ORATEURS ATTIQUES
Deuxième période. — Lycurgue, Hypéride, Dinarque.
Les orateurs qui nous restent à étudier ont tous pris une part active aux alTaires de leur pays et joué un grand rôle dans les luttes de la tribune, soit en poussant les Athéniens à la guerre contre Philippe, soit en S'e faisant, par conviction et plus souvent par intérêt, les partisans de la paix avec le roi de Macédoine.
Lycurgue. — Lycurgue, né à Athènes vers le commencement du iv"* siècle, mort en 326, est un des grands caractères de cette époque où les caractères sont rares. L'austérité de sa vie fait un étrange contraste avec l'élégance et la facilité des mœurs de ses contemporains. C'est le Gaton d'Athènes, et, dans sa conduite politique, il montre l'intégrité sévère, Pactive vigilance, l'ardeur dans la poursuite des coupables, qualités du célèbre Romain dont le nom est étroitement uni à celui de censeur {Cato censorius) et qui est devenu comme le type de cette magistrature.
Adversaire convaincu et ardent du parti Macédonien, intimement uni à Hypéride et à Démosthène dans cette guerre oratoire qui tint longtemps en échec les armées de Philippe, Lycurgue servit son
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pays par ses actes comme par son éloquence. Pendant douze'ans (.'Vi.l-32U) il admiiiislraliis finances d'Athènes, et, m<';na,t<('r dos ressouiMMîs publiques rju'il doubla par sou habile gestion, il leur donnua le plus utile emploi, garnissant les arsenaux, équipant les soldats, augmentant la Hotte, armant son pays contre cet envahisseur étranger dont il dénori(;ait l'ambition. Mais l'austère magistrat n'oubliait pas les arts de la paix : il travailla à l'embellissement des stades et des gymnases d'Athènes, et il fit porter un décret pour élever sur la place publique des statues de bronze à Eschyle, Sophocle et Euripide, et pour faire de leurs œuvres une édition, pour ainsi dire, nationale, qui serait déposée dans les archives publiques. Athènes lui dut aussi une sécurité depuis longtemps inconnue: chargé de la police intérieure, il poursuivit et chassa les malfaiteurs; ses lois sévères, qu'on accusa d'être écrites avec du sang, comme celles de Dracon, firent trembler les méchants, mais permirent aux bons de se rassurer.
Souvent accusé, comme Caton, en raison même de son intégrité et de sa sévère vigilance, Lycurgue confondit toujours ses accusateurs. Il accusa lui-même encore plus souvent, et avec une terrible véhémence^ les traîtres vendus à Philippe. Après la défaite de Chéronée, il fut un des négociateurs qui eurent la pénible tâche de défendre contre le vainqueur les intérêts d'Athènes; il obtint du moins pour son pays des conditions moins dures que celles qui furent imposées aux autres villes. Plus tard^ après la destruction de Thèbes, Alexandre demanda sa tète avec celle de Démosthène; il dut la vie à l'intervention de Démade, orateur vendu au parti macédonien. Sa mort (326), antérieure de trois ans à celle du conquérant, le préserva sans doute du sort qu'Antipater réservait à Hypéride et à Démosthène; il avait d'ailleurs plus
de quatre-vingts ans. Une statue en bronze lui fut élevée dan? le Céramique ^
Élève li'Isocrate, Lycurgue avait sans doute retenu de son maître la pureté et la science du langage, mais il différait complètement de lui par le caractère de son éloquence. Ce n'est plus l'élégance et la grâce harmonieuse d'Isocrate; ses qualités éminentes sont l'énergie, l'élévation, la véhémence. Il passe aussi pour avoir été disciple de Platon, et l'on attiibue à l'influence du philosophe ces développements moraux, ces analyses pénétrantes qui donnaient à ses discours plus d'ampleur et d'abondance. Plutarque connaissait de lui quinze discours; nous n'en possédons qu'un, Taccusation contre Léocrate, riche citoyen qui avait abandonné Athènes après Ghéronée et dont l'orateur demande la condamnation comme traître à la patrie. Ce beau plaidoyer politique est plein de force et de grandeur, on y sent gronder une indignation simple, vraie, partie du cœur. Léocrate échappa à la condamnation, mais à la faveur de régali(é des suffrages. Lycurgue accusa aussi Lysiclès, général qui commandait à Ghéronée. L'historien Diodore - nous a conservé un fragment de ce discours, plein de l'amertume dont il fait le caractère principal de Téloquence du terrible orateur (picria).
Tu commandais l'armée, Lysiclès, et quand mille citoyens sont morts, quand deux mille sont prisonniers, quand un trophée a été élevé contre la république, quand la Grèce tout entière est esclave, quand tous ces malheurs sont arrivés, toi
1. C'était le beau quartier d'Athènes: on y voyait des portiques, des temples, des stades; c'était un lieu de promenade et de réunion ; ou y faisait les funérailles et les oraisons funèbres des citoyens qui avaient péri à la guerre.