‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 113 sur 267 · Ayiahase, III · texte numérisé non relu

Ayiahase, III

du siège de la ville par Lysandre, et qu'ensuite, après la nouvelle victoire de la démocratie, il fît des voyages. Un critique ancien, Athénée, signale sa présence à la cour de Denys l'Ancien, tyran de Syracuse.

Xénophon a raconté lui-même comment, après avoir consulté Socrate, il accepta les propositions de Proxène et suivit, non comme officier ou comme soldat, mais comme simple volontaire, l'expédition de Gyrus le Jeune, dont tous, saufGléarque,lecommandantenchef, ignoraient le véritable objet. Nous apprécierons plus tardée dramatique récit, dont le titre grec Anabase S n'annonce que la première et la moins intéressante partie. Quand, après les longues souffrances de la retraite et les dégoûts du service militaire sous les ordres du roi de Thrace Seuthès, Xénophon a enfin revu Athènes (probablement dans l'automne de 399), Socrate était mort. Xénophon fit mieux que de pleurer son bien-aimé maître ; il entreprit de venger sa mémoire et de réfuter ses accusateurs. Tel est l'objet des Souvenirs ou Mémoires sur Socrate^ bel et touchant ouvrage, improprement désigné sous le nom de Mémorâbles. Nous l'analyserons dans notre chapitre sur les philosophes, quoiqu'il soit en réalité moins un livre de philosophie qu'une histoire des idées et de la prédication morale du sage. V Apologie de Socrate, faible opuscule dont l'authenticité a été révoquée en doute, n'est peut-être (on Ta conjecturé) qu'une ébauche des Mémorables, improvisée par Xénophon, à son retour d'Asie, comme une première protestation contre les meurtriers de son maître.

Le Banquet, gracieux et charmant ouvrage, nous fait assister à une des plus aimables scènes de la vie de

1. Marche vers la haute Asie. La traductiou populaire de ce titre : La retraite des Dix-Mille, trompe sur le caractère véritable (le Touvrase.

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Suci'iito ;ivec ses disciples. Publié, selon toute vraisemblance, après les Mcmorahlas^ il complète agréablement les Souvenirs.

A cette époque (3Î)()) avait lieu l'expédition d'Agésilas contre le satrape Pharnabaze. Xénophon, qui .^V;st montré dans tous ses écrits l'admirateur passionné du roi de Sparte, alla le rejoindre en Asie, et il revint avec lui, quand une coalition suscitée parles Perses arrêta le général au milieu de ses brillants succès et le rappela en Grèce pour défendre sa patrie. Nous savons que Xénophon assistait dans les rangs des Spartiates à la bataille de Goronée (394), où les Athéniens combattaient à côté des Thébains. Il est probable que la sentence d'exil qui le frappa cette même année' était déjà rendue. Sans doute aussi ne parut-il à Goronée, comme à Gunaxa, qu'à litre de volontaire et, comme le dit M. Groiset, « plutôt en spectateur qu'en combattant. » Cependant, malgré son antipathie et ses griefs contre la démagogie athénienne, coupable de la mort de Socrate, malgré sa condamnation qu on attribue, soit au concours qu'il avait prêté à Gyrus le jeune, ennemi d'Athènes, soit à son « laconisme, » c'est-à-dire à ses sentiments favorables à Sparte, nous avons peine, dans nos idées modernes, à justifier la conduite de Xénophon, et elle nous semble contraire aux doctrines de son maître et aux siennes. N'oublions pas toutefois que ces exemples sont fréquents dans l'histoire des guerres civiles de la Grèce- ; les luttes entre les cités grecques étaient une sorte de guerre civile où chacun avait le droit de se ranger du côté où il croyait trouver la justice. Plus tard quand

1. Voir la forte arguQientaliou de M. Ait". Croiset, p. 2oO, note 19.

2. M. Hémardinqner, auteur d'une thèse remarquable sur la Cï/ropédie, dit avec raison ; « Xénophon a été moins Athénien qu'il n'est Grec, moins Grec qu'il n'est homme. »

Xénophon était trop vieux pour prendre les armes, il envoya ses deux lils combattre à Mantinée dans les rangs des Athéniens, unis alors avec les Spartiates contre les Tliébains, et Gryllus, l'un de ses enfants, mourut dans la bataille (363). Cette fois encore Xénophon avait cru obéir au devoir.

Après Goronée, il se rendit à Sparte; il y reçut la dignité de proxène\ il y fit élever ses enfants, et il vécut vingt-six ans à Scillonte, en Élide, dans un riche domaine que lui donnèrent les Lacédémoniens, paisiblement occupé de littérature, d'économie domestique, d'agriculture et de chasse. C'est là qu'il écrivit son intéressant dialogue de V Économique^ où il fait encore parler Socrate, ses petits traités de la Chasse et de VÉquitalion et, en grande partie, son Histoire grecque ou Helléniques , qui semble n'avoir été achtvée que vers la fin de sa vie. C'est aussi très probablement dans cette agréable retraite qu'il a composé son célèbre roman historique et moral, la Cyropédie.

Un décret proposé par l'orateur Eubule le releva de l'exil vers 367. On ne sait s'il rentra dans sa patrie. Scillonte fut ravagée par les Elidiens, alors en guerre avec Sparte; on croit que Xénophon se retira à Corinthe et qu'il y mourut vers 350. C'est là sans doute qu'il acheva ses Helléniques^ qu'il écrivit le Discours sur Agésilas, mort en 361, deux ans avant la bataille où périt le fils aîné de Xénophon. C'est là aussi qu'il composa son dernier livre, le petit traité sur Les Revenus de TAtlique, postérieur au commencement de la guerre Sacrée (354-345). Si les dates que nous avons

1. Citoyen chargé de recevoir les am])assu(Jeur3 étrangers, les hôtes publics.

326 IIIS'IOIIU: DK L\ MTIKMA K m: (.UKCQLK

adoptées sont exacles, il avait, au moment de sa mort, quatre-vin^t-cin({ ans accomplis '.

Pour ôtre complet dans notre ^numération des ouvrages de Xénophon, citons encore quatre autres écrits peu étendus : le (J(mirn(mdemenL dn la cavalerie^ le Gouvernemcnl des Lacédémoniens, le Gouvernement des Athéniens et le Ilièron ou Sur la tyrannieAjC premier de ces ouvrages est un traité tout à fait technique, oii l'on retrouve cependant les qualités distinctives de Xénophon, Tamour de l'art militaire, le goût de l'éloquence et de la prédication morale, le respect et l'exacte observation de toutes les pratiques religieuses. Le second et le troisième forment un parallèle dont les conclusions se devinent facilement. Entre la démocratie athénienne, telle que l'avaient faite les altérations successives infligées à la constitution deSolon, turbulente, avide, licencieuse, impatiente de toute autorité, soumise à la force brutale du nombre, et l'aristocratie de Sparte, où le respect des lois, des dieux, des magistrats, des généraux, des vieillards entretenait l'ordre et l'harmonie, les préférences de Xénophon ne pouvaient être douteuses. Sa naissance, son éducation, son caractère, les leçons de Socrate, tout l'éloignait du gouvernement populaire. Il a poussé cette aversion jusqu'à l'injustice, et son admiration pour Sparte Ta empêché de voir les défauts de cette répubhque de soldats, si grossière dans ses procédés, si dure pour ses esclaves et pour ses sujets, et dont la domination, après la victoire de Lysandre, pesa si lourdement sur la Grèce. Dans le Hiéron, Xénophon condamne la tyrannie; mais il y laisse deviner son penchant pour ce pouvoir monarchique dont la Cyropédie est la peinture idéale.

1. Pour toute cette biographie nous avons été guidé par l'excellent livre de M. Groiset, que nous avons déjà cité plusieurs fois.

HISTOIRE DE J. V LITTÉKATUKE GKEClQUE 327

Dans le présent chapitre nous devons étudier rapidement les principaux ouvrages historiques de Xénophon, c'est-à-dire VAnabase et les Helléniques.

Examen de l'Anabase. — Le plus intéressant à beaucoup près et le plus précieux est VAnabase. On peut considérer à bon droit ce récit comme le chefd'œuvre de Xénophon, parce que ses qualités d'écrivain y sont soutenues par le caractère dramatique des événements, et parce que la personne de Xénophon, les vertus de l'homme, les talents du général, mis en lumière par les circonstances, y paraissent avec une force et un relief singuliers.

Rien n'est plus connu que ce brillant épisode de l'histoire de la Grèce, l'entreprise de Cyrus le Jeune contre son frère Artaxerxès Mnémon, l'enrôlement d'environ treize mille Grecs * commandés par le Lacédémonien Gléarque, qui seul est dans le secret du véritable but de Texpédition ; le départ de Sardes, la marche à travers la Phrygie, la Lycaonie, la Gilicie, l'arrivée à Tarse, où les premiers bruits de l'objet réel de la guerre amènent une révolte ; le passage des défilés de la Gilicie et de la Syrie, Tarrivée à Thapsaque sur l'Euphrate, où Cyrus s'explique ouvertement et, par une augmentation de solde, décide les Grecs à l'accompagner. L'armée traverse alors l'Arabie, la Babylonie, et, à Cunaxa, s'engage la grande bataille où les Grecs mettent en déroute près d'un million de barbares 2 ; mais Cyrus victorieux poursuit le roi son

1 . Le chiffre exact, avant la bataille de Cunaxa, était de 12,900 dont 10,400 hoplites et 2,500 peltastes. Cyrus avait sous son commandement direct 100,000 barbares et environ 20 chars armés de l^\xx.[Anabase,\, 7.)

1. Quatre-vingt-six myriades (860,000 h.) et cent cinquante chars armés de faux, prirent part à la bataille, au témoignage de Xénophon. L'armée complète se composait de 120 myriades (1,200,000 h.) et de 200 chars, sans compter 6,000 cavahers commandés par Artaxerxès.

trère, s'élanco au milieu dii groupe de cavalier's qui l'enloure et le frappe à la poitrine ; il tonibe iuimôrne blessé à l'œil par un javelot et est achevé par les soldats du roi.

Tels sont les événements qui remplissent le premier livre deXénophon. Le second livre raconte les embarras et les danj^ers de la petite armée grecque privée du fruit de sa victoire, les négociations avec le grand roi, les caresses trompeuses du satrape Tissaplierne, qui ofl're d'escorter avec ses troupes la retraite- des Grecs, les soupçons trop légitimes de ceux-ci, la première entrevue de Gléarque avec Tissapherne, enfin la conférence dans laquelle quatre des principaux généraux grecs, outre le chef suprême Cléarque, sont arrêtés, puis décapités par Tordre d'Artaxerxès, tandis que vingt officiers ou lochages et deux cents soldats qui les accompagnaient sont égorgés à la porte de Tissapherne.

Par suite de cette infâme trahison, l'armée abandonnée ainsi sans chefs à plus de dix mille stades de la Grèce*, au milieu de peuplades ennemies, de fleuves infranchissables, sans cavalerie pour couvrir la retraite, sans guides, sans provisions, se livre au désespoir. Ici commence le rôle de Xénophon. Encouragé par un songe, il rassemble ce qui reste de généraux et d'oificiers, fait nommer de nouveaux chefs et il est compris dans le nombre. Il se désigne lui-même, avec Timasion, pour l'arrière-garde. Sa noble attitude, son caractère à la fois pratique et religieux, son éloquence relèvent le moral des Grecs ; on crée un corps de frondeurs, d'arohers, de cavaliers, et la retraite commence.

C'est alors surtout que le récit devient pathétique

1. Plus de 462 do nos lieues a quatre kilomètres. Le r^tade était de 18o mètres.

et que se déploient les qualités de Xénophon. On n'a pas nommé de général en chef; Chérisophe, à titre de Lacédémonien, commande le front. Plus tard, à Sinope, Xénophon refuse le commandement suprême que lui offraient les soldats Mais, en réalité, depuis le massacre des généraux, c'est lui qui veille atout, c'est lui qui dirige tout avec une activité, une exactitude, une prévoyance qui ne sont jamais en défaut, attentif à tous les besoins des soldats, dont il soutient le courage par ses exhortations, dont il partage les plus rudes travaux. On l'a comparé au maréchal Ney faisant le coup de fusil pendant la retraite de Russie. On pense aussi à ce lamentable épisode de noire histoire et aux pages saisissantes du général de Ségur, quand on lit dans Xénophon la marche des Dix- Mille au milieu de populations sauvages qui les harcèlent, les Carduques^, les Arméniens, les Chalybes, les Taoques, les Macrons, les Phasiens, les Colques. Sans cesse il faut combattre, sans cesse il faut être aux prises avec les dilTicultés du pays, les fleuves à remonter ou à franchir, les défilés des montagnes à traverser sans guide sûr, les vivres à renouveler. Et bientôt un autre ennemi plus terrible vient fondre sur les malheureux, comme sur nos soldats en Russie : c'est rhiver, c'est un froid rigoureux au milieu des montagnes de l'Arménie, c'est le vent qui glace les hommes, c'est la neige qui tombe à flots, qui efface les chemins, qui engloutit des bêtes et des hommes, qui aveugle les uns, qui gèle les pieds des autres. Le feu, la nourriture manquent souvent: le désespoir s'empare de quelques uns; comme nos soldats en Russie, ils s'endorment pour ne plus se réveiller, ils refusent d'avancer, ils demandent qu'on les tue sur place. Xénophon, comme Ney, se multiplie : il les exhorte, il les

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