LYRIQUES IONIENS
Les poètes de la Sicile et de la Grande-Grèce dont nous venons de parler ont écrit leurs odes dans un dialecte dorien mêlé de mots et d'expressions ioniennes ; ils forment donc un passage des lyriques doriens à ceux d'Ionie. Mais* les sujets et les sentiments exprimés par les uns et les autres ne sont point les mêmes , et quoique les
lyriqueè ioniens soient venus après les autres, on ne saurait les regarder simplement comme leurs disciples ni comme leurs imitateurs. Le genre lyrique régnait aii sixième siècle dans toute la Grèce , et, par suite de circonstances et de causes particulières, trouvait à s'exprimer tour à tour ou à la fois dans certains lieux et dans des dialectes différents. La grande poésie avait été trans-
/ portée dans le genre lyrique par les poètegStj ^rien s, grâce aux modes musicaux qui leur étaient propres et aux com-
•■ binaisons de rhythmes qu'ils surent inventer. Les Éoliens, I venus les premiers, n'avaient pas eu les mêmes avantages.
/ Le génie ionien apporta tout d'abord dans le lyrisme sa
^grâce infinie et sa légèreté charmante; plus tard, des influences extérieures modifièrent ses productions et le ramenèrent à la puissance et à la majesté dorienne. Aussi, quoique Simonide l'emporte souvent sur Anacréon , c'est pourtant ce dernier poète qui est le vrai représentant de la poésie lyrique chez les Ioniens. Il a précédé le poète de Géos, qui cependant a vécu dans le dernier quart du sixième siècle, mais qui appartient trop à la période des guerres médiques pour qu'il en soit question dans ce chapitre.
Anacréon, 'Avaxpiwv. — Ge poète naquit à Téos, une des douze villes de la confédération ionienne, sur le rivage de Glazomène. Ses chants étaient déjà célèbres vers le milieu du sixième siècle ; il était donc né dans la première moitié, quoiqu'on ne puisse dire en quelle année. Lors de^ la conquête de l'Ionie par les Perses, les habitants de/ Téos, à l'exemple des Phocéens, quittèrent la ville pour/ aller s^établir à Abdère en ïhrace ; Anacréon fut l'un d'eux. Gomme Ibycos, il fut plus tard attiré à la cour de ^
-Sajmos, où il vécut plusieurs années. A la mort de Polycrate, les Pisistratides, qui rivalisaient de magnificence avec le tyran samien, appelèrent Anacréon qui se rencontra auprès d'eux avec Simonide de Géos et le poète mystique Onomacrite. Hipparque ayant été assassiné, Anacréon se rendit en Thessalie, pays divisé à cette époque en un grand nombre de petits États féodaux. Les 4i£J^ftdGs régnaient à Larissa et rivalisaient avec les tyrans de la Grèce démocratique par leur luxe et leur amour de la gloire : ils firent plus tard chanter leur nom par jSunonide et par Pindare ; à cette époque, ils accueillirent et protégèrent Anacréon. Toutefois, lorsque Téos, sous la domination des Perses, se fut relevée de ses ruines, Anacréon déjà vieux revint Thabiter et, selon toute vraisemblance, y mourut. Les mœurs de ce poète furent douces et faciles , mais non licencieuses. S'il chanta l'amour et le vin, on n'en saurait conclure qu'il ait fait de l'un ou de l'autre un usage immodéré. Platon (Phèd,) lui donne le titre de sage, aocpoç; Élien confirme ce jugement par ces paroles : « Au nom des dieux, que personne ne médise du poète de Téos et ne l'accuse d'intempérance (àxoXatnov sTvat Is^hta), » On pourrait voir en lui un courtisan et un adulateur des princes et des tyrans : mais ce serait mal comprendre les mœurs et les usages de la Grèce ; il faudrait renfermer danâ le même blâme plusieurs hommes dont la haute moralité est reconnue ; et enfin on ne doit pas oublier qu'Anacréon exilé, errant de ville en ville, était attiré et secouru à cause de son génie par les hommes les plus éminents de ce siècle.
' Que nous reste-t-il d' Anacréon ? Nous possédons un recueil d'odes anacréontiques, dont beaucoup certainement appartiennent k une épocme postérieure et n'ont ni le
charme ni la pureté de langage qui étaient les traits caractéristiques d'Anacréon. Mais il nous paraît aussi bien difficile de prouver que la plupart de ces pièces soient apocryphes. Anacréon faisait souvent, dit-on, allusion à Polycrate, et ces pièces ne parlent pas de lui ; mais pendant sa longue vie, le poète a dû en composer un très grand nombre, et il est bien naturel que celles-là seules aient survécu qui avaient le caractère le plus général et la couleur la moins historique ; c'est ce qui se produit déjà chez nous pour Béranger. Nous sommes donc portés à croire que, parmi les odes anacréontiques, au nombre d'environ cinquante, qui composent le recueil, un as«ez^j:and nombre peuvent passer pour authentiques. Faut-il même tenir un grariS compte de quelques imperfections de langage ? Les chants du poète ont été répétés par bien des bouches avant d'être recueillis ; et lorsqu'ils furent, au xi° siècle, brûlés à Gonstantinople avec ceux de Sapho , les copies qui en purent être sauvées n'étaient probablement pas les meilleures. Enfin, c'est surtoutparmi le&\ Ioniens que. les odes d'Anacréon 3^n?ehT*^poDulaires ; ( leurs sujets convenaient à cette race de navigateurs, qui s en allaient les répétant sur les eaux paisibles de la Méditerranée pour charmer les loisirs de longues soirées souvent trop calmes. Les fragments authentiques ne forment pas avec beaucoup de ces odes un contraste frappant : car k
l'amour est parfois t^jcanniqufi^et ^iolent, il n'en est pas de même de celui qui s'accommode des ris et des festins; > on en peut dire autant de Baçchus. Anacréon a pu chanter ^ les uns et les autres.
Du reste, il est certain que les moins authentiques d'entre ces odes ont été faites sur le modèle des vrais chants d'Anacréon, et qu'elles peuvent par conséquent en donner
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quelque idée. Or beaucoup d'entre elles sont divisées en couplets par un refrain soit identique à lui-même, soit plus ou moins modifié ; de plus, le n omb re de vers n'est pas 1(? même dans chaque, couplet ; on peut 5onc penser j qu'Anacréon avait composé de véritabl es chansons, mais--' que dans chacune d'elles le même air ne se reproduisait pas deux fois de suite; pour une ode au contraire, il n'y avait qu'un seul rhythme , un seul air divisé en plusieurs parties ; on en chante encore de pareils sur la Méditerra- ^<née. Telle est la première ode du recueil :
K Je veux dire les Alrides, je veux chanter Cadmus ; mais ma lyre sur ses cordes ne dit que le nom d'Amour.
J'ai changé hier ses cordes, j'ai changé tout l'instrument :
et je chantais les hauts faits d'Héraclès ; mais la cithare répondait par : les Amours.
Adieu donc, je vous prie.
Héros ; car la cithare ne chante que les Amours. »
Voici le célèbre morceau de la ^f(g,y^^ que les uns attribuent à Anacréon, que d'autres lui refusent, et qui n'est, ni pour la composition ni pour le style, indigne du poète
de Téos :
« Aimable colombe , d'où donc, d'où viens-tu ?
Et tous ces parfums qu'en traversant l'air tu exhales et tu distilles ?
Quel est le soin qui t* occupe ?
— Anacréon m'envoie vers le jeune Bathylle à présent de tous
le maître et le roi.
Cythère m'a vendue pour une chansonnette.
Et moi d'Anacréon je suis la messagère.
Et maintenant de lui je porte cette lettre.
Il m'a dit qu'au retour j'aurais ma liberté.
Mais moi, s'il me la donne, je reste auprès de lui.
Faut- il donc que je vole par les monts et les champs, me posant sur les arbres vivant de grains sauvages ?
Aujourd'hui j'ai du pain que je dérobe aux mains d'Anacréon lui-même ; et je bois à la coupe où lui-môme a goûté.
Lorsque j'ai bu, je saute et couvre de mes ailes mon maître Anacréon ; après je m'assoupis et je dors sur sa lyre.
Tu sais tout : va donc !
Tu me rends plus bavarde, mon cher, que la corneille. »
Outre les odes contestées que Ton publie sous le nom d'Anacréon, il nous reste de lui un assez grand nombre de fragments authentiques dont la plupart n'ont qu'un médiocre intérêt, parce qu'ils sont détachés de l'ensemble dont ils faisaient partie. Ils montrent quelquefois cependant la tournure d'esprit du poète , ses traits piquants et le charme de ses images.
« Tu es l'ami des étrangers; j'ai soif; laisse-moi donc boire. »
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« Apporte de l'eau, apporte du vin, jeune garçon, apporte aussi des couronnes de fleurs ; apporte vite, que je ne lutte point contre l'Amour. »
« L'Amour m'a asséné un grand coup, comme un forgeron donne un coup de marteau. Il m'a fait prendre un bain d'eau glacée. »
i ' Auc un po ète lyrique jj^^^^x^ }[ia,-
reille44iêlJlii^\Q*i»cxéon. Il n'en faut pas même excepter Sapho, dont le style avait quelque chose d'archaïque et dont le dialecte était d'ailleurs moins populaire en Grèce que le dialecte ionien. De plus Sapho, ainsi qu'Alcée, était le poète de Taristocratie ; 4û.acréûnxhaatait pour tout le monde. — Se& voyages et le séjour qu'il fit dans trois villes célèbres, et aussi dans sa patrie avant son exil et après son retour, contribuèrent encore à répandre sa renommée dans toutes les parties du monde grec. Et cependant, quant à la grandeur des sujets et à l'élévation des pensées, on ne peut nier qu'il ne soit demeuré inféri eur à plusieurs de ses devanciers et qu'il n'ait été surpassé par plusieurs lyriques du siècle suivant.