‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 127 sur 267 · Voir G. Pcrrot, ouvrage déjà cité · texte numérisé non relu

Voir G. Pcrrot, ouvrage déjà cité

un nommé Teucros, étranger domicilié à Athènes (métèque).

C'est par Andocide lui-même, dans le discours qu'il prononça plus tard pour se défendre {Discours sur les mystères), que nous connaissons tous ces détails. Grâce à cette conduite peu honorable, il put rester à Athènes sans être inquiété. Cependant, mal vu des honnêtes gens, suspect même aux autres, il quitta, volontairement ou non, son pays natal et alla d'abord en Chypre, puis à Samos, se livrer à des entreprises commerciales. Il rétablit ainsi sa fortune, compromise par ses aventures politiques et par les désastres d'Athènes. Il entra en relations avec les petits rois de Chypre, particulièrement avec Évagoras, roi de Salamine, et trouva dans ces amitiés de nouvelles sources de profit. Mais il ne renonçait pas au retour; pendant le gouvernement des Quatre Cents, et après le rétablissement de la démocratie, il reparut à Athènes sans réussir à s'y faire accepter. L'amnistie de Thrasybule (403) lui permit enfin de rentrer dans la maison de ses pères et dans la jouissance de ses droits de citoyen. Il ne sut pas se contenter de l'opulence acquise par son fructueux commerce; il voulut jouer un rôle politique, il parla dans l'assemblée, devant les tribunaux, remplit plusieurs fonctions publiques. C'était appeler sur lui l'attention et donner carrière aux ressentiments de ses ennemis. D'ailleurs, à cette époque, l'opinion publique, aigrie par les malheurs d'Athènes, n'était pas favorable auxrhéteurs, aux sophistes et aux philosophes, comme Socrate, qu'elle confondait facilement avec les sophistes. Bientôt Socrate allait être condamné. Andocide, accusé d'impiété peu de temps avant lui, sortit plus heureusement de ce procès, et le remarquable plaidoyer qu'il prononça (Sur les 7nystères) décida son acquittement. Dès lors aucun accident ne semble

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avoir tronl)l<^ sa vio. Environ dix ans après son procès, il alla, comme ambassadeur, négocier un traité avec Sparte; mais, inalj^ré un discours que nous avons conservé {Su?- la pair) et dans hninel il fait valoir forteiiient les arguments favorables à un arrangement, il n'obtint pas de l'assemblée la confirmation du traité. A partir de cette époque (393 ou 3îH) nous ne savons plus rien de sa vie; rien ne prouve qu'il ait été de nouveau exilé, comme le prétend Tauteur des Vif'< drs Dix orateurs '.

Sur les quatre discoursqui restent sous le nom d'Aiidocide, l'un, contre Alcibiade, est reconnu comme apocryphe. L'authenticité des trois autres ne peut être sérieusement contestée. Celui qu'il prononça en 410 {Sur son retour), à l'époque de sa seconde tentative pourrentrer danssa patrie, apeu de valeur et d'intérêt: ï'exorde est embarrassé, la péroraison trop humble, l'argumentation subtile.

Le Discours sur les mystères, prononcé en 403 ou en 402, est un monument historique dont nous avons déjà signalé l'importance; c'est par lui que nous connaissons l'affaire des Hermès et cette effervescimce populaire, comparable aux journées les plus violentes de notre révolution. Les scènes lugubres des arrestations, de l'emprisonnement, de la douleur et des larmes des malheureux accusés, sont présentées avec une vérité saisissante. L'orateur est humble, mais cependant plus digne que dans le plaidoyer Pour son retour. L'exorde a de Tampleur, la péroraison est le premier exemple que nous ayons de l'emploi du pathétique. On pense, en lisant la dernière page, aux sublimes accents de Gicéron à la fin du discours pour Milon. Nous citons ce passage :

\. Voir G. Perrot, que nous avons suivi dans ce récit.

Qui ferai-je monter ici pour plaider en ma faveur. Mon père? il est mort. Mes frères? je n'en ai pas. Mes enfants? il ne m'en est pas encore né. Vous donc, tenez-moi lieu et de père et de frères et d'enfants. C'est dans vos bras que je me réfugie, c'est vous que j'implore, que je supplie; sollicitez et obtenez de vous-mêmes mon salut. N'allez point, par manque d'hommes, faire citoyens des Thessaliens et des Andriens, tandis que ceux qui sont, de l'aveu de tous, citoyens d'Athènes, ceux auxquels il sied d'être des gens de cœur et qui le pourront être parce qu'ils le veulent, vous les perdriez... Ne trompez donc ni les espérances que vous pouvez placer en moi, ni celles que je place en vous. Je n'ai plus qu'à prier ceux qui vous ont donné à tous, tant que vous êtes, des preuves récentes de leur haut^ vertu, de monter à cette barre et de vous parler pour moi, de vous dire ce qu'ils savent de ma personne. Venez ici, Anytos, Képhalos, puis les membres de ma tribu qui ont été choisis pour m'appuyer devant le tribunal, Thrasylle et les autres ^ .

Le discours Sur la paix, moins attachant et moins pathétique que le discours Sur les mystères, a les qualités qui conviennent au genre délibératif, la clarté précise des idées, la suite et la force des arguments, une ferme et calme raison. En le lisant, on adopte facilement les conclusions de l'orateur; on voterait la ratification du traité, dont les préliminaires avaient été arrêtés entre les ambassadeurs d'Athènes et les Lacédémoniens.

Le style d'Andocide marque un pas de plus dans les progrès de la langue oratoire : la marche est plus libre et plus aisée que chez Antiphon, les phrases sont moins chargées que chez Thucydide, la construction a gagné en naturel et en largeur, l'antithèse n'est plus prodiguée, les assonances et les allitérations ont disparu.

Si le talent d'Andocide a été peu signalé chez les

1. Nous reproduisons l'excellente traduction de M. G. Perret, Nous avons essayé, mais en vain, de faire mieux.

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anciens cL chez les modernes, celle indifrérence s'explique sans doute par les côtés tristes du caractère et de la vie de l'orateur. M. Perrot, qui le premier chez nous a donné de lui une appréciation étendue, fait remarquer encore, à la fin de sa belle élude, qu'Andocide sert comme de lien entre les anciens attiques, Périclès, Antiphon, Thucydide, et les orateurs et les écrivains du iv" siècle.

Dans cette nouvelle période, le premier nom qui se présente à nous, et ce n'est pas un des moins célèbres, est celui de Lysias.

Lysias. — Le père de Lysias, Képhalos, était un Syracusain domicilié à Athènes, oùilétablit, à l'époque et avec les encouragements de Périclès, un atelier d'armes. Lysias naquit dans cette ville en -431 •. Il faut rejeter la tradition qui le donne comme un des fondateurs de ïhurium en Italie ; mais il passa dans cette ville et en Sicile une partie de sa jeunesse; il devait avoir des parents à Syracuse, ce qui explique qu'il y ait suivi les cours de Tisias et d'un autre sophiste rhéteur, Nicias. En 412, après les désastres d'Athènes, la ville de Thurium entra dans l'alliance de Sparte. Alors Lysias et Polémarque revinrent à Athènes et y continuèrent l'industrie de leur père. Lysias, en même temps, ouvrait une école de rhétorique.

Les deux frères n'étaient pas citoyens ; ils n'avaient que le titre de métèques (étrangers domiciliés). Cependant ils furent impliqués, en 403, dans les violences des Trente. Ce fut leur fortune qui les perdit; on déclara qu'ils étaient ennemis du gouvernement, et, avec

1 . C'est la date fixée d'après des docuaieuts très probauts par Ant. Westerinanu. Il est doue faux que Lysias soit parti à làge de quinze ans avec son frère Polémarque pour prendre part à la fondation de Thurium, en 444.

huitautres métèques, presque tous opulents, ils furent condamnés à mort et leurs biens confisqués. Lysias a raconté d'une manière frappante ces exécutions odieuses et les brutalités qui les aggravaient. Son frère Polémarque dut boire la ciguë sans avoir été jugé, sans même qu'on lui eût fait connaître le motif de sa mort. Quant à lui, il s'échappa et se retira à Mégare, d'oii il se mit en rapport avec ceux qui préparaient la délivrance d'Athènes. Il fut un des plus actifs auxiliaires de Thrasybule, et, après l'expulsion des Trente, il reçut comme récompense le litre de citoyen. Mais ce décret, rendu sur la proposition de Thrasybule, fut attaqué comme illégal par un des membres les plus influents du gouvernement nouveau, et Lysias fut rejeté dans la classe des isotèles. On appelait ainsi des étrangers qui payaient les mêmes impôts que les citoyens et jouissaient des mêmes droits civils, mais qui ne pouvaient ni prendre part aux délibérations politiques, ni arriver aux honneurs. Comment expliquer cette disgrâce qui frappait Lysias, un des restaurateurs de la démocratie, et par contre-coup Thrasybule, le libérateur d'Athènes ? On exploita sans doute contre lui sa profession de rhéteur, suspecte aux Athéniens, et son amitié peur Socrate, que la réaction religieuse de cette époque désignait déjà comme victime. Képhalos et son fils avaient été en commerce étroit avec le philosophe, et, au moment du procès, Lysias écrivit un plaidoyer qu'il ofl'rit à Socrate et dont celui-ci refusa de se servir. On croit aussi qu'il composa plus tard une apologie destinée à défendre la mémoire de son ami.

Lysias n'était encore qu'un maître de rhétorique, lorsqu'un incident judiciaire le tira des exercices de l'école et vint donner à son talent une direction nouvelle. L'amnistie proclamée au retour de Thrasybule n'avait excepté que les Trente et quelques-uns de leurs agents les plus compromis; encore ceux-ci pouvaient-

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ils rentrer ;\ la condition de soumettre leurs ad os h l'examen d'un jury ; c'est ce qu'on appelait la reddition des comptes. Eratosthène, Tassassiri de Polémarque, ami de Théramène, et, comme lui, personnage versa tile, courtisan du succès et toujours prompt à se séparer des vaincus, demandait à rendre ses comptes. Lysias saisit cette occasion de venger son frère. Dans cette cause personnelle il parut en accusateur, et son éloquence sobre, terme, serrée, pleine d'une émotion contenue et sans phrases, accabla le coupable. On croit, sans en avoir la preuve certaine, que celui-ci tut condamné.

Dès lors Lysias change de manière. C'était un rhéteur élégant, habile à disserter sur des sujets frivoles et à cadencer des phrases sonores et creuses. Il renonce à l'art, suivant l'expression de Gicéron*; il arrive même à en nier l'efficacité : « La rhétorique, disait-il au rapport de Quintilien, est chose d'expérience, non de théorie*. » Faute du titre de citoyen, il ne peut aborder la tribune; mais il compose des plaidoyers pour les tribunaux, et parfois des procès politiques lui fournissent l'occasion de continuer par la bouche d'un autre sa guerre et ses vengeances contre les Ti-ente. Le style prend alors un caractère de vivacité et de force où l'on devine facilement l'accent d'une passion personnelle. En même temps ses discours, largement payés, lui rendent la fortune dont les Trente l'avaient dépouillé, et subviennent aux dépenses d'une vie qui donnait, comme celle d'Andocide, une large part aux plaisirs.

Chez les anciens on citait sous le nom de Lysias quatre cent vingt-cinq discours, dont deux cent trente-

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