^^ ^^ tenant suirfiHnrys, les autres sur TOlympe ; telles sont encore les descriptions du Styx, fleuve d'Arcadie, de Typhon, image des volcans, et ce qui est dit en plusieurs endroits du Cithaeron, de l'Hélicon, du Parnasse, de l'CEta, du Pinde, de l'Olympe, des sources qui en découlent, des bois et des pâturages qui les recouvrent, des déités qui les habitent. Il est évident que le poète a pour horizon ces montagnes et qu'il habite les pentes de la chaîne méridionale des monts béotiens. La T héogonie est donc le poème des montas

Là séjournent les Muses : le poète est en relations avec elles, il met son œuvre sous leur invocation. Les Muses habitent le ciel; revêtues d'un corps glorieux, ces filles de Zeus et de Mnémosyne viennent se baigner dans le Permesse et THippocrène ; elles savent tout ; la nuit elles chantent des hymnes en Thonneur de Jupiter, de Héré, d'Athêné, d'Apollon, d'Artémis, de Poséidon; par leur chant elles réjouissent l'Olympe, disant les temps et les destinées, les intelligences, les actions des héros et des hommes; elles exécutent des danses, calment les chagrins et la tristesse, inspirent les bons rois et les aèdes.

Hésiode a.teuté de systématiser les traditions religieuses de spn temps : il a recueilli d'abord celles de la Béotie au milieu desquelles il vivait ; puis il est allé en apprendre ou en éclaircir d'autres dans les pays grecs où elles étaient en vigueur. L'auteur de la Théogonie a certainement vu plus d'une montagne célèbre de la Grèce et des pays du nord ; il a été dans le Péloponèse, comme le prouve la peinture qu'il a faite du Styx d'Arcadie. J'ai vu cette source qui des monts neigeux de Nônacris tombe en une longue cascade au fond d'une gorge stérile, formant un ruban d'eau qui coule toujours, s'évapore dans sa chute et, n'arrivant pas jusqu'à terre, flotte dans les airs sans troubler le silence de la solitude ; j'ai vu le ruisseau blanchâtre et méphitique qui coule au fond de la vallée, et le rivage où il se jette à la mer, dans les eaux de laquelle il s'enfonce sans s'y mêler. Voici ce qu'en dit Hésiode :

« Là , demeure une déesse en horreur aux Immortels , la redoutable Styx, fille aînée du mouvant Océan. Loin des dieux, elle habite une demeure éclatante que surmontent d'immenses rochers et que soutiennent dans le haut des airs mille colonnes d'argent... Une eau froide découle d'une roche éclairée du so-

leil et très haute. L'onde sacrée de cette source océanienne se perd en grande partie dans la nuit sous la terre; la dixième partie s'évanouit ; les neuf autres roulent en flots argentés sur le sol et sur le dos immense de la mer. Quant à elle , elle s'épanche dans la solitude des rochers. » [Théog., 775.)

Nulle part, dans Tantiquité grecque on ne trouvera une description locale plus complète et plus juste. La tradition relative à Styx appartient à toute la race aryenne ; mais chaque peuple Ta localisée, les Indiens dans le Gange, fleuve céleste, terrestre et infernal, les Médo-Perses dans la source sainte d'Ardouisoura , les Grecs dans celle de Styx ; une description précise de chacune d'elles ne peut être donnée que par un poète qui Ta vue. Nous nous contentons de cet exemple.

Le système théogonique tenté par Hésiode s'écarte de la tradition commune de la Gréco-Asie en beaucoup de points, mais surtout en ce qu'il fait d'Ouranos un fils de la Terre, plaçant ainsi à l'origine des choses un principe féminin. Car le Chaos n'est pas un dieu, mais la matière dépourvue de forme, non plus que l'Erèbe et la Nuit, l'Élher, le Jour , Érôs et les Tartares, qui ne sont en quelque sorte que les conditions mêmes de la possibilité des choses. Ouranos, fils de la Terre , est mis au même degré que Pontos (la Mer), ce qui est inadmissible dans la mythologie grecque. Puis viennent les six Titans et les six Titanides, enfants du Ciel et de la Terre, les trois Cyclopes et les trois Hécatonchires. L'auteur raconte la conjuration du titan Kronos contre son père, la mutilation d'Ouranos, la naissance des Érinnyes, des Géants, des Mélies et d'Aphrodite avec Érôs et Himéros, Vient ensuite une longue énumération d'êtres abstraits et de personnages mythologiques, tels que les

Parques OU Mœres, les Phorcydes, les Néréides, les Harpyes, les chevaux primitifs Ghrysaor et Pégase, Typhon, Cerbère, THydre, la Chimère, le Sphinx. Le poète raconte les enfants de Téthys et d*Océan, de Rhéa et de Kronos, d*Iapet et de Clymène, la dispute de Zeus et de Prométhée, le rapt du feu, la formation de la femme, le grand combat des Titans et des Dieux et la victoire de Jupiter. Après quelques récits et quelques descriptions, parmi lesquelles on remarque celle de Styx, Fauteur énumère les sept épouses de Zeus et les enfants qu'il a eus d'elles, et, sans s'attacher à un ordre bien rigoureux, il expose la naissance d'un assez grand nombre d'autres divinités, de personnages mythologiques et de héros. Le poème contient en tout 1022 vers. L'ordre suivi par l'auteur est assez régulier, puisqu'il passe successivement en revue les générations primordiales des dieux titaniques, celles qui répondent au règne de Kronos , et enfin les divinités olympiennes venues les dernières.

Ces longues énumérations sont en général dépourvues de poésie, si Ton en excepte quelques mots heureux et la forme du vers épique. Mais çà et là pu rencontre des tableaux,,, des descriptions et des récits qui ont une couleur éminemment poétjque . On peut citer, par exemple, les réci ts du rapt dy^Ieu. de la créationj^£jg^J^me, le rnrj^fi/it^ des Titans et des Dieux, la description de la chute du^UaMûÊm^ . ceTI5"^u co mbat de Tm hoée et deJu£iter, Le poème, pris dans son ensemble, est complet; il n'omet aucune divinité de quelque importance, et il a servi de point de départ à tous les travaux anciens ou modernes concernant la mythologie grecque. Seulement on conçoit qu'un poète de plus de génie eût pu varier son œuvre en intercalant dans cette liste un peu froide des tableaux et des récits en plus grand

nombre. Maïs nous le jugeons tel qu'il a été et non tel qu'il eût pu être s'il avait égalé l'auteur de l'Odyssée. Le jugement de Quintilien reste vrai (Livre X, ch. 1), quoiqu'il s'applique mieux à l'auteur des Œuvres et Jours qu'à celui de la Théogonie,

OEUVRES ET JOURS ("EpYa xai 'H(JL£pai).

La personnalité de l'auteur se marque fortement dans le poème des Œuvres et Jours. Non seulement il parle de lui-même, de son père, de son frère, du lieu qu'il habite; mais ses sentiments, ses jugements personnels sur les hommes et sur les choses remplissent ce petit poème de 828 vers. Le poète habitait Ascra, sur les coteaux de VHélicon, au-dessus de la plaine d'Haliarte, en vue et à deux lieues environ du lac Copais. Ce pays n'est pas aussi désagréable que le dit le poète au vers 640 : les saisons intermédiaires y sont charmantes, comme dans presque toute la Grèce ; mais l'été y est brûlant et fiévreux à cause des émanations lacustres de la plaine, et Thiver y est rude parce que toute cette face des monts de Béotie est battue par les vents de la Thrace :

V. 504. « Redoute le mois lénœon, mauvais jours qui font lort aux vaches , et les glaces qui s'étendent sur le sol au soufÛe de Borée , quand ce vent de la Thrace nourricière des chevaux soufiûe sur la vaste mer et la soulève : la terre et la forêt mugissent. Les chênes à la haute chevelure et les épais sapins sont jetés sur la terre féconde, quand Borée tombe sur les forêts de la montagne. Les bois immenses résonnent. Les bêtes fauves frissonnent et rentrent la queue sous leur ventre, celles mêmes dont la peau est garnie d'une fourrure ; car le vent la pénètre aussi malgré son épaisseur; il traverse la peau du bœuf, qui ne

le protège plus ; il traverse celle de la chèvre au long poil ; les moutons seuls , avec leur épaisse toison , résistent au souffle de Borée. Mais il courbe le vieillard. »

Nous citons ce passage, que quelques-uns regardent à tort comme interpolé, parce qu'il donne une idée de la poésie des Œuvres et Jours et du milieu habité par Fauteur. D'après le poème, le père de l'auteur était venu d'Éolide pour chercher fortune et s'était fixé dans le pays d'Ascra, où il avait eu deux fils, Perses et l'auteur du poème. Il semble que celui-ci ait eu à souffrir des prétentions injustes et des intrigues de son aîné, auquel il adresse son œuvre. Quant à lui, c'est un homme sage, un homme sédentaire, plein d'expérience, n'ayant jamais voyagé, du moins sur mer, que pour aller d'Aulis en Eubée, où le roi de Ghalcis, Amphidamas, avait ouvert un concours de poésie. L'auteur gagna le prix, qui était un trépied (v. 655). Ces faits semblent nous éloigner non seulement de l'Iliade, mais même de l'Odyssée et placer la composition des Œuvres et Jours dans un temps plus moderne, qui toutefois est encore celui des aèdes (v. 26) et de la puissance des rois féodaux (v. 39).

On trouverait difficilement, parmi les ouvrages de cette période, deux poèmes différant entre eux aussi profondément que les Œuvres et Jours et la Théogonie: sujets sans aucun rapport, tirades poétiques sans analogie, manières de penser tout opposées : car la Théogonie a le caractère d'une œuvre impersonnelle, comme l'Iliade; l'autre poème porte partout la marque de son auteur. Les Œuvres et Jours sont le poème de la plaine : les 380 premiers vers sont le développement de cette idée morale, qu'il faut vivre selon la justice pour être en paix avec les hommes, pour n'avoir pas besoin d'eux et pour s'enrichir

soi-même; ce précepte est démontré de plusieurs façons, d'abord par une sorte de théorie, puis par la fable de Pandore, par celle des quatre âges de l'humanité et par le court apologue de l'autour et du rossignol. Là seconde partie du poème traite du labour considéré comme le véritable moyen de s'enrichir ou du moins de se mettre à l'abri du besoin : les travaux de la ferme, la saison convenable pour chacun d'eux , avec quelques mots seulement sur la taille de la vigne, voilà ce qui remplit cette partie du poème. L'auteur, après s'être excusé de n'être pas navigateur, croit devoir donner les préceptes les plus utiles sur la navigation, considérée par lui comme un moyen d'exporter les produits des campagnes. Toute la fin du poème est remplie par des préceptes relatifs au mariage , aux relations de société, à la conduite de l'homme envers les dieux , à la pudeur et aux vertus propres à certains jours de l'année ou de la lunaison. Dans toutes ses parties le poème est rempli de recommandations et d'adages s'adressant surtout aux habitants des hameaux et des petites villes de Béptie, et plus particulièrement à Perses, dont le nom peut n'être que l'emblème de ceux pour lesquels le poète a chanté.

Il y a infiniment geu de poésie dans les Œuvres et Jours : il semble difficile que le même homme ait composé ce poème et celui de la Théogonie. La présence dans Tun et l'autre de la fable de Pandore ne prouve rien à cet égard, puisque ce mythe est de beauc oup antérieur à la période jl^s ,âMes , qu'il était nécessairement à sa place Hflns jiinft histnire diyj nft et que la haine singulière de lauteur des Œuvres et Jours pour les femmes le conduisait naturellement à le développer. Quoique Tart de la composition soit assez médiocre dans la Théogonie, il est

de beaucoup supérieur à celui des Œuvres et Jours, qui pourtant paraissent une œuvre de vieillesse. Ce vieillard est morose ; il se plaint de tout, de son pays, des rois qui se laissent gagner par des présents, des hommes et de leurs réunions, des femmes surtout et de son frère. Ces plaintes sont exprimées sans poésie et nous jettent dans cette réalité mesquine que peut présenter la vie des champs, quand rien d'idéal ne la relève et quand les nécessités de chaque jour et la crainte des jours à venir courbent Thomme sur ses sillons. Il y a du moins de Télan et de la grandeur dans le second tiers de la Théogonie ; on sent en la lisant qu'il a pu y avoir en Béotie une sorte d'école de poètes vraiment épiques, de véritables générations d'aèdes. Au reste, une partie de l'antiquité, les Béotiens eux-mêmes, n'attribuaient à Hésiode que les Œuvres et Jours et lui refusaient la Théogonie.

Si nous avions à fixer les dates relatives des trois poèmes béotiens que nous avons examinés, nous placerions d'abord le Bouclier d'Hercule, du moins dans ses parties les plus anciennes et les plus authentiques, ensuite la Théogonie, dont nous retrancherions peut-être le préambule ou quelques-uns des vers qu'il contient, et enfin le poème des Œuvres et Jours, n'attribuant à Hésiode que ce dernier. Quant aux dates relatives des trois poèmes d'une part, de l'Iliade et de l'Odyssée de l'autre, il paraît évident qu'ils sont postérieurs à tous les chants dont riliade a été composée ; mais il est presque impossible de dire si l'Odyssée leur est ou non postérieure. Ce qui est dit des héros de la guerre de Troie dans les vers hésiodéens indique que leurs auteurs vivaient longtemps après l'expédition des Atrides; mais l'Odyssée est aussi très postérieure à la guerre de Troie. De plus, le développe-

ment béotien de la poésie épique a pu ne pas coïncider avec celui des épopées ioniennes : les relations de la Béotie avec la mer se réduisent à peu de chose, comme on le voit dans les Œuvres et Jours ; les laboureurs et les bergers béotiens n'ont guère d'issue que vers le nord-ouest de leur vallée, c'est-à-dire du côté de la Thessalie; de plus , l'Eubée leur ferme l'aspect de la mer et fait d'eux une population continentale et isolée. Au contraire, les peuples ioniens ont, dès l'origine, été des peuples navigateurs, parce que, habitants des îles et des rivages, ils étaient en relation continuelle avec la mer, où les poussait d'ailleurs la stérilité de leur pays. En contact de bonne heure avec des peuples divers et, par les caravanes, avec ceux de l'Asie qui les surpassaient de beaucoup en civilisation, les Ioniens purent parvenir à l'art parfait qui brille dans l'Odyssée lorsque les Eoliens de Béotie ne faisaient encore que bégayer. Ainsi l'infériorité des poésies béotiennes ne prouve pas leur antiquité, tandis que quelques détails sur la société du temps indiquent au contraire que leur date est relativement plus récente que celle de l'Odyssée même.

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