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ORATEURS AT TIQUES

Deuxième période [suite.) Eschine, Démosthène, Démade

Phocion.

Nous n'avons pu faire l'histoire de Lycurgue, Hypéride et Dinarque, sans rencontrer bien des fois le nom des deux célèbres orateurs qui prirent avec eux, soit comme amis, soit comme adversaires, une part si considérable dans les grands débats contemporains. Eschine et Démosthène personnifient, par leur talent supérieur et par l'éclat de leurs luttes politiques et judiciaires, les deux partis qui se disputaient la direction des affaires à Athènes, le parti de la paix et le parti de la guerre, le premier flétri par la postérité du nom de parti macédonien, le second honoré de celui départi national; il est impossible d'étudier leur vie et leurs œuvres sans entrer profondément dans cette question que nous avons déjà rencontrée. Ici, plus que partout ailleurs, l'histoire littéraire est intimement unie à l'histoire politique.

Vie d'Eschine jusqu'à ses débuts dans la politique.

— Eschine naquit vers 388, environ six années avant Démosthène. Il appartenait au dème de Gothoce. Ses parents étaient de condition libre et jouissaient du droit de cité. Son père Atrométas fut d'abord athlète ; banni par les Trente, il revint avec Thrasybule, fut

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soldat en Asio, cL (kvint ensuite maître dVieolc. Sa mère seniljle avoir été injustement dillamée par Démosthène qui, suivant l'usage de tous les orateurs anciens et d'Eschine lui-môme, ne se faisait pas scrupule de pénétrer dans la vie privée et dans la famille de ses adversaires. Eschine eut deux frères, Tun peintre, l'autre greffier, puis contrôleur des finances; tous les deux ont rempli d'honorables fonctions publiques.

Eschine fut d'abord comédien : il jouait les troisièmes rôles, ceux des rois et des tyrans ; si l'on en croit Démosthène, il ne put en aborder de plus importants, et quelques échecs, dont l'un surtout fut retentissant, le forcèrent à renoncer au théâtre. Malgré les railleries de Démosthène, la déclamation théâtrale a contribué sans doute à donner â la voix d'Eschine cette sonorité soutenue et brillante qui, jointe à sa forte constitution, à sa belle prestance, à sa physionomie aimable et ouverte, ne fut pas inutile à ^ses succès oratoires. On peut croire aussi qu'il puisa dans le commerce de Sophocle et d'Euripide la facilité élégante, Tabondance, la douceur, l'entente du pathétique, qualités que les anciens louent chez lui et que nous trouvons dans ses discours. Il devint ensuite scribe pubUc, puis greffier de l'assemblée populaire et du sénat. Il put, à cette école, faire l'apprentissage des débats politiques; c'est ainsi que plus tard les jeunes Romains se formaient à l'éloquence en suivant au forum les leçons pratiques des grands orateurs de leur temps.

Eschine servit dans plusieurs expéditions ; il se distingua particulièrement à la bataille de Mantinée oii périt Épaminondas (362) et, douze ans plus tard, à la iDataille de Tamynes en Eubée. Il fut couronné sur le champ de bataille, chargé par Phocion, qui commandait l'expédition, de porter à Athènes le message de

la victoire, et l'assemblée du peuple lui décerna une seconde couronne.

Un riche mariage et l'habile exploitation de propriétés qu'il possédait, paraît-il, en Béotie et en Macédoine, lui donnèrent une aisance dont il profita pour entrer dans la vie politique : il avait déjà quarante ans. Nous avons dit quelles qualités naturelles et acquises semblaient le désigner pour le rôle d'orateur, inséparable à Athènes de celui d'homme public. L'éloquence ne lui manqua pas; quelques historiens et plusieurs critiques défendent aussi sa sincérité et son désintéressement», contre lesquels la plupart des anciens et des modernes se sont prononcés. Ce qui est certain, c'est que son jugement et sa clairvoyance n'égalaient pas son talent oratoire. S'il ne fut pas vendu à Philippe, il servit puissamment, par son inintelligence de la situation et des périls de sa patrie, les calculs ambitieux du roi de Macédoine.

Enfance de Démosthène. — En abordant la vie publique, il rencontrait, parmi les orateurs qui s'étaient déjà fait un grand nom, son futur ennemi politique, Démosthène. Celui-ci, né vers 382, d'une famille bien supérieure pour la considération et la fortune aux parents d'Eschine, avait perdu son père dès l'âge de sept ans. Ruiné ainsi que sa sœur parla négligence et l'improbité de ses tuteurs, il les poursuivit devant les tribunaux dès Tâge de dix-huit ans, et il lutta contre eux pendant deux années avec une fermeté et un talent qu'on ne pouvait attendre d'un jeune homme. Dans les cinq plaidoyers qu'il prononça on trouve des qualités de précision, de sohdité, de force, de logique, qui semblent le privilège de la maturité. II est vrai que son

i. Voir M. Gastets, Eschine Vorateur (1S72) in-8. Nous avons lu attentivement cet ouvrage.

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maUrt; lsô(; pciil, corniiio iioijs l'avons dit en parlant do cet orat(Mir, en revendiquer sa part. Sans doute Isée a revu, corrigé ces discours, il a modifié des expressions, coupé et redressé des phrases; mais Ifi vraisemblablement s'est borné son rôle. 11 y a dan^ les plaidoyers contre Aphobos * et Onétor un accent tout personnel : cette ironie, ces sarcasmes, ces invectives, ces éclats de colère ne sont pas les effets calculés de l'art d'un rhéteur qui écrit froidement dans son cabinet; ils traduisent l'émotion violente d'un homme frappé dans tous ses intérêts, odieusement dépouillé, ainsi que sa m^re et sa sœur, par ceux-là même qui devaient à une veuve et à des orphelins protection et sollicitude ^

Ces débuts du jeune Démosthène ne peuvent s'expliquer sans une préparation due à de fortes études. Gomme tous les jeunes gens de familles riches , Démosthène prit des leçons de grammaire et de rhétorique. Un de ses maîtres, nous l'avons vu, fut Isée, cet écrivain habile et vif dont nous avons apprécié le talent. Suivant des témoignages que nous avons rapportés, Isée aurait même renoncé à la composition des plaidoyers pour se consacrer tout entier à son élève. On peut au moins induire de cette tradition antique qu'il avait deviné Tavenir de Démosthène et qu'il s'était donné la tâche de développer son talent. Peut-être avait-il été le confident des transports du jeune homme au spectacle du succès populaire d'un

1 . Aphobos était un des trois tuteurs, il fut condamné à payer dix talents (55,609 fr.). Onétor, beau-frère d'Aphobos. reprit laffaire deux ans plus tard. Démosthène obtint aussi sa condamnation après deux plaidoyers; il en avait prononcé trois contre Aphobos. Il réclamait à ses tuteurs trente talents (166,827 fr., soit 55,609 fr. à chacun). Suivant l'auteur de la Vie des Dix orateurs, il se contenta de légères restitutions.

2. Voir V. Cucheval. Etude sur les tribunaux athénien.<: et les plaidoyers civils de Démosthèîie, ch. vi.

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célèbre orateur du temps, GallisLrate, et dans les larmes de Démosthène, dans ce cri : « Et moi aussi, je serai orateur! » il avait vu la révélation du génie.

Suivant d'autres témoignages, Démosthène s'était procuré secrètement le traité de rhétorique d'Isocrate ; il avait lu les ouvrages de Platon, il avait écouté le philosophe dans le gymnase d'Académus. Enfin, au rapport de Denys d'Halicarnasse, il avait copié huit fois de sa main l'histoire de Thucydide, pour se pénétrer de la pensée et du style du grand écrivain dont l'influence a laissé tant de traces dans son éloquence et plus encore dans son esprit; car, si l'orateur a gardé la force ramassée et pleine de l'historien, en y joignant une clarté lumineuse que Thucydide ne connaissait pas, l'homme d'État a médité les maximes profondes, les appréciations frappantes qui font de ce livre le bréviaire de la politique, et qui devaient en faire, à plus forte raison, l'école de la politique athénienne.

Démosthène n'avait pas les aptitudes physiques d'Eschine. Faiblement constitué, maladif, il prit peu de part à ces exercices du gymnase auxquels les Grecs avaient fait sagement une place importante dans l'éducation. Le régime sédentaire, les vêtements délicats et un peu féminins que sa santé lui imposa expliquent le surnom de Batalus qui fut le prétexte d'attaques injurieuses contre ses mœurs. Selon Plutarque, Batalus était soit un joueur de flûte décrié pour sa conduite, soit un poète qui avait composé des chansons voluptueuses. Quoi qu'il en soit, si ee surnom avait été attaché à de honteux souvenirs, il est probable que Démosthène ne l'aurait pas rappelé lui-même dans le Discours pour la Couronne^.

1 . « Eh bien î veux-tu, Eschine, que je dise quel fut ton rôle et quel lïil le inien dans cette journée. Veux-tu que j'aie été un

412 iiis'i'oiiu; i)i; i.a (-htkhatihi; (.lUxguE

l'ouirîli'c liiul-il y voir aussi une allusion au b<'igaiernent dont sa jcMiriosso fut a(lccL6e. Kn offol les riKjts ballalc et banaliser désignent à la fois, dans la langue grecque, les mœurs efréminées et frivoles et le défaut du bredouillemcnt^ Go mot alors serait dérivé du nom de Battus, fondateur légendaire de Cyrène, que V\i\dare célèbre dans sa IV" Pythique. liattus était bègue, mais la frayeur que lui causa la vue des lions d'Afrique délia sa langue.

Outre ce vice de parole qui ne lui permettait pas de prononcer la première lettre du mot rhelor (orateur), Démosthène trouvait encore des obstacles dans la faiblesse de son organe, dans sa respiration courte, dans ses gestes gauches et disgracieux. On sait par Plutarque comment il triompha, grâce à la force de sa volonté et aux leçons de l'acteur Satyrus, de difficultés qui deux fois l'avaient rendu la risée du peuple. Quand il reparut à la tribune, après les laborieux exercices que nous a décrits le biographe, la transformation était complète : sa parole était nette, sa voix soutenue, souple, vibrante ; il excellait dans l'action, dont il avait compris l'importance et qu'il regardait, au rapport de Quintilien, comme le tout de l'orateur - ; il avait acquis cette vivacité mobile de physionomie, cette véhémence de gestes, tout ce pathétique extérieur sans lequel on ne remue pas les assemblées populaires. Ses ennemis lui reprochaient sa déclama-

Batalus, nom que me donnent tes injures et tes sarcasmes, et toi au contraire un héros de la scène, un Cresphoute, un Créon, ou cet OEnomaûs que tu as estropié à CoUytos par ton détestable jeu? Va, dans cette crise, le Batalus de Paeania mérita mieux de la patrie que l'Œnomaûs de Cothoce » (Pour la Courûnne, § 380, page 152, Didot). Eschine, dit-on, en jouant lerôle d'OEnomaùs, avaitfait sur la scène une chute ridicule.

1 . On rencontre chez les Grecs la double orthographe hatalos et battalos.

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