‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 136 sur 267 · M. Jules Girard. Etudes sur Véloquence attîqup · texte numérisé non relu

M. Jules Girard. Etudes sur Véloquence attîqup

cadeaux des grands personnages, des villes, ou des rois étrangers, auxquels, sans manquer à leurs devoirs, les orateurs en renom rendaient souvent des services magnifiquement récompensés.

Heureusement les dangers de la patrie, les cris d'alarme jetés par quelques généreux citoyens, secouèrent fortement l'âme d'Hypéride et donnèrent à sa vie un noble emploi, à son talent un grand et vigoureux essor.

Son rôle politiquejusqu'à la bataille deChéronée. — Hypéride, déjà célèbre par les plaidoyers qull avait composés pour beaucoup d'accusés, devint, à partir des menaces de la Macédoine, orateur politique. Gomme Lycurgue, comme Démosthène, il joignit sans cesse l'action à la parole : il équipa des galères à ses frais, il approvisionna de blé les armées, il remplit à la fois les coûteuses fonctions de chorège et celles de triérarque. En même temps il allait conclure des alliances, solliciter des secours ; il haranguait les assemblées des peuples étrangers pour les entraîner dans la lutte : c'est ainsi qu'il décida les habitants de Chio à joindre leurs vaisseaux à ceux d'Athènes pour la défense de Byzance ('^39). Cette activité déjoua les calculs de Philippe comme elle avait, dix ans plus tôt, fait échec à sa tentative sur TEubée, et cette clef des mers helléniques fut sauvée. Dans les intervalles de ses ambassades et de ses expéditions (car comme triérarque il faisait partie de l'expédition de Byzance), Hypéride parlait à la tribune d'Athènes, et s'attaquait hardiment aux traîtres soudoyés par Philippe.

A partir de la paix boiteuse conclue en 346, son alliance avec Lycurgue et Démosthène fut étroite. Athènes hésitait encore entre le parti macédonien et le parti de la guerre : les trois courageux orateurs s'appliquèrent à réveiller l'esprit public, à démasquer les

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traîtres par des accusations retentissantes, qui mettaient au grand jour leur infanriie. C'est ainsi qu'Ilypt'iride se chargea de poursuivre Philocrate d'Ilagnuse qui étalait impudemment h Athènes les dépouilles d'fjlynthe; cet homme s'enfuit sans attendre sa condamnation. Mais l'orateur Eschine, auquel Démosthène inlen tentait vers le môme temps le fameux procès sur les Prévarications de l'amOassade, obtenait son acquittement. Cet échec ne découragea pas les trois chefs de la résistance à la Macédoine ; à la tribune ils entraînent le peuple, ils font voter les expéditions, quelquefois, nous l'avons vu, ils y prennent part, ou ils négocient les alliances. Après l'invasion de la Béotie et la prise d'Élatée par Philippe, c'est Démosthène qui se charge d'ouvrir les yeux des ïhébains et qui décide l'alliance entre les deux peuples également menacés. A son retour, Hypéride lui fait décerner une couronne d'or qui est proclamée aux grandes Panathénées et contre laquelle un mercenaire de Philippe protesta vainement par une accusation sans succès. Retenu dans la ville par les fonctions de prytane, Hypéride ne parut pas h Chéronée ; mais, à la suite de cette journée désastreuse, il déploya, pour préparer la défense d'Athènes, une activité égale à celle de Démosthène : le rappel des exilés, l'affranchissement des esclaves, les droits de citoyen donnés aux métèques, d'autres mesures extraordinaires furent décrétées sur sa proposition et par l'entraînement de son éloquence. Quand un certain Aristogiton l'attaque au sujet de ces mesures, il se justifle éloquemment par les périls de la patrie : « Ce n'est pas moi, s'écrie-t-il, qui ai fait cette proposition, c'est la bataille de Chéronée ! » Aristogiton lui demande s'il a proposé que les esclaves soient libres. « Oui, pour que les hommes libres ne soient pas esclaves. » — Que les exilés soient rappelés, u Oui, pour que les citoyens ne soient pas envoyés en exii. » — Il n'a donc pas ob-

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serve les lois qui défendent ces mesures. « C'est que les armes des Macédoniens m'empêchaient de les voir. » Ces éloquentes réparties ont été citées avec une juste admiration par les critiques de l'antiquité, Dion Ghrysostome, Longin, Hermogène, etc.

Son accusation contre Démade. — Ils nous ont aussi conservé un beau fragment d'une accusation d'Hypéride contre^Démade. Cet orateur, un des plus fougueux partisans et des plus effrontés mercenaires de Philippe, avait présenté un décret pour faire conférer à l'Olynthien Euthycrate le titre de proœène, c'est-à-dire d'hôte public d'Athènes. Hypéride poursuivit Démade, et il termina son discours par une récapitulation ironique des titres d'Euthycrate à l'honneur demandé pour lui. Il proposait cette rédaction nouvelle du décret de proxénie :

Les titres que cekii-ci (Démade) a exposés ne renferment pas les véritables motifs de la proxénie. S'il faut que cet homme devienne votre proxène, voici les raisons pour lesquelles il obtiendra cet honneur; je les ai consignées et je vous les apporte : « Il a été décidé qu'Euthycrate serait proxène, parce qu'il sert les intérêts de Philippe et par ses actes et par ses paroles, parce qu'étant hipparque, il a livré à Philippe la cavalerie des Olynthiens, parce qu'après cette action il a été Fauteur de la ruine des Chalcidiens, parce que, après la prise d'Olynthe, il a mis à prix les captifs, parce qu'il a été l'adversaire d'Athènes dans l'affaire du temple de Délos, parce que après la défaite de la république à Ghéronée, il n'a enseveli aucun des morts, il n'a délivré aucun des prisonniers.

Son rôle après la défaite. — Un tel adversaire était désigné d'avance à la colère des vainqueurs. Aussi, après la destruction de Thèbcs, Hypéride fut-il com-

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pris avec Uéino.sLhène parmi les Athéniens que deniandail Alexandre;. HypcM-idc; i)rotc.sla ûncr^iquf3tnent à la tribune, et, malgré la Loute-puissance des Macédoniens, il continua sa lutte. Il défendit les généraux Ephialte et Gharidème, dont le vainqueur, après être revenu sur ses premières conditions, exigeait au moins le bannisseinent; il s'opposa à l'envoi des vingt galères qu'Athènes devait fournir à Alexandre, il accusa devant les tribunaux les chefs du parti vainqueur et leurs amis, il défendit avec éloquence les enfants de Lycurgue que la mort de leur père livrait aux attaques de ses ennemis (3i4j :

Que diront, s'écria-t-il, ceux qui passeront devant son tombeau? Lycurgue a mené une vie morleste : chargé de l'admir.istratioii du trésor, il a trouvé des ressources, il a réédilié le théâtre, l'Odéon, il a construit des chantiers, des trirèmes, (les ports; et notre ville l'a frappé d'infamie, et elle a mis ses enfants dans les fers!

Sa rupture avec Démosthène. — A Pépoque où ce discours fut prononcé, Hypéride avait rompu avec Démosthène, et celui-ci était déjà en exil. On accusait le grand orateur de mollesse à l'occasion de la révolte d'Agis; il n'avait pas assez chaudement poussé ses concitoyens à s'unir avec les Spartiates. C'est à propos de l'aiiaire d'Harpale, le gouverneur de Babylone. arrivé à Athènes avec les trésors volés à son maître Alexandre, qu'éclata violemment cette inimitié. Ce débat obscur et le procès de corruption intenté à Démosthène par dix accusateurs publics, parmi lesquels était Hypéride, ont été diversement jugés parles historiens et les critiques. L'examen de cette question aura sa place dans notre étude de la vie de Démosthène; nous croyons toutefois que le caractère du grand citoyen, du grand orateur est lavé aujourd'hui de C3

qu'il y avait d'infâme dans l'imputation que l'on faisait peser sur sa mémoire. 11 faut croire que les Athéniens ei Hypéride lui-même n'étaient pas bien convaincus du crime de Démosthène, car aussitôt après la mort d'Alexandre, celui-ci rentrait triomphalement dans sa patrie, et Athènes le voyait avec allégresse reprendre sa place parmi les principaux chefs du parti de l'indépendance.

Son rôle pendant la guerre Lamiaque. — Sa mort.

~ Reconnaissons toutefois que la direction du mouvement appartint surtout à Hypéride. Si, malgré Phocion et les répugnances des plus riches citoyens, la guerre fut décidée, ce fut la parole ardente de l'orateur qui entraîna les Athéniens ; ce fut Hypéride encore qui organisa la résistance et qui alla conquérir des alliances au parti national. Après les succès de la première campagne, de même que Démosthène avait célébré les citoyens tombés à Ghéronée, il eut l'honneur de prononcer, au nom de l'État, l'oraison fui\èbre du général Léosthène et des soldats morts sous les murs de Lamia. Sa mort suivi de près ce triomphe oratoire. Bientôt Antipater, vainqueur à Cranon, demandait les têtes d'IIypéride et de Démosthène. Les deux orateurs, qui avaient pris la fuite, se rencontrèrent, dit-on, et se réconcilièrent à Égine. Peu de jours après, Démosthène mourait dans l'île de Calaurie ; Hypéride, pris à Hermione, dans le temple de Neptune, par le traître Archias, était livré au supplice (5 oct. 322). Soumis à la torture, on a dit qu il se coupa la 'angue avec les dents pour ne nommer personne. 11 est plus probable que cette langue, coupable d'avoir si énergiquement attaqué les Macédoniens, fut arrachée par le bourreau. C'est ainsi que Fulvie, la femme d'Antoine, devait plus tard percer avec une aiguille la langue de Gicéron.

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Caractères de son éloquence. Oraison funèbre des soldats morts dans la g-uerre lamiaque. — Outre les téinoi^^tiagcs dos anciens et les rra^rnciils dont nous avons cité les plus remarquables, nous avons encore aujourd'hui, pour juger Ilypéride, des monuments plus étendus de son éloquence. En 1S47, on retrouvait sur un papyrus des fragments de son discours contre Démosthène et une partie de son plaidoyer pour Lycophron. Presque au môme moment, la deuxième moitié de cette défense et toute celle d'Euxénippe contre Polyeucte étaient découvertes. Enfin l'oraison funèbre, dont la péroraison avait été conservée par Stobée, reparaissait presque entière, retrouvée en J856 et publiée en 1858. Grâce à ces richesses nouvelles, il est plusfacile aujourd'hui d'accepter sur tous les points le jugement de Cicéron. Nous trouvions bien, en effet, dans les anciens débris des discours d'Hypéride, ces qualités que toute l'antiquité s'accorde à lui reconnaître, la justesse délicate, la simplicité élégante, les vives saillies, l'ironie fine et mordante, les récits piquants, ce qui constitue l'atticisme. Aujourd'hui il nous est permis en outre de placer Hypéride, comme le fait Cicéron dans le Brutus^ parmi les orateurs qui « provoquent les transports d'admiration, qui font à leur gré rire ou pleurer les auditeurs.» Il n'approche pas delà vigueur saisissante, de la flamme de Démosthène, mais il y a chez lui de la force et de la passion. Ces caractères sont sensibles surtout dans l'oraison funèbre, et il s'y joint une élévation qui pouvait plus rarement se produire dans les plaidoyers et dans les discours politiques.

Ce n'était pas une tâche facile que celle des orateurs chargés par l'État de rendre aux victimes des batailles un hommage public. Astreints à suivre

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