‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 38 sur 45 · IV. HISTOIRE · texte numérisé non relu

IV. HISTOIRE

Nous avons laissé Thistoire au moment où , entre les mains de Gharon de Lampsaque, elle commençait à revêtir des formes régulières et à s'organiser comme une œuvre d art. C'est Hérodote qui l'amena le premier à ce point de perfection qui depuis n'a pas été dépassé ; les transformations que ce genre subit bientôt après portèrent sur la matière et l'esprit de l'histoire ; mais l'art de. la composition fut plus grand chez Hérodote que chez aucun de ses successeurs.

HÉ EQDOTE^ *Hp($8oTog. était Do^'ien-dlagigine : il naquit en 484 à Halicarnasse , ville capitale d'un petit royaume helléniqtreT^SonTTe roi de Perse avait la suzeraineté et qui était alors gouverné par la grande Artémîgfi. Sa famille était fort riche, soit de propriétés territoriales, soit à cause de ses entreprises commerciales, qui la mettaient en relation par mer avec les côtes de toute la Méditerranée, et par les caravanes avec l'intérieur de l'Asie. Le grand mouvement commercial du siècle précédent avait forcé les gens d'Asie à tenir compte des dates et à les supputer en les rapportant aux événements publics. A mesure que les relations devinrent plus générales et plus lointaines, l'histoire prit elle-même plus d'extension et vit ses cadres s'agrandir. Enfin la guerre des Perses contre les Grecs lui donna un caractère de généralité et d'unité , qui permit d'embrasser dans une même action les histoires particulières des peuples engagés dans la lutte. Il est probable qu'Hérodote conçut de t^.^^ |)OWe^Jbkeui¥^i^^^

son œuvre, et que ses nombreux voyages furent entrepris pour en rassembler les matériaux. Il visita 'donc, grâce à sa qualité de sujet du Roi, FÉgypte jusqu'à Éléphantine, la Libjj^e , la Phénicie , la Babylo«ie et certainement aussi la Perse , remontant vers le nord et revenant par la côte Méridionale de la mer Noire et par les rivages de la mer Egée. A trente ans il était de retour dan s Halicarnass e. En Ès ypte il avait trouvé un peuple depuis longtemps accoutumé à la servitude , des prêtres savants mais avilis , des idées nouvelles et un gouvernemenLiioiiy.eau apportés de la Perse et dont Tinfluence ne cessa plus de se faire sentir dans le pays. La conquête de Gambyse, 525, n'avait pas eu seulement pour but la possession d'une riche contrée , mais aussi l'extension des dogmes persans , opérée sans persécutions et sans luttes par les successeurs de ce prince. L'esprit de tolérance de Darius, qui respectait et Protégeait toutes les religions de son empire , fît plus que /les persécutions pour attirer aux idées zoroastriennes les I intelligences d'élite : nous verrons ces idées prendre un l grand empire en Egypte pendant les siècles suivants. Dans le même temps, les doctrines persanes s'introduisaient dans l'est de la Méditerranée chez les peuples sémitiques : les Juifs, rendus à la liberté par Tédit de Gyrus, 636, puis protégés par le fils d'Hystaspe, étaient rentrés dans leur pays , avaient réorganisé leur hiérarchie sur le modèle de celle des mages, dont Daniel avait été grand pontife {rabmag)j et avaient créé un enseignement secret, emprunté à la Perse, conservé sous la domination grecque et enfin transmis au christianisme. Quand Hérodote naissait, une Juive nommée Hadassa (l'^tossa ii'Eschjde) et qui avait reçu le nom perse d'Ester (Étoile), était la sultane favorite du Grçmd-Roi, La Perse, açrandie par Gyrus wx dépens

de la Babylonie, de TAsie Mineure et de plusieurs contrées voisines, avait reçu des mains de Darius une organisation régulière et forte qui semblait lui assurer une longue durée. Sa religion était la plus spirituelle de la terré et se répandait dans toutes les directions vers le nord, le sud et Toccident, pendant qu'à l'est les successeurs du Bouddha prêchaient la liberté et Tégalité devant Dieu. Mais, dans l'enfance même d'Hérodote, le grand empire des Perses venait de recevoir une blessure que Ton prévoyait déjà devoir être incurable : Darius était mort, etXercès avait été battu à Salamine ; toutes les parties de l'empire commençaient à se disloquer.

Quand Hérodote revint à Halicarnasse, il était chargé de matériaux propres à entrer dans son histoire. Mais sa ( ville ne lui offrit pas un séjour favorable au travail de la ^ composition : elle était gouvernée par le petit-fils d'Arté- I mise, Lygdainis, homme de cœur bas, despote violent, ( qui fit mourir d'honorables citoyens, entre autres Panyasis, oncle de l'historien, et dont la tyrannie força ce dernier à s'enfuir. En 442, Hérodote était à^amos. Le dialecte ionien étant la langue de l'histoire et des affaires , il profita de son séjour dans cette île pour se le rendre familier ; et il le connaissait à fond, lorsque, après le meurtre de LLygdamis, il put rentrer dans Halicarnasse. Mais de nouvelles dissensions ayant éclaté dans cette ville , Hérodote x la quitta pour toujours et se rendit à Thurium . ville de la ) (rrag^Q-fir^cfij fondée en 444 par les Athéniens sur l'em- ^ placement de l'ancienne Sybaris. Il y mourut vers l'an 406, à l'âge de soixante-dix-huit ans, sans avoir mis la dernière main à son ouvrage. Outre l'histoire que nous avons de lui, il avait composé sur V Assyrie un ouvrage, dont la perte est très regrettable. On raconte qu'en Tannée

446, Hérodote lut aux grandes Panathénées un fragment, de son Histoire et qu'il reçut pour récompense une somme de dix talents.

L'histoire d'Hérodote roule tout entière autour d'une action centrale , qui est la lutte de l'Asie et de là Grèce. Cette action centrale s'accomplit en plusieurs époques, marquées par les grandes batailles de Marathon, de Salamine et de Platée et entremêlées d'arrêts secondaires ou pauses, telles que le combat de l'Àrtémision et celui des Thermopylés. Elle occupe dans l'ouvrage les. quatre derniers livres , qui en forment à peu près la moitié, commençant après la prise de Milet et se terminant après la bataille de Mycale. Les cinq premiers livres sont la préparation des quatre derniers, qui sans eux seraient inintelligibles. Voici comment ils sont composés. Deux forces vont être mises en présence, un grand royaume formé de plusieurs royaumes divers, et un petit peuple formé lui aussi de plusieurs peuples distincts, que réunissent le sentiment de leur commune race et le besoin de défendre leur indépendance. L'historien devait donc montrer comment ces forces, nées de principes opposés , s'étaient accrues peu à peu, avaient été plusieurs fois mises en contact l'une avec l'autre, avaient vu croître leur antagonisme et enfin en étaient venues au point que l'une des deux devait nécessairement se précipiter sur l'autre. L'histoire de Sparte et d'Athènes est répandue dans tout l'ouvrage, mais occupe surtout une grande partie du cinquième livr?. Les quatre premiers exposent les agrandissements successifs de la puissance persane , agrandissements qui procèdent par la voie des annexions et des conquêtes, mais aussi par une évolution interne du génie de la Perge. De là naissent autant d'histoires particulières, contenues dans

les quatre premiers livres et que Tauteur conduit jusqu'au point où elles, se confondent avec celle de . la Perse et où chaque peuple est entraîné dans la grande lutte qui va s'ouvrir. Ces histoires sont principalement celles de la Lydie, conquise par Cyrus, de TEgypte, annexée par Gambyse et de la Scythie européenne, à travers laquelle Darius dirigea une grande expédition. A la fin du cinquième livre, tout est prêt pour que la lutte commence : les Ioniens avec les Athéniens ont pris Sardes, grande ville où aboutissaient les caravanes de TAsie ; Darius lance une flèche contre le ciel en demandant vengeance des. Hellènes, et la guerre est déclarée.

/ QllT?î^ gH® -V®^^?^^ 4'iHiérp.dote est conçue, non à la fa-

/ çon d'une épopée, comme le prétendent la plupart des cri- I tiques, mais à. la feçon d'ui^^me. Le propre deTépopée, - c'est le merveilleux (fans les événements et le caractère héroïque ou féodal chez lès personnages. L'action historique racontée par Hérodote est un drame, qui commence à une faute et aboutit à un désastre. Ce drame, pareil à , une immense trilogie, est composé de plusieurs. actions ' secondaires, où l'on voit tomber tour à tour sous la loi , du destin les peuples ou les dynasties ; et chaque action / secondaire en renferme à son tour plusieurs autres, dont! les individus sont les acteurs. Ces actions individuelles' donnent au récit d'Hérodote un aspect légendaire qui a pu fair6 illusion aux critiques et leur montrer une épopée dans une œuvre tout à fait étrangère aux temps épiques.

Elles se subdivisent quelquefois elles-mêmes : ainsi, au premier livre, on lit la grande histoire du roi de Lydie Crésus, laquelle porte un caractère dramatique bien reconnaissable; cette histoire en renferme une autre, celle

d'Atys, fils de Crésus, contenue dans les chapitres 34-36 ; et celle-ci se complique encore de celle de Tinfortuné Adraste, meurtrier involontaire du jeune Atys. Le récit concernant Atys a une couleur dramatique tellement marquée, que les scènes se succèdent dans l'ordre où elles se succéderaient dans un drame : les rôles y sont distribués comme dans un drame, l'action y commence, s'y déroule, s'y complique et s'y dénoue comme dans un drame; de sorte qu'il suffirait de mettre en dialogue le récit déjà dialogué d'Hérodote, pour obtenir une tragédie parfaitement régulière.

Le drame historique d'Hérodote laisse du reste apercevoir, comme ceux d'Eschyle, plusieurs actions entre-croisées qui marchent ensemble. Ce n'est pas une simple lutte de certains peuples entre eux qu'il raconte ; cette action humaine est subordonnée au développement dramatique d'une pensée mora le, celle qui anime tout l'art grec à cette époque : montrer l'ench aîn^eme nt de s fa^ com-

ment, par une loi inévitable, elles engendrenUejgalheur;

/ cette faute est appelée en grecuêmç. ieï celmalheur est FaTr^, qui n'a rien de fortuit ni (Taccidemel , et qui est une con-

^ séquence forcée de son principe. H faut avoir cette pensée toujours présente à l'esprit pour bien comprendre l'œuvre d'Hérodote et pour se rendre compte de l'impression morale, un peu mélancolique, qu'on éprouve en la lisant. Cet auteur a composé, sous la forme d'une histoire (Xo^oc) entremêlée de descriptions, de tableaux variés et de légendes (fxuôoç), une œuvre d'art fort analogue à la trilogie eschylienne dont la tragédie des Perses faisait partie. / Il ne faut pas non plus se faire d'illusion sur la préten-

/ due naïveté d'Hérodote : cet auteur vivait dans un temps <jù l'art avait cessé de suivre une voie où il n'avait pas

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conscience de lui-même. L'histoire, considérée comme composition littéraire, n'était qu'une chronique chez les premiers logographes; mais elle avait atteint déjà entre les mains de Gharon une perfection très grande; et quand vînt Hérodote, elle était au moins aussi avancée que la tragédie dans Eschyle. Un ordre parfait règne chez Hérodote, non seulement dans la distribution des parties, mais dans leur liaison entre elles ; leurs proportions relatives ne sont point Teffet de l'instinct ou du hasard,, mais de la réflexion. La combinaison des récits, des dialogues, des discours, des tableaux et des descriptions, montre une habileté consommée , qui n'est point surpassée dans l'œuvre de Tite-Live, dont le caractère artificiel est pourtant si reconnaissable. Mais il y a, entre l'ouvrage de l'historien grec et celui de l'historien de Padoue, la différence qui sépare tout l'art hellénique des compositions latines : les œuvres grecques sont originales et tous les procédés de composition y sont dissimulés au point qu'elles semblent avoir été faites spontanément ; celles des Latins sont des œuvres d'imitation, dans lesquelles les règles de Fart hellénique ont été suivies , le plus souvent d'une manière un peu gauche, et sans pouvoir être cachées sous l'expression vraie du fait naturel. L'apparen te naïveté \ d'Hérodote tient surtout à l'emploi qu'il fait du dialecte/ ionien. La langue qui ne tarda pas à prévaloir fut une langue commune , parlée principalement dans Athènes et perfectionnée par les grands écrivains de cette république. Il en résulte que l'ionien pur d'Hérodote donne au style de cet historien une'^couïeur arçhatoe, que l'on prend aisément pour delà naïveté. Mais, si l'on ne s'en tient pas à cette superficie et qu'on pénètre dans l'intérieur de l'œuvre, on y décQuvryijjIAjyiiyyjll^^ G^^ *rt

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est hellénique, comme la sculpture de Polyclète ; il n'emprunte rien aux nations étrangères, même dans les récits qui les concernent; ces récits, dont Texactitude est chaque jour mieux prouvée par les découvertes de la science, ne sont point imités des annales de ces peuples ; ils sont faits pour des Hellènes et ils ont une couleur hellénique très marquée. A tous égards le génie d'Hérodote appartient à la Grèce.

Il est même à remarquer que, né parmi les Doriens et parlant de naissance la langue dorienne, il a choisi de préférence le dialecte ionien , parce que la race ionienne était désormais la race artiste par excellence. 11 a quitté sa ville où, sous une suzeraineté étrangère, s'agitait une aristocratie oppressive, pour habiter dans le milieu libéral des démocraties ioniennes. 11 est évident qu'à ses yeux Tavenir leur appartenait, comme il leur appartint réellement, et que les États ioniens devenaient les véritables représentants de la nation des Hellènes. Aussi , tout en rendant à chaque cité une justice le plus souvent bienveillante, il laisse pleinement apercevoir que le point central de la force de résistance contre l'invasion était dans Athènes et que c'est cela même qui avait donné à la guerre le caractère d'une lutte nationale. Ce caractère est en effet un des plus saillants de V Histoire d'Hérodote : elle n'est point politique ; la politique proprement dite ne faisait pour ainsi dire que naître au sein du monde hellénique. La question n'était pas encore de savoir si une certaine forme de gouvernement prévaudrait dans les cités grecques : il s'agissait pour elles de décider si elles seraient ou si elles ne seraient pas. La « sainte Asie », avec son régime théocratique, ses castes, son absolutisme monarchique et ses princes de droit divin, demande l'eau et la

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terre, c'est-à-dire le don de soi-même et de sa chose, à chaque peuple de la Grèce (Jiv. VI). La Grèce , qui aspire, non à la sainteté, quoiqu'elle révère les dieux, mais à l'émancipation de l'homme, parce qu'elle en comprend la dignité, voit s'effacer pour un temps, en grande partie du moins, les rivalités de races et de cités, et, sous l'inspiration de quelques grands Ioniens d'Athènes, marche au combat et remporte la victoire. Dieu abandonne ses saints ; les Immortels sont tués, et, avec la nation hellénique, le monde occidental est sauvé. C'est seulement après la fuite de Xercès, lorsque l'empire des Perses se trouva décidément refoulé au delà de la mer Egée, que les villes helléniques soulevèrent entre elles ces problèmes politiques dont la discussion armée engendra la guerre du Péloponèse et prépara leur asservissement. Quant aux luttes nationales, à ces grands mouvements de peuples se jetant les uns contre les autres , il ne s'en produisit plus avant Alexandre ; de sorte qu'Hérodote fut seul en position d'écrire une histoire exclusivement nationale*

Du reste, ce n'est pas seulement par là qu'elle intéressa les Grecs de son temps. Elle avait pour eux l'avantage de résumer leurs connaissances géographiques, de rectifier et d'étendre quelques-unes d'entre elles. Les Grecs ne voyageaient pas aisément en Asie, soit à cause de la barbarie de plusieurs nations, soit parce que , ennemis naturels de la puissance asiatique, ils n'obtenaient pas facilement du Grand-Roi l'autorisation de visiter l'intérieur de ses États. Or son empire comprenait les contrées avec lesquelles les Grées entretenaient le plus de rapports commerciaux; ces rapports, leur sûreté et leur régularité, étaient nécessaires ârexistence même de beaucoup de cités helléniques, surtout de cités maritimes. Il importait donc aux Grecs d'avoir

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sur les pays lointains des renseignements exacts, d'en connaître la topographie, de savoir par leur histoire dans quelles relations ils étaient avec leurs suzerains et quels avantages on pouvait tirer de leur fréquentation. Le livre d'Hérodote fut pour eux un trésor inépuisable de documents et répondit à ce besoin de Tesprit public qui nous explique la présence, dans la tragédie de Prométhée, des longues tirades géographiques qu'elle renferme.

Un intérêt d'un genre plus élevé s'attachait en outre à cette histoire. La pensée d'Hérodote est que la guerre médique ne fut qu'un épisode, à la vérité décisif, mais non unique, d'un drame immense où TOrient et l'Occident étaient en lutte. Cette pensée était absolument vraie. Nous savons en effet, aujourd'hui, que les diverses migrations aryennes furent provoquées par des ruptures d'équilibre dans les populations centrales d'où elles sortirent, et l'histoire nous montre l'antagonisme se produisant dès l'origine entre ces différentes parties d'une même race. Telle fut l'opposition fameuse de l'Inde et de la Perse. Celle des Médoperses et des Grecs eut, elle aussi, un caractère à la fois religieux et national et entraîna dans la lutte une infinité de peuples qui n'y étaient pas directement intéressés. En effet, l'antagonisme de la Grèce et de l'Asie avait été grandissant : ses deux premiers épisodes, mêlés de fables et de choses merveilleuses , nous voulons dire l'expédition des Argonautes (si elle a un fond réel) et la guerre de Troie, ne semblent pas avoir eu d'autre théâtre que des rivages. Mais la guerre des Perses eut une tout autre portée et des causes plus profondes. Les deux civilisations formaient un contraste frappant. La religion des Perses avait consacré l'unité de Dieu et avait gardé la conception du principe suprême unique et universel, pen

dant que les Grecs étaient plongés dans le polythéisme et dans le culte des formes sensibles ; au-dessous de l'être absolu, elle reconnaissait les deux forces hostiles qui luttent dans le monde et leur donnait les noms d'Ormuzd (Ahura-mazda) et d'Ahriman (Angrô-mainyus) ; ces deux chefs du monde avaient sous leurs ordres deux catégories de forces secondaires , les Amschaspatnds ou esprits purs et les Darvands, qui sont devenus, chez les juifs et surtout chez les chrétiens, les anges et les démons. Cette même religion admettait l'immortalité, la résurrection, l'absorption finale des êtres en Dieu et la disparition du mal; elle n'avait ni temples, ni statues; elle adorait Dieu en esprit et en vérité; enfin, fondée sur des textes sacrés fort antiques, elle se donnait comme révélée aux hommes par Ormuzd, qui leur avait parlé par la bouche de Zoroastre (Zaratushthra). Rien de pareil dans la religion des Grecs, née cependant de la même source. L'état social était aussi bien différent : car tandis que , sous l'autorité d'un monarque presque absolu en qui se personnifiaient le pouvoir royal et le suprême sacerdoce, la société persane était divisée en castes , celle des Grecs , au moins dans les États ioniens , reposait sur l'égalité et sur le suffrage populaire. L'œuvre de Solon dans Athènes et celle de Cyrus en Perse, complétées l'une au temps des Pisistrates et l'autre par Darius, avaient achevé l'antagonisme qu'un égal mouvement d'expansion chez les deux peuples devait enfin faire éclater. Les Grecs d'Asie étaient en état d'hostilité permanente avec les princes asiatiques au contact desquels ils avaient établi leurs colonies fortifiées. Pendant deux cent quarante ans , les rois de Lydie , pays sémitique , avaient essayé de les soumettre et les avaient parfois vaincus; Grésus les avait soumis tous. Lorsque les

Perses, sous Gyrus, eurent conquis le royaume de Lydie en 548, ils se considérèrent comme souverains légitimes des cités grecques de TAsie. Ces Hellènes, une fois vaincus et dominés, devinrent les navigateurs de l'empire, comme Tétaient devenus les Phéniciens, les Égyptiens, les Cypriotes, les Giciliens , les Pamphyliens, les Lyciens. Le roi Xercès put rêver la monarchie universelle (Hérod. , VIT, 8); déjà même la Crète, Corcyre, la Grande-Grèce et la Sicile préparaient leur soumission et refusaient des secours aux Grecs alUés; la Thessahe était soumise. Ainsi s'engagea la lutte racontée par Hérodote, lutte qui fut nécessairement portée au cœur même de la Grèce indépendante, sous les murs et dans les eaux d'Athènes.

Ce qui arriva plus tard prouva combien était juste Ja pensée des Grecs, considérant la guerre médique comme un acte de la question d'Orient , pensée qui domine Foeuvrc d'Hérodote. En effet le dernier épisode et le plus sanglant de tous se produisit au siècle suivant, lorsque Alexandre transporta au cœur de l'Asie le problème qui s'était une première fois, mais provisoirement , résolu devant SaJamine. Le voyage des Argonautes avait, s'il n'est pas une fiction pure, ouvert aux Hellènes l'entrée de la mer Noire et la route de l'Asie par le nord ; la guerre de Troie leur avait assuré la possession des détroits ; la guerre médique mit à nu la faiblesse politique et militaire de l'Asie; l'expédition d'Alexandre détruisit l'empire des Perses, explora et conquit l'Asie Mineure et Centrale, ouvrit TOrient au commerce par ses deux routes de terre et par mer du côté du sud, et propagea l'influence des institutions et des mœurs de la Grèce jusqu'aux rives de l'Indus, C'est toujours le même problème qui se manifeste : seulement sa première phase s'est perdue à nos yeux dans le faux jour

de la mythologie; la seconde a fait le sujet principe des épopées; la troisième s'est produite au temps où l'art d'écrire l'histoire atteignait sa perfection; la quatrième avait déjà dépassé cette époque et n'a pas trouvé un Hérodote pour la raconter. Enfin, après la conquête de l'Asie par Alexandre, le problème change de nature : de national qu'il avait été jusque-là, il devint philosophique et religieux, se discuta dans tout le monde ancien, de rinde à l'Atlantique, se résolut théoriquement dans Alexandrie et, s' appliquant à toutes les institutions sociales avec le christianisme, finit par engendrerle monde moderne. C'est seulement en considérant les choses dans leur généralité qu'on peut saisir la place occupée par le livre d'Hérodote dans l'histoire universelle.

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