V. LrfTERATURE SCIENTIFIQLË
"- La période des guerres médiques vit la fin des écoles d'Ionie et d'Élée; celle de Pythagore avait été dispersée en 504, année de la révolte de l'Ioi^î^-^ijiàjyyBil^ 'Ava^aY®?*^» ne fut pas le dernier philosoph e^ioalen; mais il forme le lien qui unit les spéculations hardies et vagues de ses maîtres aux procédés plus scientifiques des temps postérieurs. C'est un véritable Hellène, sur Tesprit duquel ni rOrient, ni les Pythagoriciens, ni les mystiques, ni aucune doctrine étrangère ne paraissent avoir exercé d'influence, îl fut le maître d'Archélaos, de Périclès et d'Euripide. Né en l'année 500 à Clazomène et appartenant à une famille riche et noble, il abandonna le soin de sa fortune et les occupations de la politique pour se livi*er uniquement à la science. A l'âge de vingt ans il vint à Athènes , où il
demeura pendant une trentaine d'années. En 431 il quitta cette ville pour Lampsaque, où il mourut trois ans après (428), âgé de plus de soixante-dix ans.
Par sa physique, il appartient à l'école dlonie ; mais le premier il paraît avoir séparé du monde l'Être intelligent, la Raison suprême , à laquelle il en attribue le gouvernement. C'est cette théorie d u NoîS; qui a fait croire à quelques critiques qu'Anaxagore philosophait à la manière juive et pouvait avoir eu quelques relations avec les Sémites; mais cette supposition n'est fondée sur rien; de plus elle est inutile, puisque la doctrine du Verbe ou AoYo; s'était à cette époque répandue dans tout l'empire des Perses avec la religion zoroastrienne et que la doctrine du Nou; pouvait fort bien venir à l'esprit d'un Grec sans lui être suggérée par autrui. Le Noue d'Anaxagore n'est pas créateur, et l'idée de création ne paraît s'être rencontrée chez aucun peuple aryen de l'antiquité ; le monde a commencé par un chaos, d'où les formes se sont débrouillées peu à peu, par l'agglomération de molécules similaires. Ce sont ces « semences des choses » qui, dans le système du philosophe, portent le nom dikoméomériesy et c'est par une sorte d'élection que la Raison divine les réunit et leur donne des formes déterminées. Du reste ces agglomérations sont soumises à deux lois : par Tune, elles se produisent insensiblement, parviennent à la forme parfaite, puis se séparent de même; c'est la loi de la vie et de la mort pour les individus; par l'autre, la production des formes, prise dans son ensemble, a commencé par les agglomérations les plus rudimentaires ; de là elle a passé à des êtres plus complexes, et, suivant le même ordre, elle doit durer éternellement. 11 n'y a ni accroissement ni diminution dans
la totalité de l'univers; le changement ne se produit que dans les formes.
De ces principes généraux le savant de Glazomène tirait un grand nombre de conséquences, qui pour la plupart ont été vérifiées par la science moderne. Selon lui les astres, sortis d'un même chaos d'éléments homogènes, sont constitués les uns comme les autres : la lune est une terre , elle a des montagnes et des vallées et elle doit être habitable. La voie lactée est une lumière cosmique. Le vent est reflfet de la raréfaction de Tair sous l'action du soleil. La mer s'est produite par la condensation des vapeurs primitives dont la terre était enveloppée. Quant aux animaux, les premiers sont nés spontanément dans lés milieux qui leur ont été favorables et se sont ensuite reproduits par la voie de la génération; du reste, le naonde est constamment rempli de germes vivants d'animaux et de plantes qui attendent un milieu propice à leur développement. Toute plante, tout animal contient en goiuneâme pensante, qui est à la fois principe de vie (^''JX^) et principe intellectuel (vouç). Animaux, plantes, corps inanimés, la nature entière est soumise à des lois invariables et irrésistibles ; rien ne s'y fait au hasard ; nous appelons hasard (tj^^) une cause ignorée.
Il nous reste en tout dix-sept fragments d'Anaxagore, ^quoiqu'il ait écrit, non seulement son nep> <ï>u<tsw(;, mais un livre de scénographie, où la perspective théâtrale était fondée sur la géométrie optique, et un livre de critique littéraire, où le premier il appréciait les écrits des poètes d'après leur valeur morale. Cette direction donnée à la critique prévalut dans les temps qui suivirent, exerça une grande influence sur les esprits, contribua certainement à épurer le goiitèt à élever si haut la moralité des œuvres
d'art du temps de Périclès. Mais c'est surtout par la séparation qu'établit Anaxagore entre Dieu et le monde , qu'il modifia les tendances de la philosophie grecque : jusquelà les écoles d'Ionie, d'Élée et de Grotone avaient considéré le principe absolu comme immanent dans l'univers, et la plupart des philosophes avaient une forte tendance vers le panthéisme. Mais, quand Anaxagore eut écrit des propositions comme celle-ci :
« Toute chose est une portion de l'univers; mais la Raison suprême est infinie, indépendante, et ne se môle à rien; seule elle est en pleine possession d'elle-même, »
la physique se sépara de la théodicée , les sciences conquirent leur indépendance ; mais il devint impossible de rapprocher les deux termes que l'on venait de désunir; la tendance panthéistique de la philosophie parut cesser presque entièrement, et les systèmes des philosophes devinrent un obstacle de plus à la propagation des idées orientales, concentrées plus tard dans Alexandrie et propagées ensuite par les chrétiens,
I)ioGÈNE, Ato^ivr^c, d'Apollouic en Crète, fut loin d'égaler par son influence Anaxagore, dont il était le contemporain, quoiqu'un peu plus jeune. Plus physicien que philosophe, il adopta en partie les idées du savant de Glazomène, comme lui chercha l'explication du monde dans un principe pensant, mais ne sépara pas ce principe de l'univers matériel. Selon lui, le moteur primordial des choses est le feu , sans lequel il n'y a ni mouvement ni vie ; et l'élément simple de la matière est l'air, seulement un air pensant et organisateur du monde. Dans sa météorologie, il admettait la sphéricité de la terre, plaçait notre globe au centre du
PÉRIODE DES GUERRES MÉDIQUES :m
monde et considérait les astres comme en nombre iniîni et répandus dans des espaces infinis. La date où il florissait est fixée par ce fait, qu'il traita de Faérolithe tombé à iRgos-Potamos dans l'Olympiade 78®,
Archélaos, ^ApiiXoLo^, de Milet ou d'Athènes, put connaître dans cette dernière ville le philosophe d'Apollonie, Lui-même était disciple d' Anaxagoras , mais un peu plus jeune que Diogène et fort infidèle aux idées de son maître. Il admettait Tair comme élément primordial, mais il niait qu'il pût exister une pensée absolument séparée de tout corps et il ne donnait point au Noùç le /optorov conçu par Anaxagoras. Gomme lui cependant, il appliqua la morale à la critique et fit pour la politique et la société civile ce que son maître venait de faire pour Fart et la littérature. C'est Archélaos qui le premier porta dans Athènes les spéculations de l'Ionie ; cette ville devenait le centre des études scientifiques, comme elle le devenait de la politique et -du commerce. La métaphysique de ces auteurs n'était évidemment accessible qu'à un petit nombre de personnes ; mais il n'en était pas de même de leurs écrits relatifs aux phénomènes naturels ou aux sciences abstraites, ni des applications qu'ils faisaient de leurs principes aux choses de la vie, aux lettres, aux arts, à la politique et même à la religion. Parla ils contribuaient puissamment à la marche de la civilisation hellénique et lui ouvraient des horizons nouveaux.
Ej lgBftûajE , 'EfXTteôoxX^c, d'Agrigente, qui florissait au miliéti du cinquième siècle et qui mourut vers la fin, fut une des figures les plus originales de cette époque et forme avec Anaxagoras un contraste étonnant. Car tandis que ce
dernier est, dans la philosophie et même dans Tart, un des plus purs représentants de Tesprit grec, Empédocle réunit dans sa personne, autant qu'on le pouvait alors, ces caractères de mysticisme oriental que les guerres médiques semblaient devoir faire disparaître. Mais on ne doit pas oublier que la Sicile, aussi bien que la Crète et le sud de l'Italie , était encore remplie de pythagoriciens et de personnes affiliées aux dogmes orphiques , même du temps d'Hérodote, et que Tépoque d'Épicharme n'était pas éloignée. Empédocle fut un des hommes les plus honorés de son temps et un de ceux qui, par ses écrits comme par ses mœurs, exerça le plus d'influence sur l'esprit public. Ses doctrines longtemps admirées et ses sentences répétées d'âge en âge parvinrent aux Alexandrins, qui les firent sans peine rentrer dans leurs systèmes panthéistes, etla gloire du savant d'Agrigente reprit parmi eux un éclat nouveau.
Très éloquent, poète distingué, citoyen utile et dévoué, ]a sévérité de sa vie privée, jointe à son humeur affable, lui attira l'amour et le respect de tous. 11 vivait en pythagoricien, s'abstenant de viandes et de fèves, s'imposant le jeûne et les mortifications. On lui croyait des pouvoirs surnaturels comme ceux qu'on avait attribués à Pythagore, à Epiménide et à d'autres mystiques d'une couleur plus ou moins orientale ; on n'était pas loin de croire que la femme d'Agrigente nommée Panthéia était bien morte lorsqu'il la rendit à la vie. Et lui-même, on raconta sur sa mort des faits entièrement miraculeux.
Les fragments qui nous restent de lui forment à peu près 480 vers, appartenant à quatre ouvrages différents : un Proœmium, un Ilept *tS<T£to; dédié au médecin Pausanias, son ami, des Ka6ap[xot ou Purifications, et enfin des 'laxpixà ou Œuvres médicales. C'est dans le premier de ces ouvrages
que se manifestent surtout le caractère personnel et les doctrines quelque peu mystérieuses d'Empédocle. Disciple de toutes les écoles, il n'appartient en réalité à aucune, Comme les Éléates, il conçoit Têtre absolu dans son unité abstraite ; comme Heraclite, il a le sentiment profond de l'instabilité des choses. Mais ce qui le distingue de ces philosophes, c*est qu'il place la réalité dans la matière et qu'il considère le principe du mouvement comme une force à part. Cette force se manifeste sous deux aspects : l'amour, qui est une puissance attractive universelle produisant Tuniflcation des éléments matériels, la discorde qui est répulsive et qui les dissocie. L'une et l'autre, dans leur ac- -tion, sont soumises à une loi fatale, àwi^Tt.
Des éléments éternels des choses naissent tous les êtres, rangés dans une hiérarchie d'un carg^ctère tout à fait indien, et animés d'un même principe divin soumis à la loi de transmigration. Au premier rang sont les dieux éternels, parfaits, saints et heureux, étrangers aux vicissitudes de la vie et de la mort, du bien et du mal, du plaisir et de la douleur. Au-dessous d'eux sont les dieux du second rang, caducs, imparfaits, sujets à la douleur et au péché ; parmi eux sont les quatre principaux, nommés par Empédocle, Zeus et Hêré, Aïdonée et Nêstis, et de même toutes .les divinités reconnues du vulgaire. Viennent ensuite les hommes, les bêtes et les plantes. Quand un dieu du second ordre, non encore parvenu au premier degré duquel on 'ne peut plus déchoir, commet quelque action mauvaise, il éprouve une chute et, revêtant un corps , vient vivre errant dans la vallée de larmes, oci:r^<; Xetfxwva, parmi les animaux ou les hommes.
• « Moi-même, dît-il, je suis un fugitif du ciel (çu^à; OedOev), un ^garé (àMrn;) soumis aux fureurs de la discorde.....
« J*ai été garçon et fille, buisson, oiseau et poisson, muet habitant de la mer
M Et maintenant j'babite la Yallée des mortels » (Ovt.twv X£i{x«ûva. le marlyalôka des Indiens}.
Empédocle est probablement le premier qui ait enseigné chez les Grecs la différence des bons et des mauvais anges. et qui ait employé pour les désigner le mot oatjjLoveç, appUqué jusque-là à tous les dieux. Sa doctrine des bons anges et des anges déchus parait identique à celle des Indiens et des Perses. Ces anges déchus vivent parmi nous, sous la figure d'hommes, d'animaux ou de plantes, et ce n'est qu après une longue expiation que, purifiés de leurs souillures, ils remontent au séjour céleste et redeviennent convives des dieux éternels. La durée des expiations est de trente mille années.
En lisant les lignes qui précèdent, on se croirait facilement transporté hors de la Grèce , parmi les spéculations orientales. L'illusion est plus complète encore, lorsqu'on retrouve, dans les fragments d'Empédocle , la distinction de deux raisons dans Thomme, Tune inférieure qui ne s'élève pas au-dessus des sens , l'autre divine , commune à tous et qui seule peut s'élever à la conception de l'invisible et de l'unité absolue. Le mépris des sens est une doctrine indo-persane, entièrement étrangère au génie grec et importée dans l'Italie du sud par les pythagoriciens. Elle entraîne à sa suite, chez Empédocle, le dédain des honneurs mondains, ii itpoçôvr^TwvTtjxTÎ, et la recherche de la sagesse; il la trouve et, une fois qu'il la possède, il la retient par devers lui comme un mystère incommunicable et dont il craint de laisser échapper plus qu'il ne faut, ècp' $tf ôtrtT.ç TrXiov eliretv. Cette transformation de la science en une doctrine secrète était tout à fait contraire à l'esprit du temps;
elle présente un contraste singulier avec le libéralisme hellénique, dont le principe est de divulguer les découvertes et de mettre en commun des connaissances qu'en réalité le travail de tous a le plus souvent préparées. Au contraire, c'était, à cette époque plus que jamais, l'idée indienne; quant aux Perses, on sait que ce fut pendant la captivité de Babylone, de 606 à 536, que se forma chez eux la doctrine secrète des juifs, conservée par les pharisiens, puis mise en pratique et en partie divulguée parles esséniens de la Galilée et parles thérapeutes d'Egypte, et finalement proclamée par les chrétiens. Or, depuis le commencement des guerres médiques, la Sicile, la Crète, beaucoup d'îles et de cités asiatiques étaient sous l'influence des Perses, acceptaient leur suzeraineté et entretenaient avec eux des relations suivies.
SECTION CINQUIÈME Époque de Périclès,
Le second tiers du cinquième siècle est caractérisé par le développement de la puissance athénienne, par Fexpansion complète de l'originalité hellénique centralisée dans le peuple athénien. Ce mouvement se produisit sous Faction de la liberté et par la vertu de la démocratie : Tune et l'autre grandirent ensemble, se fortifièrent par les -mêmes moyens et parvinrent à la fois à leur plénitude. Au dehors, les cités ioniennes, sous l'impulsion d'Athènes, continuèrent k lutter contre les Perses, jusqu'au jour où, chassés de la Thrace, de tous les rivages de l'Europe et des îles, puis vaincus en Egypte et en Cypre, ceux-ci conclurent avec les Athéniens un traité qui assurait la liberté des mers. Au dedans, l'antagonisme des cités doriennes, où les vieilles formes féodales se conservaient, et des cités ioniennes, animées de l'esprit nouveau, se manifestait avec d'autant plus d'énergie que la sécurité vis-à-vis de l'Asie était plus grande et qu'elle avait été obtenue par les États démocratiques. Aristide avait essayé de maintenir Féquilibrje; et pour qu'Athènes eût une position qui la rendît Tégale de Lacédémone, il avait obtenu en 477 la formation de la confédération des cités ioniennes avec la création
d'une Assemblée fédérale à Délos. Depuis ce temps la démocratie athénienne alla se fortifiant, à mesure qu'elle modifia sa constitution et ses lois dans le sens de l'égalité. Ces changements ne s'opéraient point sans que le parti des Eupatrides et des hommes de vieille roche murmurât et essayât quelque résistance. Ce parti, qui ne s'appuyait encore que sur lui-même au temps de Gimon et n'avait pour les États aristocratiques qu'une admiration idéale, finit par s'aboucher avec Sparte et par entretenir des relations suivies avec le roi de Perse. Dans la lutte entre Athènes et Lacédémone, qui se produit dans les années 456 et 455, Sparte était soudoyée par ce prince, et par elle l'argent des Perses arriva jusque dans Athènes. Depuis lors, le parti des nobles ne cessa pas d'accueillir les idées du Grand-Roi et d'entretenir avec lui des rapports d'amitié ; ces rapports se continuèrent même durant l'énergique administration de Périclès et de ses collègues, et reprirent une activité nouvelle après sa mort. On vit donc se produire dans Athènes la même lutte de parUs qui divisait le corps hellénique. Gimon, fils de Miltiade, avait été longtemps à la tête du parti des nobles, auquel il avait donné une sorte de relief par ses libéralités personnelles, ses travaux publics et sa politique agressive. Mais lorsqu'il eut été banni, le parti qu'il représentait n'apparut plus que comme une faction antinationale, qu'il faUait maintenir et réduire à l'impuissance. Les lois proclamaient l'égalité ; il fallait donc que ces lois fussent respectées et exécutées. G'est à leur donner tout l'empire auquel elles avaient droit et à leur faire produire les fruits qu'on en devait attendre que Périclès consacra sa vie.
Né en 494, il avait trente-trois ans lors de l'exil de Gimon, et trente-sept l'année où les Perses firent proposer
aux Spartiates la guerre contre Athènes, qu'ils commencèrent en effet Tannée suivante, 456. Cette guerre n'eut point de durée ; mais elle fut pour les Athéniens l'annonce de la grande lutte qui devait commencer vingt-cinq ans plus tard. Ce sont ces vingt-cinq années qui furent employées par leurs administrateurs à la préparer. L'âme qui les animait était celle dePériclès, et le but de ce grand politique était de concentrer dans Athènes une telle puissance matérielle et morale, qu'il ne s'en trouvât en Grèce aucune autre qui pût lui être comparée. Disciple de Zenon d'Elée et d'Anaxagoras, élève du musicien Damon, ami de tous les hommes distingués de son temps , instruit par les plans et les exemples de Thémistocle, d'Aristide, de Clisthènes et d'Éphialle, il réunit dans sa personne toutes les aptitudes et put diriger la civilisation démocratique dans toutes ses voies. D'ailleurs calme, prudent, réservé, plein de courage à l'armée, d'éloquence à la tribune, il exerçait sur les esprits un empire que rehaussaient encore la simplicité et l'économie de sa vie privée. Mais cet empire , il ne chercha jamais à se l'attribuer à lui seul : dans les fonctions variées qu'il remplit, il eut toujours des collègues dont l'opinion et l'habileté n'étaient point inutiles ni annulées par son influence personnelle; comme il n'aspira jamais à la tyrannie, les accusations de quelques ennemis ne purent prévaloir contre lui, et, soutenu par la majorité du peuple , qui voyait en lui son représentant , il put chaque année déposer ses pouvoirs entre les mains de l'assemblée qui les lui avait conférés et qui chaque fois les lui confiait de nouveau. Ainsi donc, la suite dont la politique athénienne donna l'exemple a cette époque ne doit pas être moins attribuée à la nation qu'à Périclès lui-même, et les qualités supérieures de ce grand esprit ne firent que
montrer celle du génie athénien, dont il était lé symbole. Cette personnification fut d'autant plus remarquable, que Périclès ne fut jamais tel qu'un César, ne remplit jamais la fonction d'archonte, qui était la première dans la République : il fut épistate ou directeur des travaux publics, athlothéte ou organisateur des fêtes, trésorier ou directeur des finances, et surtout stratège, fonction qu'il remplit pendant plusieurs années et qui , en temps de guerre, donnait à ceux qui en étaient chargés une grande influence sur la direction des affaires. Il faut enfin observer que Périclès avait, comme stratège, neuf collègues, sans l'assentiment desquels il eût été absolument impuissant. Si donc il exerça sur le peuple une action aussi prépondérante, il le dut à sa valeur personnelle et à l'opinion publique, avec laquelle il fut toujours d'accord.
La grande idée athénienne d'alors était de constituer le corps hellénique, xô àXXrjvtx4v, en une vaste et puissante confédération ayant Athènes pour centre et composée de colonies et d'alliés. Chaque État devait être libre chez lui et conserver son autonomie , même quand sa constitution était aristocratique. Le terrain d'action de ces États-Unis devait être la mer, au moyen de laquelle on pouvait à la fois exercer un grand commerce et tenir en respect l'Asie. Pour atteindre ce but la politique d'Athènes dut prendre un caractère de conciliation et de paix , puisque la guerre ne pouvait engendrer que des unions factices et sans solidité. L'existence de la diète hellénique, fondée par Aristide, facilitait les projets nouveaux: c'est Samos qui demanda qu'elle fût transportée dans Athènes avec le trésor commun et que cette ville en eût l'administration : la contribution des alliés, qui avait été de 400 talents, fut portée à 600, et enfin h 1,200, c'est-à-dire à plus de six mil-
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lions de francs, qui en représentent à peu près quarante d'aujourd'hui. La ville dWthènes eut donc entre les mains vine somme d'argent considérable, qu'elle sut employer et mettre en rapport pour le bien commun des confédérés, somme qui, au moment de la guerre du Péloponèse, s'élevait encore à 9,700 talents (52, 380,000 fr. ). Il faut ajouter à cela les revenus propres de la ville, qui à cette époque étaient en moyenne de 1,000 talents (5 ,400,000 fr.). Telles furent les ressources financières dont Périclès put régler Temploi, avec Tassêntiment d'un peuple libre et ami des grandes choses. Nous n'avons point à nous occuper ici de la marche de la politique athénienne pendant ces trente années ; nous ne parlerons que des œuvres de Vesprit; nous dirons seulement que, comme Périclès n'était pas moins artiste qu'homme d'État, il porta l'art dans la politique et conçut un idéal de peuple libre qu'il s'efforça de réaliser ; dans cet État chaque citoyen devait jouir de la plus grande somme possible de liberté individuelle et trouver dans la cité les conditions les plus heureuses pour que ses facultés se développassent simultanément, en conservant entre elles une harmonie et des proportions idéales. Quand les grands travaux de défense, commencés peu de temps après la bataille de Salamine et continués par Cimon, touchèrent à leur fin, vers 460, on décréta la reconstruction sur de nouveaux plans de tous les édifices publics que les Perses avaient détruits. Le Pécile / va^ie portique où se discutaient dans des conversations privées toutes les questions du jour, est de l'année 462 ; VOdéon de Périclès, salle couverte destinée surtout aux exercices de musique, était construit en 444; le Parthénon, grand temple d'Athêna sur TAcropole et le plus parfait des temples grecs , fut bâti en marbre sur l'emplacement de l'an-
cien HécatoîTipédon, et terminé en 437 ; les nouveaux Pro^ pyléeSy reconstruits à la place des anciens, ne furent jamais' finis, mais étaient déjà en 432 dans Tétat d'avancement où ils sont restés depuis. Le temple de Thésée avait précédé i de quelques années ces constructions ; il date de 469. i Quant au théâtre de Bacchus , commencé avant la guerre médique et résistant par sa nature à la destruction , il ne fut achevé que vers le milieu du siècle suivant, sous l'administration de Lycurgue. Pour avoir une idée de ce que coûtèrent ces constructions et beaucoup d'autres dont nous ne parlons pas , il suffit de savoir que les Propylées à eux seuls exigèrent 2,012 talents, qui n'équivaudraient pas à moins de soixante millions d'aujourd'hui *.
Le mouvement imprimé par Athènes s'étendit dans tout le reste du monde hellénique. La même période de temps vit s'élever le grand temple d'Eleusis et celui d'Apollon secourable à Phigalie, œuvres d'Ictinous , architecte du Parthénon; les temples de Rhamnonte et de Suniuin dans TAttique, ainsi que le portique de Thoricos; les grands temples d'Hêré près d'Argos et de Jupiter à Olympie; celui d'Athêna à Tégée, oeuvre de Scopas; le Didymaeon de Milet, et une foule d'autres de diverses grandeurs. Il est à remarquer que les énormes dépenses causées par ces constructions étaient toutes consacrées à des édifices publics et en majeure partie au culte des dieux. L'époque n'était pas encore venue où le luxe des particuliers rivaliserait avec les constructions sacrées : ce peuple qui donnait tant aux travaux publics était peu exigeant pour luimême ; le plan que j'ai dressé de plusieurs anciens quartiers d'Athènes nous fait voir des maisons d'une incroyable exi-
1. C'est à pou près co qu'a coût»? l'Opéra de Paris, qui, lui aussi, (lemeure inachevé.
^uïté , comprenant quelquefois un assez grand nombre de salles, dont les dimensions n'excèdent pas le plus souvent deux mètres. C'était assez pour se reposer la nuit; de jour chacun était à, ses affaires, au portique, à Tagora, au port, h l'assemblée publique, ou bien s'occupait h célébrer quelqu'une de ces fêtes dont le nombre au temps de Périclès n'était pas inférieur à quatre-vingts. Cependant c'est au temps où nous sommes pan^enus que les villes commencèrent à se construire sur des plans réguliers : le premier plan de ce genre qui fut réalisé fut celui du Pirée, en l'année 445; c'était l'œuvre d'Hippodamos de Milet, qui produisit en 411 un grand plan de Rhodes; on vit s'aligner de même les villes de Cos, d'Halicarnasse , d'autres cités maritimes, et plus tard les villes, qui, comme Mantinée et Mégalopolis, furent construites dans l'intérieur des terres.
Tous les arts qui se rattachaient à l'architecture et ceux qui avaient un domaine séparé prirent comme elle une marche rapide. Les noms de Polygnote, d'Agéladas, de Polyclète, de Myron, de Callimaque le toreuticien, de Zeuxis, de Parrhasios et de tant d'autres, sont dominés par celui de Phidias, qui fut l'ami intime de Périclès et comme le directeur des beaux -arts sous son administration. Phidias composa, soit dans Athènes, soit dans d'autres villes , les plus grandes œuvres de sculpture de cette féconde période. Il avait sous ses ordres des architectes, des mouleurs, des repousseurs sur bronze, des maçons, des teinturiers , des orfèvres, des tailleurs d'ivoire, des peintres, des brodeurs, des ciseleurs et une foule d'ouvriers de toute sorte, dont les ruines d'édifices encore existantes nous montrent le savoir-faire. L'art de bâtir fut poussé si loin, quant à la théorie et à l'exécution , que
jamais chez aucun peuple on n'a pu atteindre à la même jperfection. Les matériaux les plus précieux étaient employés avec une libéralité qui ne touchait jamais à la profusion, mais dont nous pouvons nous faire une idée en songeant que les seules draperies d'or de la Pallas du Parthénon valaient 44 talents, équivalant à plus d'un million et demi de notre monnaie.
L^esprit qui dominait dans tous ces ouvrages était la liberté , soumise aux règles éternelles du vrai et tendant avec intelJigence vers un idéal invariable. La force avec la grâce, la souplesse, le naturel, la vie dans sa plénitude et dans son indépendance; puis, à côté de ces qualités esthétiques, l'élévation morale, la dignité, le respect et la pleine possession de soi-même, le calme, la sagesse et la raison : voilà les caractères les plus faciles à reconnaître dans toutes les œuvres du temps de Périclès. C'étaient celles de ce grand esprit et ce sont les qualités les meilleures et les plus saillantes du peuple athénien lui-même. Ce peuple n'avait encore exagéré aucune d'entre elles au point d'en faire un défaut; et si les luttes qu'il eut à soutenir pour défendre sa liberté contre la faction aristocratique au dedans et, au dehors, contre l'influence dorienne et persane , ne l'eussent peu à peu détourné de sa voie , il est probable que la période que nous désignons par le nom de Périclès se fût prolongée pour lui bien après la mort de cet homme d'État.
Le grand développement du génie politique d'Athènes ne fut pas le moindre des effets dus à la liberté. C'est à celte époque en effet qu'au sortir des guerres nationales se manifesta dans sa plénitude cette faculté, humaine par excellence, qui distingue un citoyen de république d'un sujet. L'habitude de faire soi-même les affaires de TÉftit
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auquel on appartient donne à la personne du citoyen une énergie virile que n ont point les sujets dans une monarchie ; il sent à la fois sa force et sa responsabilité ; la part qu'il prend à la marche des événements lie son action au passé et à Favenir et le met en rapport de lutte ou de concordance avec les hommes et les chefs des autres États. Cet exercice perpétuel de l'intelligence et de la réflexion et la nécessité où il est chaque jour de prendre des décisions sur les choses les plus graves comme sur les plus ordinaires de la vie sociale donnent à toutes ses facultés une activité féconde et réglée, dont nous n'avons dans nos États européens qu'une idée fort incomplète. Nous dépensons ces forces vives dans des révolutions, où elles sont usées en quelques jours et qui n'aboutissent jamais à la vraie liberté ; nous agissons ainsi par passions soudaines et par explosions désordonnées. Au contraire, les Athéniens du temps de Périclès, soumis h une constitution dont ils étaient les maîtres, devenaient, au sein de la libeifté la plus grande, des politiques à la fois réfléchis, modér.és et énergiques, dont l'action était d'autant plus calme qu'elle était plus souveraine et mieux calculée.
Aussi est-ce le temps de l'histoire, de l'éloquence, de la haute tragédie, de la comédie politique, et le commencement de la science méthodique et démonstrative. Quoiqu'il n'y ait pas d'interruption au cinquième siècle dans la marche des formes littéraires vers la perfection, la lecture des œuvres du temps de Périclès , comparées à celles du commencement de ce siècle , nous montre qu'un changement considérable s'est fait dans les idées ; que les intelligences ont mûri; que les hommes n'ont plus vingt ans, mais quarante ; qu'ils savent au juste la portée de ce qu'ils disent; que, s'ils prennent la parole, ce n'est pas pour sa-
tisfaire un besoin instinctif de se faire entendre, mais pour produire un certain effet déterminé; et qu'enfin ils savent que leur œuvre personnelle contribuera pour sa part à la civilisation de leur pays et à celle de l'humanité. C'est à cette époque que Ton voit apparaître toutes ces grandes idées de genre humain, de civilisation, d'influence réciproque des nations les unes sur les autres, de communication et de transmission des idées, d'antagonisme entre les systèmes politiques et sociaux, engendrant des luttes armées entre les peuples et les expliquant sans l'intervention miraculeuse de dieux. Il y a quelque chose de si naturel et de si viril dans les écrits de ce temps, que nous reconnaissons très vite dans leurs auteurs des hommes complets, à l'intelligence desquels rien n'a manqué, qui ont été juste dans la mesure et dans le milieu moral qui convient à l'humanité. Au temps de Louis XIV, ces écrivains paraissaient des hommes supérieurs d'une valeur incomparable, des maîtres d'une incalculable profondeur. Aujourd'hui qu'instruits par nos révolutions et par le développement, même désordonné, des aptitudes démocratiques, nous nous sommes rapprochés en théorie, sinon pratiquement, des Athéniens, les écrivains du temps de Périclès ne nous paraissent pas moins grands , mais nous les comprenons mieux et nous leur portons envie, en reconnaissant que le milieu social où ils ont vécu a fait d'eux des hommes plus complets que nous ne sommes. Aussi leur lecture a pour nous un charme qu'elle ne pouvait avoir il y a deux cents ans : car le plaisir que nous y trouvons vient de ce qu'ils disent avec liberté, simplicité, naturel, ce que nous pensons nous-mêmes sans que notre éducation Civile nous permette de le dire comme eux.
ÉPOQUE DE PÉRIGLÈS 347
Le mouvement mystérieux d'idées orientales, que nous avons signalé dans la section précédente de ce livre , est loin de s'arrêter durant les trente années de Péri clés : il s'étend au contraire et s accélère d'autant plus que les relations avec l'Orient sont devenues , grâce à la marine, plus fréquentes et plus faciles. Mais il disparaît en quelque sorte sous la floraison du génie athénien. Lès arts, les lettres, la politique occupent tous les esprits. L'originalité hellénique touche à son point culminant : elle n'a plus d'yeux que pour elle-même ; c'est elle-même , ses inventions et ses conquêtes qu'elle célèbre ; elle se met en scène dans la comédie ; elle sculpte ses victoires sur les temples ou les peint dans les portiques ; elle raconte dans l'histoire ses luttes , ses progrès et ses revers ; elle se donne des règles de conduite dans l'éloquence et dans l'enseignement des sophistes; enfin, c'est à s'établir dans la réalité de la vie sociale qu'elle consacre ces sommes immenses qu'un commerce et une industrie en progrès versent chaque année dans le trésor des États.