IV. MYSTIQUES, PUlLOSOI»UES
Mystiques. — Vers le commencement du sixième siècle , on vit apparaître dans le monde grec une secte d'hommes que rien ne rattache aux traditions helléniques et dont les idées forment avec celles des Grecs un contraste extraordinaire. Le nom de n wstlaiœs sous lequel nous les désignons indique leur caractère et leurs tendances ; celui de théologiens que leur a donné Otfried MùUer se rapporte surtout à leurs écrits; les Grecs leur donnèrent le nom dl^i rphlques f parce qu'eux-mêmes prétendaient remettre
au jour les doctrines et même les poésies d'Orphée. Le dieu auquel la plupart d'entre eux offraient leurs hommages était Bacchus-Zagréus, dieu chthonien de la résurrection et de l'autre vie. Selon eux ce Zagréus, dont le nom peut signifier « celui qui réveille », était fils de Zeus et de Cora ; il avait la forme d'un serpent, et son identification avec Bacchus nous permet de voir en lui une figure mystique de la liqueur sacrée, symbole de la vie. Ils faisaient de Zeus Kâme du monde, de qui tout émane et en qui tout rentre; ce dieu, qui était le dieu suprême des Grecs, n'était pour les mystiques qu'une forme secondaire d'un être primitif, inactif et abstrait auquel ils donnaient le nom de Chronos, c'est-à-dire le Temps; ce Ghronos n'est autre que le Kâla des Indiens ; de lui naît le Chaos, et du Chaos il forme dans l'éther cet œuf d'or où le monde est contenu et qui joue un si grand rôle dans les cosmogonies. L'humanité y était renfermée comme tout le reste de l'univers ; sorti de cet œuf primordial, l'homme tombe dans une matière où son âme s'incarne ; et c'est de là que par degrés de plus en plus élevés d'ascétisme et de purification, il parvient à se réunir à la grande âme du monde où il obtient la béatitude. Toute cette doctrine panthéistique des poètes dont nous parlons contrastait avec celle d'Hésiode et d'Homère ; elle ne trouva point d'écho parmi les auteurs classiques de la Grèce et n'obtint que les railleries d'Aristophane.
Les hommes qui la représentaient se donnaient comme des personnages mystérieux et racontaient sur eux-mêmes des légendes d'un caractère orientaL Ils étaient vêtus de blanc comme des brahmanes ; quoique laïques et n'appaftenant à aucun sanctuaire, ils menaient une vie ascétiqiiCj aspiraient à la pureté physique et morale et pratiquaient
Textase ; leur vie était soumise à un véritable rituel. Du reste ceux d'entre eux qui parurent les premiers en Grèce vers le commencement du sixième siècle venaient des extrémités du monde grec ou même avaient une origine tout à fait inconnue. Tel fut le fameux RpïMRivinR^ 'E'nt jjLsv {8r,g^
de Crète, sorte de prêtre extalkfue que, du têmpsdè'l^ton,^ les Athéniens appelèrent dans leur ville pour la puriïïer du crime de Q^lonj on le disait auteur d'oracles, de chants expiatoires^, de formules d'exorcisme et d'une cosmogonie dans laquelle l'œuf du jnonde apparut pour la première fois ; la Crète a toujours eu chez les anciens un caractère asiatique qu'elle tenait de son origine, et il est probable qu'elle a conservé longtemps des relations suivies avec rOrient. Tel fut encore cet Abaris, "ASapiç, dont parle Hérodote (iv, 36), prêtre exorciste postérieur de quelques années à Épiménide et qui se faisait passer pour hyperboréen ; et cet Aristée, 'Aptorsa;, de Proconnèse, autrefois corbeau, et qui, devenu homme en vertu de la transmigration des âmes , écrivit le poème des Arimaspes auquel Hérodote fait allusion.
L'influence des orphiques se fit sentir dans les écrits de ^HÉRÉCYD E. 4>spexu8Tjç, de Syros : nous possédons quelques fragments de ^sathgogmiie , dont le caractère mystique et oriental ne saiiralF désormais être méconnu; il forme donc un des liens qui rattachent ces doctrines, venues probablement d'Asie, au développement original de la philosophie grecque. Les écoles helléniques de ïhalès et de Xénophane dont nous parlerons tout à l'heure, et celle d'Anaximandre n'eurent en réalité qu'une influence très petite sur la marche ultérieure de la philosophie; mais le mouvement vers les grandes doctrines spiritualistes était déjà imprimé à beaucoup d'esprits par ces
mystiques, hommes d'action autant que poètes, lorsque parut Anaxagoras. Du reste ce mouvement ne devint pour ainsi dire général qu'au temps des guerres médiques , lorsque la littérature orphique eut reçu le renfort des Pythagoriciens, dont l'institut venait d'être détruit et la secte dispersée, 504. Quoique les dogmes de Pythagore n'eussent rien de commun avec Bacchus-Zagréus et que les divinités les plus en honneur dans Técole fussent Apollon et les Muses, le mélange qui s'opéra à cette époque entre les orphiques et les sectaires de la Grande-Grèce prouve une certaine communauté d'idées et peut-être une même origine.
Parmi les noms des auteurs dont les oeuvres étaient issues de cette fusion des doctrines, le plus célèbre est celui d'ONOMACRiTE, 'Ovo[i.à)cpn;oç : l'attentiou publique avait été attirée sur lui par son intimité avec la famille de Pisistrate. Sous l'inspiration de ces hommes lettrés et curieux, Onomacrite recueillit des oracles attribués dans le monde grec à Musée; mais il fut surpris, dit-on, en flagrant délit de falsification. Lui-même fut l'auteur de chants bachiques. A côté de son nom l'histoire cite ceux de Persinos, nspffTvoç, de Milet, de Timoclès de Syracuse, de Zopyre d'Héraclée. Tous ces poètes étaient du reste plus orphiques que pythagoriciens ; mais le mélange des deux écoles paraît avoir été complet dans les Bacchica d'AniGNOTÉ , supposée fille de Pythagore , dans les Physica de Bron- TiNos et dans son poème intitulé le Péplos et le Filet, dans les Traditions sacrées {\z^o\ X^yoi) de Cercops, sorte de théologie en vingt-quatre chants, qui paraît avoir été composée par plusieurs auteurs, à la facondes /^urawas indiens. : Rien n'est moins authentique que les fragments attribués à quelques-uns de ces théologiens mystiques. Non seule-
ment la plupart de ceux que nous possédons appartiennent à la période alexandrine ; mais des recueils de poésies orphiques falsifiées ont été formés pendant tout le cinquième siècle ; au temps de Platon il n'était déjà plus possible de reconnaître Forigine de ces écrits ; la société grecque, qui n*a jamais eu, avant Tépoque d'Alexandre, un sentiment bien net de Tauthenticité des œuvres anciennes et des légendes, accueillait ces poésies à cause des grandes doctrines qui y étaient contejiues ; une classe de rhapsodes s'était formée, qui les récitait^] dans des lieux publics et qui parait avoir transmis par une chaîne non interrompue les idées orientales des mystiques jusqu'au temps où, sous les rois grecs de l'Egypte , elles eurent une si brillante manifestation.
Philosophes. — Ce n'est point par leurs doctrines personnelles que les premiers philosophes exercèrent leur plus grande influence dans la société grecque ; ce fut par l'exemple qu'ils donnèrent de chercher la vérité scientifique par des investigations tout à fait libres, et d'appliquer à la conduite de la vie et à la critique des opinions reçues les principes généraux qu'ils pensaient avoir découverts. Ce mouvement, comme toutes les autres grandes initiatives, partit d'Ionie et se répandit avec rapidité dans le monde grec tout entier; il commença vers la fin du septième siècle et se continua durant tout le siècle suivant ; après les guerres médiques, il se concentra dans Athènes, où il produisit les grandes écoles nées de l'enseignement socratique.
I. Thalès, eaXfiç, de Milet, un des sept sages ou savants (docpoi), n'avait probablement rien écrit et fut plus célèbre
parmi ses compatriotes comme homme pratique que comme théoricien. Il avait des connaissances astronomiques, qu'il avait reçues peut-être de TAsie intérieure et qui hii permirent de montrer à ses contemporains, par une o^périence décisive, qu'il est possible de pénétrer les lois de la nature. Quoiqu'il nommât Teau, c'est-à-dire l'état liquide, comme la forme primitive de la matière, il énonçait cette forte pensée que « le monde est plein de dieux » , c'est-à-dire de forces vivantes dont la nature est métaphysique.
Quand son successeur Anaximandre, 'Ava5{[jLavôpo;, de Milet, composa, vers l'an 5477àT5S^e soixante-quatre ans, son traité De la nature, Ilepî cpudswç, il ne se montra pas non plus matérialiste ; mais il énonça cette proposition de haute métaphysique que l' être primi tif est l'infini, tq hzv.- ^ pov ; comme son maître, il fut astronome, éiàBïit à Sparte le premier gnomon, qu'il avait reçu, dit-on, de Babylone, s'en servit pour déterminer l'obliquité de l'écliptique, et dressa la pr^m JAr p , i;gjt^. g pnt^ra Ir de géographie. J
Un autre Milésien, ANAXïMÈNE,'AvaÇiijLivr,ç, qui vivait peu de temps avant les guerres médiques, reprenant les théories métaphysiques de ses devanciers, ^JjjûgitJIair, c'est-s. à-dire Tétat gazeux, comme -la-Xorme simple et^primor-^ dia le de l a matière ; mais cet air lui-même était soumis à un être spirituel et divin , qui était le principe premier de toutes choses.
Au-dessus de tous ces esprits s'éleva, par des théories d'une hardiesse et d'une grandeur singulières, un Ionien d'Éphèse, QÉMCiU^E, 'HpaxXsito;. Ce penseur solitaire et érudit autant qu'on pouvait l'être alors écrivit un traité De la nature, qu'il dédia à Artémis, la grande divinité de sa ■ patrie. Deux choses caractérisaient le génie d'Heraclite :
un profond sentiment de la variabilité des formes visibles et des mouvements intérieurs des âmes, et le besoin de les rattacher à quelque chose de fixe qui leur donnât de la réalité. Comme la substance des choses échappe totalement à l'observation, l'expérience, selon Heraclite, ne dévoile à notre esprit que des états successifs se remplaçant sans interruption, comme les eaux d'un fleuve qui s'écoulent. La nature est donc un ensemble de formes qui sont dans un éternel devenir ; rien n'échappe à cette instabilité, ni les hommes ni les dieux, tels que le vulgaire les conçoit. Mais derrière toutes ces figures mobiles, Heraclite apercevait un être invariable auquel il donna le nom de ^^Miè' ce feu n'est point celui qui brûle dans les foyers, c'est une substance idéale et métaphysique, dans laquelle réside la cause de la vie et qui engendre l'ordre du monde, obéissant elle-même à une loi nécessaire et éternelle. C'était la première fois sans doute que le panthéisme s'affirmait aux yeux des Grecs d'une manière aussi claire et sous une forme qui se rapprochât à ce point du panthéisme oriental. Heraclite l'avait-il conçu de lui-même dans la solitude de ses méditations, le tenait-il des orphiques ou l'avait-il reçu d'Orient? C'est ce que nous ignorons encore.
Quoi qu'il en soit, on voit que dès sa première période la philosophie grecque se séparait des opinions populaires, sécularisait la science et atteignait comme d'un bond aux plus hautes spéculations de la métaphysique. Ce dernier fait ne doit pas nous surprendre : car les hommes commencent toujours par des théories d'ensemble fondées sur une vue générale de la nature , et emploient ensuite des siècles à refaire péniblement, mais avec méthode, l'œuvre qu'ils avaient ébauchée une première fois. Mais ce qui
caractérise les Ioniens de ce siècle, c'est que les premiers 'ils écrivirent en prose sur ces grandes questions, tandis que les philosophes des autres écoles y appliquaient encore les formes métriques de la versification.
IL Ce fut cependant un traité en vers épiques Uzp\ cpjaswc, De la nature, qui consomma définitivement la rupture de la poésie et de la science; et ce fut l'œuvre d'un poète. XÉN0PHANE,JSl&^ft(pi«4i;, Ionien deColophon, fut un de ces colons phocéens qui, vers 530, abanJoririèrent aux Perses leurs établissements d'Asie Mineure pour chercher fortune en d'autres pays ; une de leurs troupes, après avoir tenté de se fixer en Corse, redescendit vers le sud de Tltalie et fonda la ville d'Élée, nom que les Romains prononcèrent Véléa ou Vélia. Il fut pQète av ant d'être philosophe, composa des poèmes sur la fondation de Colç ph on , puis sur celle d'Élée, réussit dansj^' élégie et fit de la science en vers jusqu'à son dernier jour. Quelle que soit la valeur de sa doctnne, ce qui la caractérise c'est la conception de l'unité absolue de l'Être comme forme suprême de la divinité , et la lutte ouverte contre l'anthropomorphisme de son temps. Cette lutte, en effet, non seulement faisait une sorte de révolution dans la science, mais brisait le lien qui unissait la religion établie avec la poésie et les arts.
t^Xénophane substituait aux divinités de la tradition un dieu •«nique, invariable, identique à lui-même, insaisissable à l'imagination, un dieu abstrait qu'il désigne par les mots To ev, To itav, TUn, le Tout ; puis jugeant de ce point de vue les conception^ poétiques des temps antérieurs, il fait d'Homère et d'Hésiode des impies et des corrupteurs de la religion. Ainsi dès sa naissance, l'école d'Élée, dont Xé-rJtnophane fut le fondateur, se sépara des traditiûûfi-poé-^
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Uques et religieuses de la Grèce ; et il est à remarquer qu'eu Occident là position prise par la science en face des opinions régnantes a presque toujours été celle de Xénophane en face des idées populaires.
(^ Son disciple et son successeur, ^^R]tfy?p^. napfjLsvtôr,;, porta dans Athènes la doctrine éléate. Comme son maître, il écrivit en vers un traité De la nature, où il exposa les mêmes idées ; mais, si Ton en juge d'après Platon et d'après les fragments qui nous restent, avec plus de poésie et moins de rigueur scientifique. La race ionienne goûtait peu l'exposition sèche des doctrines abstraites et demandait qu'elles lui fussent présentées sous les dehors de la fable ; le tour que Parménide donna aux siennes fut la principale cause de son succès et de l'influence qu'il exerça sur la philosophie athénienne des temps postérieurs.
Parmi ses successeurs, l'histoire nomme Mélissos et ZENON d'Élée ; Empédocles, 'EfjLirgSoxXTif;, les éclipse tous par sa gloire et par les récits dont sa vie a été entourée. Gomme il n'appartient qu'indirectement à l'école éléate et qu'il a. vécu dans le cinquième siècle, nous parlerons de lui ci-après.
m. Mais nous devons citer iciJ^&M|^fi^|E, nu6aY(5pa<;, celui \ de tous les sages de la Grèce dont le nom a été le plus J entouré de légendes merveilleuses. Rien n'est plus incer-i tain que l'origin e de sa philosophie et que le lieu même de sa naissance : établi à Grotone vers l'année 529,. il y ■ était venu, dit-on, de Samos après la révolution qui éleva; Polycrate à la tyrannie. Si Samos fut bien la patrie de Pythagore, il était Ionien, fait qui contraste avec le caractère aristocratique de ses institutions ; mais il se peut qu'il
fût venu d'ailleurs et peut-être même de rOrient, poussé . par le prosélytisme bouddhique. En Italie , ce sage fonda ] le célèbre institut qui porta son nom, au milieu d'une po-/ pulation composée de Doriens et d'Achéens, c'est-à-dire de Grecs nourris d'idées aristocratiques. Cet institut avait une couleur plus pratique que théorique ; quoique son chef fût qualifié de pohjmathe par Heraclite , le collège pythagoricien fut un centre d'enseignement politique et religieux, plus encore qu'une école de science. Pythagore] n'écrivait nas! il pr^^^^ait. à la façon d'un missionnaire :/ ses allures étaient celles d'un apôtre et non d'un savant ;' la règle de son école avait quelque chose de monastique qui rappelle les couvents {yihâras) de l'Asie centrale. Ses dis- j ciples, devenus promptement maîtres à leur tour, furent j appelés par différentes villes pour y fonder des lois ou pour y établir la concorde : telles furent les villes de Crotone, de Caulonia, de Métaponte. Lorsque l'institut pythagoricien eut été détruit, les disciples du maître s'unirent aux théologiens orphiques, dont les doctrines orientales et mystiques les attiraient, et n'eurent pour ainsi dire aucune relation avec les physiciens de l'école d'Ionie.
Les dogmes des pythagoriciens ne formaient pas moins que leurs mœurs et leurs dehors un contraste frappant avec les idées helléniques. La théorie des nombres n'était pas seulement une théorie mathématique, puisque ces nombres n'étaient guère que des idées. L'harmonie n'était pas une simple -théorie musicale, mais une morale théorique et pratique à la fois et un système de physique opposable aux systèmes de Thaïes, d'Anaximène et des autres physiciens. La constitution de l'univers, la théorie des âmes et de leurs migrations à travers des vies successives, l'effort tenté pour réaliser ici-bas par la commu-
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nauté l'idéal harmonique du monde, sont autant de points par lesquels les Pythagoriciens se détachaient des opinions reçues dans le monde grec et formaient, au milieu de la grande société du temps, une petite société d'hommes n'ayant avec elle presque rien de commun. Aussi n'exercèrent-ils en réalité sur elle qu'une influence très bornée : presque aucune de leurs réformes n'eut de succès ; leurs doctrines abstraites ne se transmirent qu'à un très petit nombre d'esprits supérieurs et rêveurs ; leurs théories musicales contribuèrent au perfectionnement du système des modes grecs, mais ne purent jamais être mises en pratique. La partie mathématique de leur enseignement eut seule une durée et une importance réelles dans les temps postérieurs. Puis leurs dogmes mystiques , s'étant fondus avec ceux des orphiques, se transmirent avec eux jusque sous les successeurs d'Alexandre, époque où les uns et les autres se perdirent dans le grand corps des dogmes secrets venus de l'Orient.