‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 31 sur 45 · LYRIQUES DORIENS · texte numérisé non relu

LYRIQUES DORIENS

On a remarqué justement que le caractère dominant des œuvres lyriques des Doriensestl'impersonnalité. L'auteur s'efl'ace ; ses aff*ections privées, les accidents de sa vie ne paraissent presque jamais dans ses chants ; l'ode entre ses mains se détache même des choses vulgaires de la vie hu-

maine, des luttes de partis, des intérêts politiques naissant au jour le jour. Les traditions communes de la Grèce, les fêtes nationales ou sacrées, les histoires des héros et des dieux sont les sujets ordinaires des odes écrites dans le dialecte dorien.

Alcman, 'AXxfjiàv. — La ville de Sardes était, en Asie Mineure, le centre le plus avancé vers Touest du commerce oriental : sa population était, comme aujourd'hui celles de Smyrne et de Gonstantinoplè , composée d*hommes de toutes les nations. Les Lydiens, peuple sémite, y étaient peut-être en majorité du temps de Crésus ; Cyrus et ses successeurs y amenèrent beaucoup de Perses, de Mèdes et des hommes du haut Orient; mais les Grecs y furent toujours en grand nombre, s'enrichissant j)ar le commerce des caravanes, et cultivant entre eux les arts et les lettres de leur pays.

Alcman, qui vivait dans la seconde moitié du septième siècle, était né à Sardes ; son nom est grec ; sa famille l'était aussi. 11 dit de lui-même :

« Tu n'es point un homme sauvage, ni un malhabile, ni un homme sorti d'une race ignorante, un Thessalien, un Érysichéen, un berger de Calydon, mais de la ville élevée de Sardes. »

Alcman vint à Sparte après les guerres de Messénie,\ lorsque le Péloponèse était pacifié et que les mœurs do-jf Tiennes s'y développaient sans entraves. Les associations de tout genre y pouvaient naître sous les conditions que leur imposait la constitution de Lycurgue. Déjà autrefois Tyrtée y avait institué des chants guerriers, sorte de chœurs qui se répétèrent longtemps après lui. Alcman y importa d'Asie des connaissances musicales que les rudes Lacédémoniens ne possédaient pas ; et devenu lui-même

citoyen de Sparte, il organisa dans la ville, ces ^ch œurs c e lèbres connus sous le nom de Parthéni^, qui fiirAT^^goinnift un complément de la constitutipaJycurgienne :

« Allons, Muse, Muse à la voix claire, chante une mélodie à plusieurs membres ; commence pour les jeunes filles un chant nouveau »

Ces chœurs de jeunes filles réunissaient la poésie, la musique et la danse, c'est-à-dire les trois formes essentielles de la rhythmique. C'est en ajoutant la danse aux paroles et au chant que le poète de Sardes a mérité d'être appelé le créateur des chœurs ; le chœur en effet, /opoç, est, par-dessus tout, ce mouvement cadencé qui constitue aujourd'hui même les danses populaires de la Grèce : chez les Grecs modernes, un bal s'appelle un chœur. C'est cela même qui est indiqué dans ce fragment d'Alcman :

« Il a envoyé trois saisons, l'été, l'hiver et l'automne, et une quatrième, le printemps, où il faut danser et non se livrer aux festins... »

Les mœurs Spartiates, ces exercices corporels que l'on imposait aux femmes, se prêtèrent sans peine aux inventions lyriques d'Alcman; tandis que les hommes faisaient ou préparaient la guerre, la poésie avec la musique et la danse demeurait le lot des femmes ; c'était la partie douce et aimable des usages de la ville. Au lieu de ces habitudes viriles et rudes que les femmes recevaient de la loi de leur pays, elles se virent peu à peu soutnises au rhythme, et la poésie lyrique devint parmi elles un véritable instrument de civilisation. D'ailleurs l'^urj/f Amie a toujours été l'un des besoins les mieux reconnaissables du génie dorien, et des Doriens s'est communiquée au reste de lai Grèce. Dans l'ordre pratique leur, défaut est de l'avoir exa-.

géi'ée au point de lui sacrifier Tindividu ; mais dans la poésie et les arts, Teurythmie dorienne a puissamment contribué à la création de ces formes parfaites que la Grèce a produites en si grand nombre. Alcman doit être compté parmi les grands propagateurs de Teurythmie ; une part notable lui revient dans la perfection des œuvres de Pindare. Du reste, outre ses Farthénies, il avait composé des péahs, des épithalames, des chants enl'honneur des dieux, où la mesure disparaissait entièrement pour ne laisser de place qu'au rhythme et à la mélodie. Il en est résulté que les compositions lyriques d' Alcman n'ont pu être imitées par les poètes latins, auxquels elles n'offraient pas les avantages du langage mesuré.

Enfin le mode dorien et le mode hypodorien, qui sont les deux modes mineurs en mi et en /a, ont un caractère de gravité qui s'accorde mal avec les passions fugitives et les sentiments personnels. Cela seul élevait le lyrisme dorien dans une sphère où les odes éoliennes pouvaient difficilement atteindre. Aussi lorsque la poésie lyrique acquit au siècle suivant toute sa perfection, elle la dut bien plus à la tradition dorienne qu'aux exemples d'Alcée ou de Sapho.

Stésichore , Sinr^Œ^yopo^. — T^iasndL{\}x\i peut-être à Mataure, mais plus probablement à Himère, en Sicile. Cette ville était une colonie de Zanclé, et fut elle-même colonisée par des Messéniens après la seconde guerre de Messénie. Durant le septième siècle, il se forma dans cette ville un centre de poésie lyrique qui , au commencement du sixième, avait acquis une grande importance. Tisias, qui naquit vers l'an 630 et qui mourut vers 555, occupe dans cette école une période de soixante années, qu'il

employa à perfectionner les rhythmes et à compléter les formes lyriques créées avant lui. La poésie sicilienne, quoique employant le dialec te do j^gp,. et se produisant dans des colonies venues du sud du Péloponèse, ne procède ni de Sparte ni d'Alcman. Le souffle lyrique était à cette époque répandu dans le monde grec tout entier ; les relations commerciales facilitaient les voyages des poètes dans toutes les parties de la Méditerranée et répandaient presque uniformément sur tous les rivages les connaissances et les inventions nouvelles. L'école sicilienne est contemporaine d'Alcman et de Sapho.

/ La création de V épode, universellement attribuée à Tisias, lui fit probablement donner le nom de Stésichore ,

\>ar lequel il est toujours désigné. Le mouvement vers la droite est aussi ancien que la poésie religieuse dans toutes les parties de la race aryenne ; c'est la marche des prêtres allant autour de l'autel à la rencontre du soleil levant. Il a donné lieu à la strophe; le mouvement de retour ou antistrophe doubla le champ de la poésie lyrique et paraît avoir été soumis pour la première fois à la rhythmique dans les dithyrambes du musicien Arion. Stésichore com-

' pléta cette conception lyrique par l'addition d'un chant

( exécuté au repos et qui prit lenoin /i^p^>$nrm^ nhanf oc^j^.

] plé m ^ ^ntfty e. Par les exemples nombreux que nous offrent les poètes dramatiques et Pindare, on voit que le rhythme de l'antistrophe est le même que celui de la strophe, mais que le rhythme de l'épode est différent. Cela revient à dire

^que le chœur exécutait deux fois le même air, et que parvenu au repos il en exécutait un second, qui doit être considéré comme le complément idéal du premier. Souvent, en effet, la pensée et la phrase de la strophe se continuent dans l'antistrophe, sans point ni virgule, et em-

piètent même sur l'épode ; mais la pensée et la phrase finissent toujours avec celte dernière. La période fut doncj divisée en trois par Stésichore, ce qui donna lieu au pro-V» verbe ta Tp(a Str^dt^^pou. L'épode Tayant ainsi complétéer et l'esprit se trouvant satisfait, le musicien-poète pouvait commencer une seconde série, différente de la première par ses rhythmes, mais identique par la constitution de son ensemble, et qui, offrant ainsi le double avantage de la variété des airs et du retour régulier des trois éléments essentiels, pouvait se répéter indéfiniment sans monotonie. La forme de strophe employée par Dante et par les épiques italiens présente moins d'avantages, parce qu'elle ne varie pas et qu'elle peut engendrer l'ennui. Le tripla rhythme de Stésichore, variant à chaque nouvelle strophe,V permit à ce poète d'appliquer la musique à de grands suJ jets et d'écrire en rhythmes de longs poèmes. Pindare ei les tragiques tirèrent de son invention le plus heureux/ parti.

Voici les titres des ouvrages de Stésichore, que Suidas nous dit avoir composé vingt-six livres de poésies : les Combats y ""AôXa; Chants bucoliques ;\diGéryonéid€; Hélène; la Palinodie; VEpithalame d^ Hélène; Eriphyle; VEuropie, E'jçnù'îziioL; Id. Destruction dVlion ; Calycé; Cycnos; VOrestie; Poésies erotiques ou nai§txà; V Eloge de Pallas; Rhadiné; Scylla; les Chasseurs de sanglier, SuoOTipat. De tous ces écrits aucun n'avait un caractère personnel et ne se rapportait à des événements contemporains ; il n'en faut pas même excepter les poèmes sur Rhadiné et sur Calycé, jeunes filles dont les aventures tragiques paraissent avoir été populaires en Grèce à cette époque et ont fourni des sujets de chants au même titre que les légendes de Scylla, d'Ériphyle et d'Hélène. D'ailleurs la vie de Stési-

Ic hore fut une des pli^gjgais ibles de toute l'antiquité; d'un Caractère doux , ai mabl e et modéré, il gagnait l'affection de tous ceux qui rapprochaient; d'une moralité sévère quoique humaine, il n'eut aucune de ces passions qui font naître les aventures ; sa vie se passa dans la vertu et la paix du cœur. Platon raconte seulement qu'ayant blâmé Hélène il en fut puni par Vénus, qui lui ôta la vue et qui rie la lui rendit que quand il eut composé sa Palinodie,

Le caractère des chants de Stésichore ne nous est guère connu directement; car nous ne possédons de lui qu'un petit nombre de fragments, dont le plus étendu n'a que neuf lignes ; il appartient à la Géryonéide :

« Le Soleil, fils d'Hypérion, descendait dans une coupe d'or, afin que, ayant traversé l'Océan, il arrivât dans les profondeurs sacrées de la nuit ténébreuse, près de sa mère, de sa jeune épouse et de ses enfants chéris ; et le fils de Jupiter se rendit à pied dans un bois ombreux de lauriers. »

Le poète avait dit dans son Hélène :

« Tyndarée offrait des sacrifices à tous les dieux, il • n'oublia que Cypris aux doux présents. Cypris irritée donna aux filles de Tyndarée d'être mariées deux fois, trois fois, et de quitter leurs époux. »

Il commença ainsi sa Palinodie :

« Non ! ces paroles ne sont pas vraies ; tu n'es point allée sur les vaisseaux bien pontés, tu n'es point allée dans la citadelle des Troyens. »

Il ne nous reste du chant célèbre dont Aristophane [Nuées, 936) cite les deux premiers mots : UaXXdtôa TiepaiiroXiv, que les trois premiers vers :

. « Pallas, destructrice des citadelles, terrible déesse, qui

D'HOMÈRE AUX GUERRES MÉDIQUES m

soulèves îa guerre, je t'invoque, ô guerrière, chaste fille du grand Jupiter, toi qui domptes les coursiers, invisible Athéna. »

La perte de ce chant est d'autant plus regrettable qu'il était un de ceux qui se redisaient le plus souvent chez les Grecs et qu'il se répétait, comme un morceau classique, dans les écoles d'éphèbes jusqu'au temps de la guerre du Péloponèse. Du reste il n'est pas absolument certain qu'il ait eu pour auteur Stésichore ; quelques-uns Tattribuent à Lamproclès,

Là variété des sujets traités par le poète d'Himère, et dont plusieurs appartiennent aux traditions épiques, nous fait voir en lui l'un des plus importants prédécesseurs de Pindare; elle explique le mot de Quintilien : « Stésichore a soutenu sur la lyre le fardeau de l'épopée; » et le mot d'Horace : Stesichorique graves Camenas, « et les muses austères de Stésichore ». Il faut ajouter à ces deux appréciations que, malgré là variété de ses sujets et de ses rhythmes, ce poète n'employait que deux modes musicaux, le dorien et le phrygien, et probablement aussi leurs deux modes relatifs, l'hypodorien et l'hypophrygien. C'était beaucoup déjà, dans un temps ou le rapprochement des modes ne s'était pas opéré, du moins dans la pratique. Ces quatre modes, dont les trois premiers sont mineurs {mi, ré, la) et le dernier majeur [sol), offraient d'assez grands contrastes pour soutenir l'attention durant des poèmes entiers , et ils ont cette noblesse qui convenait au genre de poésie adopté par Stésichore.

IbycoSj "lêuxoc. — La ville de Gorinthe racontait sur Ibycos une histoire qui rappelait beaucoup celle d'Arion : la fable des grues d'Ibvcus est célèbre aujourd'hui même.

Ce poète était né à Rhégium sur le détroit de Messine vers le temps où motfraat'SEésichore. C'était un autre âge de la civilisation grecque, la seconde moitié du sixième siècle étant caractérisée par les tyrannies dans presque toutes les cités helléniques. Parmi ces rois sans ancêtres, qui gouvernaient avec un pouvoir presque absolu, même dans les états démocratiques, nul n'acquit autant de re- ) nommée et de puissance, gi^g ]Pff|j^crate^ ^^l'W^^SâJpos.^ Sa cour et son règne brillèrent d'un faste auquel les Grecs n'étaient point accoutumés et qui les éblouissait.^ somptueux et populaire, guerrier et artiste à la fois, il attirait ; autour de lui, comme le fit Bientôt après Hiéron, les poètes j et les autres hoini».§«L,disttngué^ la Grèce; leurs

mœurs privés ne le préoccupaient guère, pourvu qu'ils ajoutassent par leurs œuvres quelque éclat à sa royauté. Ibycos passa une portion de sa vie à la courjcIePolycrate; sacon-7 duite li cencieuse forma un contraste d'autant plus frappant) avec celle de Stésichore, que le disciple composa à la façon du maître et s'exerça sur de semblables sujets. Aussi les Grecs, qui chantaient de Stésichore le fameux iTaXXàôa icepdiiïoXiv, retinrent-ils presque uniquement les chant s éro tiques de son successeur. Ibycos mourut assassmédans un-A voyage sur mer, n'ayant d'autres témoins que ces gruês V qui plus tard, dit la légende, firent reconnaître ses meur- Ji triers.

Il ne semble pas que le poète de Rhégium ait beaucoup ajouté à Tart de Stésichore. Les sujets héroïques avaient exercé sa muse comme celle de son prédécesseur; la langue de Rhégium était à peu près la même que celle d'Himère; les modes musicaux applicables aux sujets épiques et les rhythmes créés par Stésichore se reproduisaient dans les odes d'Ibycos. Le vieux poète avait même

donné l'exemple de chants erotiques, et l'on avait de lui un recueil de icaiStxà. Mais il est probable que son jeune rival donna à ses odes amoureuses une couleur que ne lui avait pas donnée le poète sicilien, plus retenu dans ses mœurs. Il ne nous reste dlbycos qu'une dizaine de fragments, dont voici les plus remarquables :

1° <( Euryale, rejeton des douces Grâces, souci des jeunes filles à la belle chevelure, Cypris et Pithô aux charmantes paupières t'ont nourri parmi les tleurs des rosiers. »

2° « Au printemps fleurissent les pommiers de Cydonie, arrosés par l'eau des ruisseaux dans le jardin sacré des vierges, et les grappes en fleur croissent à l'ombre des pampres verts. Mais moi, l'Amour en aucune saison ne me laisse de repos ; comme le Borée de Thrace brûlant sous l'éclair, il s'élance intrépide d'auprès de Cypris, et s'empare violemment de mon âme assombrie par de farouches fureurs. »

3° « L'Amour e ncore, sous ses noires paupières me lançant des regards qui consument, par des charmes de toute sorte me jette dans les lacs infinis de Cypris. Ah ! je tremble à son approche, comme un vieux cheval, autrefois victorieux, reçoit malgré lui le joug et craint de descendre dans la carrière avec des chars rapides. »

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