Panalhénaïque, § H
r^SO IIISTOIIU: I)i: f,\ LITTltUATl-IUO GUECgCK
par une douxièmo transformation, il devint maître de rhétorique.
Son enseif,^nement eut une f^rando célébrité, et, suivant l'expression de CifXTon, son école fut un atelier d'éloquence, ce l'ut le cheval do Troie d'où sortirent les grands maîtres'. D'abord établi à Chio, il y eut pour élève l'historien Théopompe ; à Athènes son école reçut la plupart des jeunes f,'ens distingués du temps, Ephore, le futur historien, ïimothée, his du grand général Gonon et destiné lui-même à être un des plus habiles capitaines d'Athènes, des poètes tragiques, des sophistes, des orateurs. Parmi ces derniers il faut citer Lycurgue, citoyen austère, orateur véhément, peutêtre Isée, Hypéride, Démosthène ; pour les deux premiers les critiques restent incertains, pour le troisième, Plutarque combat formellement l'opinionrépandue.
Comme tous les rhéteurs qui l'ont précédé, Isocrate avait rédigé un traité à l'usage de ses élèves; plus d'une fois Quintilien y fait allusion^Ily développait cette idée, si souvent reproduite dans ses discours, que la rhétorique est fille de la philosophie. Il distinguait les différentes parties du discours et fixait les conditions de chacune d'elles ; il développait surtout avec abondance les règles de la propriété des mots et de la construction de la période. Ces préceptes devaient être accompagnés d'applications; peut-être faut-il placer parmi les exercices d'école des opuscules très frivoles, tels que V Éloge d'Hélène, le Bus iris, VArchidamus, le Plataïque, Nous savons d'ailleurs par Isocrate lui-même qu'il s'entretenait avec ses élèves
1. Deorat, II, 22. « Ecce tibi exortus est [socrate?, magister istorum omniam, cujus ex ludo, taaquaiii ex eqiio trojauo, meri principes exierunt. »
2. Voir surtout au livre IV de Y Institution oratoire, eh. II, § 31- 32. (Conseilspour l'exorde et la narration.)
d'autres compositions plus sérieuses dont nous allons parler et dont quelques-unes lui ont coûté des années entières de travail. Il nous apprend qu'il en discutait avec eux le plan et les idées; sans doute, avant de les publier, il leur en donnait plusieurs lectures.
En effet, Isocrate, trop épris de sa réputation et trop persuadé de son mérite pour renoncer complètement à un rôle politique, chercha dans des dissertations écrites l'influence qu'il ne pouvait demander à la tribune; et, à propos de toutes les grandes affaires qui intéressaient Athènes et la Grèce, il composa et répandit des discours supposés. Voici donc une troisième transformation de sa vie et de son talent : il avait écrit des plaidoyers, il avait été et il resta longtemps rhéteur; il devint écrivain politique, il fut ce que nous appelons un publiciste. 11 reste de lui cinq grandes compositions de ce genre.
Déjà, à l'occasion de Lysias, nous avons dit quelque chose de la plus célèbre, le Panégyrique, et de la pensée générale qui règne dans ce long discours, comme dans le fragment conservé du Panégyrique de Lysias. La Grèce use ses forces en guerres intestines, entretenues souvent par le roi de Perse. Elle qui a fait trembler Darius et Xerxès, et qui pourrait si facilement, (les expéditions de Xénophonet d'Agésilas l'ontprouvé), renverser cet empire aux pieds d'argile, elle reçoit l'or de celui qu'elle appelle le grand roi; les ambassadeurs des différentes cités helléniques vont intriguera sa cour et mendier son appui. Isocrate s'indigne de toutes ces hontes dont l'austère Lacédémone a donné le premier exemple, et que le traité d'Antalcidas, conclu par elle, a, pour ainsi dire, consacrées. A cette domination Spartiate qui a pesé si lourdement sur la Grèce, il oppose celle d'Athènes, justifiée par le génie comme par Ihéroïsme, et il évoque tous les grands souvenirs de cette ville, reine de la Grèce et du monde par les
382 iiiSTOiiU': m: lv ijttkuatukk (iKHxyuE
IcUres cl p.ir l(;s arts. 11 pi'ùcJie donc aux Grecs humiliés l'ordro, la modération, la concorde ; il les invile à réunir leurs forces et à les tourner contre cet empire dont il étale la faiblesse. (]'estle fond du Pané'iyrlfpxc^ et ces grandes idées firent le succès du discours. Athènes en fut charmée; les ennemis qu'avaient faits à Sparte tant de violences et d'injustices applaudirent au. Panégt/rff/KC. Mais à ces brillantes amplifications il manquait une conclusion pratique: comment rétablir entre les cités grecques cette union que proche l'écrivain? comment trancher la question de suprématie, objet de tant de guerres sanglantes? Isocrate propose de partager le commandement : Athènes aurait les Hottes, Sparte les armées de terre. Mais une telle idée était-elle réalisable ? Pouvait-on espérer que Sparte victorieuse renoncerait d'elle-même à la plus importante partie de son empire et rendrait à sa rivale une puissance qu'elle lui avait enlevée par une lutte demi-séculaire? On chercherait encore plus vainement les conclusions pratiques dans les autres écrits politiques d'Isocrate, VAréopagitique, le Discours sur la paix, le Discours à Philippe^ le Panatkénaîque.
Le ?>\x]Qi à^y Aréopagitique n*a rien qui explique ou justifie ce titre. Gomme le dit M. G. Perrot, c'est un sermon mis sous l'invocation de l'aréopage. Dans la première partie, l'auteur donne aux Athéniens des conseils de paix, dans la seconde il les invite à réformer l'état intérieur de la république.
Le Discours sur la paix est inspiré par cette lutte d'Athènes contre Ghio, Gos, Pihodes, Byzance, qui est connue dans l'histoire sous le nom de Guerre sociale (355). Il conseille aux Athéniens vaincus d'abandonner leur suprématie sur leurs alliés et par conséquent de renoncer à cet empire maritime qu'ils avaient réussi à reconstituer : ils vivront tranquilles, consolés de l'humiliation présente par les souvenirs de la gran-
deur passée. Cette modération sera pour le roi de Macédoine, Philippe, un salutaire exemple; il cessera d'entreprendre sur les colonies athéniennes des côtes, de menacer la Thessalie et ensuite toute la Grèce. A cette naïve confiance en son désintéressement Philippe répondait parla prise d'Amphipolis, de Pydna, dePotidée, d'Olynthe, par la conquête de la Thessalie, par l'occupation des Thermopyles, par la dévastation de la Phocide, et il imposait aux Athéniens cette triste paix de 346, paix à laquelle Démosthène lui-même, devenu depuis six ans l'énergique promoteur de la guerre d'indépendance, dut se résigner. Bien différent du grand orateur et de ses éloquents auxiliaires dans la lutte contre Philippe, Hypéride et Lycurgue, Isocrate publia alors son Discours à Philippe; et lui, sincère et honnête, il se fit, par l'aveuglement de ses éloges, le complice des orateurs vendus à la Macédoine, tels que Démade et sans doute Eschine. Il admire, il célèbre Philippe ; il voit en lui un génie tutélaire qui va défendre la Grèce contre l'invasion des Perses. Il est resté de quarante ans en retard sur les événements; il développe encore le thème du Panégyrique, écrit trente-six ans plus tôt (380), c'est-àdire l'union de tous les Grecs, et la guerre contre l'Orient. Mais, cette fois, c'estPhilippe qu'il désigne pour le commandement suprême, c'est lui qu'il invite à prendre ce rôle. Il y a longtemps que le rusé Macédonien s'est tracé ce programme, mais non de la manière que l'entendait le rhéteur infatué de ses phrases : c'est après l'asservissement de la Grèce qu'il se jettera sur l'empire des Perses, ce sont les Grecs domptés, devenus entre ses mains un instrument docile comme la phalange, qu'il lancera sur Darius.
La dernière dans l'ordre des temps de ces grandes compositions aussi peu pratiques qu'elles sont brillantes, c'est le PanaUiénaïque, Isocrate avait quatrevingt-quatorze ans quand il le commença; il l'acheva
'\Hï iMsroim; di: la liiii-kaiihk (iitKcor.i-;
à^é do qual,rc-vin^4-(Jix-so{)t ans. C'est onrore l'éloge enthoiisiasle d'Athènes connme dans le l*am(pjriffue\ c'est en môme temps, presqn'/i la veille de la bataille de Chéronée, un retour complaisant du puhlieiste sur sa longue carrière et sur les beaux discours dont les larges et savantes périodes ont enchanté et enchantent encore les oreilles de la Grèce.
Une quinzaine d'années plus tôt, il avait déjà. jugé nécessaire de se décerner, sous la forme de l'apologie, une véritable apothéose. C'est l'objet véritable du Discours sur V échange (periantidoseos), discours fictif comme ceux que nous venons de parcourir, où Isocrate se suppose traduit devant des juges athéniens, accusé par des ennemis acharnés contre lesquels il défend sa vie et ses œuvres. On sait que, chez les Athéniens, les trois cents citoyens les plus riches, appartenant à la première classe, devaient supporter la charge souvent fort lourde de certains services publics, par exemple l'armement d'une trirème, l'équipement des chœurs des tragédies et des comédies, et les frais de l'instruction des choreutes. Quand un citoyen désigné pour un de ces services publics appelés liturgies se trouvait trop pauvre pour y suffire, il devait désigner un Athénien qui ne figurât pas déjà sur la liste des Trois-Cents et qu'il jugeât plus riche que lui. Si celui-ci refusait la liturgie, il devait accepter l'échange des biens avec son adversaire. Une action de ce genre avait été intentée à Isocrate au sujet d'un armement de trirème. Ce futson beau-fils, devenu son fils par l'adoption, Apharée, qui le défendit. Isocrate succomba et s'acquitta de la triérarchie. Le discours d'Apharée existait encore au temps de Denys d'Halicarnasse. Mais celui que nous avons conservé répond, nous l'avons dit, à une accusation purement imaginaire. Isocrate nous apprend qu'il en commença la composition à l'âge de quatre-vingt-deux ans, c'est-à-dire en 354. Il
y passe en revue toute sa vie, et c'est là que se trouve pour la postérité le véritable intérêt du discours. Il se défend d'avoir jamais fait métier de l'éloquence : il n'a jamais séparé la pensée de la parole, la morale delà rhétorique; il a été un orateur philosophe. L'objet qu'il s'est proposé toujours, c'est la prospérité et la grandeur de son pays. Il a prêché l'ordre, la modération, la concorde au dedans, et au dehors l'union de tous les Grecs contre les Perses. L'analyse de ses discours lui donne raison, au moins en apparence. Au fond, toutes ces œuvres ne sont que des compositions d'école, élaborées pendant des années, qui le plus souvent n'allaient pas à leur adresse, et qui n'ont exercé aucune influence sur les événements. Rien de précis, rien de pratique ; c'est une prédication morale qui ne s'inquiète pas de l'application. Même quand le discours a la forme délibérative, c'est l'éloquence du genre académique.
Ace genre appartiennent encore troispetits ouvrages antérieurs au Panathénaïque, YÉvagoras, le Discours à Nicoclès et le Nicoclès ouïes Chypriotes. Évagoras, roi de Salamine et de presque toute l'île de Chypre, avait rendu de grands services aux Athéniens. Au moment de leurs désastres, il avait aidé leur fortune à se relever, et Conon dut en partie aux vaisseaux qu'Évagoras mit à sa disposition sa victoire de Guide. Plus tard quand Évagoras, malgré l'inégalité des forces, soutint une guerre contre Artaxerxès Mnémon, Athènes ne fut pas ingrate et ne cessa de lui envoyer des secours. Après avoir conclu avec le grand roi un traité fort honorable, Évagoras périt assassiné (374). Le panégyrique d'un tel prince offrait une riche matière à Isocrate et ne pouvait déplaire aux Athéniens. Il valut en outre à l'auteur une récompense plus solide que les éloges : Nicoclès, fils d'Evagoras, lui envoya vingt talents, c'est-à-dire plus de cent dix mille francs.
380 iiiSHHi;i; liio i.\ FJ rii-MM I lu. •.HK«:yrK
Il est probiible que, (Jo luêrne, les deux autres œuvres furent larf^'ement rétribuées. La première est une sorte (Je a Petit carême prftché devant un prinr-e païen pour l'éclairer sur ses devoirs et lui proposer un idéal de ^^ouvernernont '. » Isocrate, connrne Xénoplion et Platon, n'est pas admirateur de la démoeralie; il lui préfère une royauté paternelle dont le Cyrus de la Cyropédie représente l'idéal plus brillant que réalisable. Le Nicoclès e»t une harangue du roi de Salamine k son peuple : Nicoclès célèbre aussi, en commençant, les avantages du gouvernement monarchique; puis il s'arrête assez complaisamment sur l'éloge de ses propres vertus ; enfin il énumère aux habitants de Chypre leurs devoirs envers leur souverain. Quelques critiques doutent de Pauthenticité de ce petit écrit qui, par les idées et par le style, est bien de la famille des autres.
Honoré des rois comme de ses concitoyens, riche des libéralités de ces princes qui payaient magnifiquement ses discours comme autrefois les odes de Pindare, enrichi également par ses élèves dont l'un, Timothée, lui donna un talent * en même temps qu'il lui élevait à Eleusis une statue de bronze, Isocrate cependant ne conserva pas jusqu'au bout de sa longue existence cette sérénité d'âme, cette satisfaction de lui-même et de son rôle qui s'épanchent dans tous ses ouvrages. Il vécut assez pour reconnaître qu'il avait été dupe de Philippe, pour s'avouer à lui-même que ces orateurs, dont il enviait secrètement la puissance et la gloire et dont il n'approuvait pas la conduite, avaient mieux pénétré que lui l'ambition du roi de Macédoine, mieux servi, mieux défendu que lui leur patrie. Ses illusions devaient être déjà dissipées quand