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Sur la Couronne

2. Orateurs des Portes. C'était le nom des députés que les cités grecques envoyaient aux assemblées amphictyoniques des Thermopyles (Portes chaudes).

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d'Amphissa comme les détenteurs impies d'un territoire sacré. Lui-même, dans son discours contre Gtésiphon, raconte la scène et résume son discours. Son éloquence passionnée réussit trop bien : les amphictyons, suivis de la population de Delphes, se jetèrent sur Girrha, démolirent le port, brûlèrent les maisons. Les Amphissiens accoururent à la défense de leur ville, chassèrent les amphictyons, et ainsi commença une guerre religieuse dont Philippe allait bientôt être proclamé le chef. Rien ne pouvait mieux servir ses vues, rien ne pouvait être plus fatal à Athènes.

Démosthène fut le premier à voir les suites effrayantes de cet incendi'3 si imprudemment allumé. « Eschine, s'écria-t-il, c'est la guerre que tu amènes dans l'Attique, une guerre amphictyonique ! * » L'opinion publique, sous l'empire des passions religieuses si faciles à soulever chez les Athéniens, s'était d'abord prononcée pour Eschine : mais bientôt la connaissance des faits et la réflexion changèrent les dispositions. Une assemblée extraordinaire des Amphictyons avait été convoquée à Delphes pour s'occuper des préparatifs de guerre ; il fut interdit aux députés d'Athènes d'y paraître, et les Thébains s'abstinrent également. A l'assemblée régulière d'automne, le commandement suprême des forces combinées fut déféré à Philippe. On devine sans peine qu'il se hâta d'accepter une mission que ses agents et son or lui avaient préparée.

1. Sur la Couronne, § 275. «, La guerre d'Amphissa, grâce à laquelle Philippe est arrivé à Élatée et a été nommé chef des Amphictyons, cette guerre qui amena la ruine complète de la Grèce, c'est lui qui l'a soulevée, c'est lui seul .entre tous qui a été l'auteur de tant de catastrophes. En vain alors, sans tarder un instant, je protestai, je criai dans l'assemblée : C'est la guerre que tu amènes dans l'Attique, Eschine, une guerre amphictyonique! Les uns, convoqués par lui et serrés près de lui, ne me laissaient point parler, les autres s'étonnaient et se figuraient que je lançais contre lui, par haine personnelle, une accusation imaginaire. »

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Prise d'Élatée — Rôle de Déraosthène. — A l'instanl, le vcn'^eur du ternplc do Delplies lance ses proclamalions, et marche avec ses troupes sur les Thermopyies qu'il franchit et sur Nicée, ville voisine, occupée depuis la fin de la premi('ire guerre Sacrée par une garnison thébaine et macédonienne, mais qu'il jugea plus prudent de confier aux Thessalieris. Puis il entre en Phocide, et s'empare d'Élatée, dont il relève les murailles et fait une citadelle menaçante; il occupe en môme temps Cytinium, ville principale delà Doride (octobre et novembre 339j. De ces positions il dominait la Béotie. L'alarme fut grande à Athènes. Les intentions de Philippe devenaient évidentes ; il les annonçait lui-même aux Thébains en leur envoyant une ambassade, et leur demandait une alliance. Si, comme on avait trop de raisons de le craindre, Thèbes ouvrait son territoire, en trois jours Philippe arrivait à la frontière de l'Attique. Dans un admirable passage du Discours si/r la Couronne, que nous citons dans notre Recueil, Démosthène retrace à la fois et la terreur de ses concitoyens, et leur accablement, et le silence de tous les stratèges, de tous les orateurs, que le héraut, « cette voix commune de la patrie,')) pressait en vain d'apporter une parole de salut. Un seul homme parut à la tribune, un seul homme releva les courages, proposa des résolutions," les fît voter, accepta la lourde tâche de diriger les affaires dans cette situation désespérée, fit marcher vers la frontière les forces athéniennes, partit lui-même pour Thèbes avec neuf autres députés dont il était le chef. Et son éloquence obtint le plus éclatant, le plus inespéré des succès : les Thébains, ces vieux ennemis d'Athènes, ses adversaires dans la première guerre Sacrée, courtisés en ce moment par Philippe, pressés par les députés amphictyoniques qui cherchaient à réveiller dans leurs cœurs et les souvenirs des luttes

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passées et la dangereuse ardeur des haines religieuses, lesThébains s'élevèrent au sentiment d'un inlérètgénéral supérieur aux petits intérêts du moment ; la raison puissante de Démoslhène leur fit comprendre que leur asservissement suivrait l'asservissement de l'Attique, et ils acceptèrent l'alliance proposée par Athènes. C'est un des plus beaux triomphes de la parole humaine, et l'on se demande quelle dut être la merveilleuse éloquence qui l'a remporté.

Là ne se bornèrent point les services de Démosthène. Tandis qu'il faisait partir pour la Béotie l'armée athénienne, qu'il obtenait la suspension de tous les travaux publics pour consacrer l'argent aux opérations militaires, il demandait, directement cette fois, et non par insinuation et avec des ménagements oratoires trop nécessaires, que les fonds des spectacles fussent appliqués à la guerre. La loi qui frappait l'auteur même d'une telle motion était suspendue, et la proposition de Démosthène était votée. Selon l'expression de rhistorien Grote, Démosthène fut le ministre de la guerre de Tépoque : il avait part aux conseils des généraux, il délibérait avec les béotarques deThèbes, il dirigeait à la fois l'assemblée d'Athènes et l'assemblée de Thèbes, il allait dans les cités amies hâter l'armement et le départ des troupes. Il est juste de lui attribuer une grande part dans les succès des huit premiers mois de la guerre (339-338). Dans deux engagements, les alliés battirent les troupes macédoniennes. Par une autre mesure aussi habile que hardie, la Phocide fut reconstituée : on rappela les exilés, on releva les fortifications des villes démantelées, on y rétablit la population dispersée dans la campagne. Athènes célébrait ces heureux débuts par des réjouissances publiques. Sur la proposition d'Hypéride, vainement combattue par un certain Diondas, une couronne d'or fut décrétée à Démosthène, et il la reçut

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soit aux Dionysiaques de mars 338, soit, plus probablement, aux grandes Panathénées de juillet.

Bataille de Chéronée. — L'alliance de ïhèbes et d'Athènes avait déconcerté et violemment irrité Philippe. Il lui fallut faire appel à toutes ses forces, et, au mois d'août seulement, il fut en mesure d'engager une bataille décisive. Elle se livra près de Chéronée, dernière ville thébaine du côté de la Phocide. Le roi commandait le corps choisi qu'il avait opposé aux Athéniens ; son fils Alexandre dirigeait les troupes engagées contre les Thébains. Il manqua aux alliés un bon général : Phocion était alors avec la flotte athénienne dans la mer Egée ou dans l'Hellespont ; un des deux généraux athéniens, Lysiciès, fut accusé plus tard, nous l'avons vu, par Lycurgue et condamné à mort; le général thébain tomba dans la bataille, ce qui n'empêcha pas sa mémoire d'être poursuivie par des soupçons. Si le résultat fut désastreux, du moins la résistance avait été longue et opiniâtre. On a accusé Démosthène, qui combattait parmi les' hoplites, de s'être enfui lâchement. Sans doute il fut entraîné dans la déroute de ses compagnons ; mais tout proteste contre l'accusation de scandaleuse lâcheté répandue par ses ennemis et trop facilement accueillie par Plutarque. Si sa conduite avait été infâme, ses concitoyens ne lui auraient pas prodigué les marques de respect et de confiance ; on ne l'aurait pas choisi pour prendre, avec Hypéride et quelques autres, l'initiative de toutes les mesures ; il n'aurait pas été chargé d'enrôler tous les citoyens, de donner le droit de cité aux métèques, de rétablir les citoyens dégradés, d'affranchir les esclaves capables de porter les armes, de mettre le Pirée en état de soutenir un siège, de fortifier les remparts, d'établir des travaux avancés, de pourvoir à toutes ces dépenses.

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en donnant l'exemple des sacrifices personnels. Puis, quand les mesures les plus urgentes étaient prises, c'est lui encore qui partait en ambassade, qui allait chercher partout à sa patrie des alliés et des subsides. La facilité de Plutarque à ramasser toutes les anecdotes, quelque suspecte qu'en fût la source, a fait peser sur la mémoire de Démosthène cet injurieux préjugé qu'on ne dissipera jamais complètement. Et cependant ce même Plutarque raconte deux lignes plus bas un autre trait tout à l'honneur de Démosthène : (( Au soir de la bataille, quand Philippe, revenu de son ivresse, réfléchit en lui-même à la lutte terrible qu'il avait dû soutenir, il frissonna en songeant à la puissance de cet orateur qui l'avait forcé à livrer aux chances de quelques heures de bataille son empire et sa personnel »

Ainsi Démosthène est l'adversaire qu'a le plus redouté Philippe; c'est lui que les Athéniens vaincus ont désigné comme un de leurs plus actifs et plus sûrs défenseurs. Quand le péril est conjuré, quand Philippe, si dur pour Thèbes, a conclu avec les Athéniens une paix honorable, c'est encore Démosthène qui est chargé de faire l'oraison funèbre des morts de Ghéronée. En vain Eschine et un autre citoyen important, Pytoclès, protestent contre cette motion, en vain Eschine est proposé comme orateur; le peuple repousse l'ami du vainqueur et choisit celui qui a été Tâme du parti vaincu. Ce n'est pas tout : pour répondre aux attaques réitérées des amis de la Macédoine qui exploitent contre le chef du parti national le malheur public, Gtésiphon fait voter par le sénat un décret qui, pour prix des services de Démosthène dans la réparation des remparts, en récompense de son dévouement au peuple athénien et dans ses discours et dans ses

] . Vie de Déwo.tfhène, ch. 20.

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actes, lui décenio une couronne d'or. Kschine, en déposant contre (^tésiphon une accusation d'illégalité, arrêta les suites de ce décret, qui ne put être soumis au vote du peuple; mais Tadoplion du sénat prouve suflisamment la popularité de iJémoslhéne. A la même époque il était nommé intendant des blés, charge importante dans des circonstances aussi critiques; il devenait administrateur du fonds théorique, puis surveillant des murailles et défenses de la cité. Kschine renonça donc pour le moment à poursuivre Gtésiphon ; il se retira de la vie publique et il attendit, pour reprendre cette affaire, une heure plus favorable au succès de sa vengeance.

Les événements qui suivent la bataille de Ghéronée sont trop connus pour qu'il soit utile de les rappeler. Par le traité de paix, Athènes reconnaissait Philippe comme chef de la Grèce. Bientôt le congrès de Gorinthe lui déférait ce titre au nom de tous les Grecs, et le chargeait du commandement suprême d'une expédition hellénique contre la Perse. C'est au milieu des préparatifs de cette guerre que le roi tombait assassiné.

Avènement d'Alexandre. — Soulèvement de Thèbes et d'Athènes. — Destruction de Thèbes. — Cet événement inattendu ranimâtes espérances du parti national. On ne croyait pas ce jeune prince de vingt ans, que Démostbène appelait « l'enfant, » capable de porter le poids d'une telle succession. On célébra par des fêtes la mort de Philippe. Démosthène, qui venait de perdre sa fille unique, y parut vêtu de blanc et couronné de fleurs. La brusque arrivée du jeune roi comprima le mouvement; il fut proclamé, comme son père, chef de la guerre déjà préparée par Philippe. Mais l'insurrection des Barbares du Nord le rappela sur les frontières de la Macédoine. Le roi de Perse,

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Darius, en profita pour soulever la Grèce en semant son or. Il est probable que Démoslhène accepta le dépôt de grosses sommes dont il entendait disposer, non pour sa cupidité et pour ses plaisirs, mais pour ce qu'il croyait la cause de l'honneur et de l'indépendance de la Grèce. Les Thébains soulevés reçurent de lui des armes et des subsides, et son éloquence, servie par l'or de Darius, leur chercha partout des alliés. Athènes hésitait encore: la rapidité d'Alexandre et le sort lamentable de Thèbes, complètement rasée, prévinrent une prise d'armes qu'elle aurait sans doute payée bien cher. Mais Athènes avait été le foyer de la révolte ; on comprend qu'Alexandre ait demandé l'extradition de Démosthène, de Lycurgue, d'Hypéride et des autres ennemis de la domination macédonienne. Le peuple d'Athènes refusa courageusement ces conditions, que l'honnête Phocion lui-même proposait d'accepter. Enfin les efforts de Phocion et de Démade fléchirent la colère du vainqueur; il se contenta du bannissement d'Éphialte et de Gharidème, les deux chefs militaires du parti anti-macédonien. Ceux-ci passèrent en Asie, où ils prirent du service dans les armées de Darius.

Pendant les douze années qui s'écoulèrent entre la destruction de ïhèbes et la mort d'Alexandre, Athènes fut dirigée par Phocion et Démade, hommes bien différents pour le caractère, mais réunis par la conformité des vues pacifiques. Démosthène fut souvent attaqué devant les tribunaux par le parti vainqueur. Sept procès criminels, deux actions en reddition de comptes lui furent intentés par un certain Aristogiton qui recevait l'argent de la Macédoine. Il en sortit toujours vainqueur. Il en fut de même pour les accusations d'hommes obscurs tels que Sosiclès, Diondas, Mélanthos, que ses ennemis avaient lancés contre lui. Nous avons vu, en parlant d'Hypéride, que cet orateur,

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étroitement associé à la politique de Démosthône, fut accusé aussi, au lendemain de Chéroné(% parle mr;me Aristo^iton, misérable sycophante qu'on appelait le « chien du peuple. » Mais l'issue mf^me de ces procès prouve l'influence que les chefs du parti vaincu avaient conservée dans leur patrie, en dépit de l'iiumiliation d'Athènes et des victoires d'Alexandre. On se rappelle que l'austère Lycurgue, autre allié de Démosthône et d'Hypéride dans la lutte pour l'indépendance, fut investi pendant douze années consécutives de l'administration du trésor.

Eschine jugea donc prudent de se taire. Mais les conquêtes éclatantes d'Alexandre semblaient condamner la politique de Démosthène et donnaient à celle du parti de la paix la sanction brutale du succès. La révolte tentée, en 330, par le roi de Sparte, Agis, avait été promptement réprimée. C'était un nouveau coup porté aux espérances et aux secrètes aspirations du parti national. Enfin Alexandre venait de gagner la bataille décisive d'Arbelles; Darius était en fuite, l'empire appartenait au vainqueur. Eschine choisit ce moment pour reprendre son accusation suspendue depuis six ans : le procès de la Couronne commença.

Procès de la Couronne. — La lutte fut solennelle. En attaquant Gtésiphon, c'était Démosthène qu'Eschine voulait frapper, et, quoiqu'il exprime dans son plaidoyer la singulière prétention que le débat soit circonscrit entre Taccusateur et Gtésiphon, Démosthène avait le droit de répondre que cette cause était la sienne autant et plus que celle de l'accusé. Personne ne s'y trompa ; et, quand le procès s'engagea devant leshéliastes, présidés par les archontes thesmothètes, un public nombreux, composé non seulement d'habitants d'Athènes, mais de Grecs venus de toutes parts, se pressa à cet imposant spectacle. G'était une

lutte suprême, non seulement entre les deux plus grands orateurs du siècle, mais entre les deux politiques qui avaient partagé Athènes et la Grèce. Il fallait savoir à laquelle des deux le peuple d'Athènes donnerait raison. Eschine avait entre les mains deux armes terribles : il exploitait contre son ennemi les passions les plus puissantes, d'abord l'humiliation de la défaite, le sentiment amer du malheur public et le désir de s'en venger sur une victime même innocente ; puis ce fanatisme religieux dont l'histoire d'Athènes nous à fourni tant d'exemples et qui inspire à l'accusateur quelques-unes de ses tirades les plus passionnées et les plusbrillantes. D'un autre côté, cependant, la cause d'Eschine était bien misérable; sa force, il la puisait dans le malheur du pays, dans la présence des armées macédoniennes, dans les victoires d'Alexandre. Que pour un moment les Athéniens se retrouvassent libres, tous les arguments d'Eschine perdaient leur effet. Démosthène avait pour lui tout le passé d'Athènes, tout cet héritage d'honneur et de sacrifices qu'il invoque avec une pathétique éloquence. Il aura beau jeu, quand il prouvera que sa patrie, avec les nobles souvenirs de son histoire, ne pouvait courir au-devant du maître étranger, se faire complice de ses projets, combattre dans ses rangs pour l'asservissement de la Grèce, qu'elle devait protester jusqu'au bout, au nom de la justice et du droit, protester par la parole et par les armes, et ne tomber du moins qu'après une glorieuse défaite. Les Athéniens ne pouvaient rester insensibles à ces grandes idées et à ce noble serment qui évoquait leurs ancêtres :

Non, Athéniens, non, vous n'avez pas failli en choisissant le parti du péril pour l'indépendance et le salut de tous; non, je le jure par ceux de vos ancêtres qui les premiers bravèrent l'ennemi à Marathon, et par ceux qui lui livrèrent bataille à

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IMaté*', <'.t par vahik qui CMftibaLlireiiL sur leurs vaiss<;aux à Salamino et aussi à la journrc (rArléniisium, et par beaucoup d'autres étendus aujourd'hui sous la pierre des inormineritR publies, vîi.illiiuts lioFrirrif^s (jue la H<''pub!i(|ue, les ju|;(earit dignes (lu mèriit; honneur, a tous é^'aleinent ensevelis, ô Ksehine, et non pas ceux-là seulement qui avaient vaincu. (Jetait justice; car la tâche d'hommes de cœur, tous l'avaient accomplie; quant à la fortune, ils ont eu celle que la divinité leur avait répartie à chacun.

Entrelesdeux adversaires, les chancesn'étaientdonr pas aussi inégales qu'on l'aurait cru d'abord, et l'incomparable éloquence de Démosthène ne suffit pas à expliquer lerésultatdu procès. Oui, sans doute, quelle que soit la richesse, Tampleur, l'harmonie des périodes d'Eschine, quoiqu'il s'entende à évoquer les grandes images, à trouver les grands effets oratoires, toute son accusation, très méthodique, très habilement calculée, nous semble pâle à côté du discours de Démosthène, si serré, si plein, si puissant par la logique, où la passion se répand partout, entraînée, pour ainsi dire, par la pensoe et la parole, sans que la préméditation et l'effort se trahissent jamais. Démosthène n'a d'égal que Bossuet ; Eschine nous fait penser aux belles pages de Fléchier. Mais, à part cette supériorité de talent, l'orateur a pour lui sa cause même. Quand Eschine veut le confondre par les revers d'Athènes, Démosthène répond en parlant des traîtres qui ont si bien servi la fortune de Philippe, et par l'indolence publique trop prompte à s'endormir sur la foi de leurs discours :

Les villes de la Grèce étaient malades, ceux qui avaient le gouvernement et l'action étaient gagnés par des présents, corrompus à prix d'or, et les particuliers, la foule était d'une part leurrée à l'attrait du repos et de l'inertie, tous enfin affectés de l'un ou de l'autre de ces maux, chacun crovant d'ail-

leurs que le danger ne viendrait pas jusqu'à lui, mais qu'aux dépens du péril des autres, il g-arderait en sûreté tout ce qu'il possédait, pourvu qu'il le voulût sérieusement. Mais bientôt il advint que les peuples, pour prix de leur grande et inopportune indolence, perdirent leur liberté, et que les chefs, ceux qui croyaient avoir tout vendu, hormis leur personne, comprirent qu'ils s'étaient tous v>^ndus eux-mêmes les premiers.

Quand Eschine osé revenir sur la paix et sur les ambassades de 346, quand surtout il évoque les passions religieuses à propos d'Amphissa, et étale avec complaisance son rôle dans cette lamentable affaire, Démoslbène, armé des faits, le foudroie par les conséquences de cette guerre fatale, si follement attirée sur Athènes. Il prouve que c'est Eschine, que ce sont ses pareils qui ont ménagé à Philippe toutes les occasions, qui lui ont ouvert toutes les routes. Quand l'accusateur réduit à de vains discours toute l'action de Démosthène, celui-ci l'accable par l'énumération de ses propositions de lois, de ses actes, de ses magistratures, de ses ambassades. Il est encore plus fort quand il rappelle sa conduite au moment de la prise d'Élatée, et quand il termine son admirable récit par cette vigoureuse conclusion qui est un des plus frappants exemples de la gradation oratoire :

Et je n'ai pas parlé ainsi sans présenter un décret, je n'ai pas présenté un décret sans aller en ambassade, je ne suis pas allé en ambassade sans entraîner les Thébains ; mais depuis le commencement, dans tous les temps, jusqu'à la fm, j'ai poursuivi mon œuvre, je me suis donné à vous tout entier pour combattre les dangers qui enveloppaient la République.

Quand Eschine le raille au sujet de la réparation des remparts et prétend rabaisser son mérite :

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Non, R'('*cri<' Dômostliôno, co. n'est pas seulement avec des pierros ni avoc dfis brirpios qiio j'ai f7)rt,ifié Athènes, ce n'est pas (Je cola que je m'cnor^'ucillis le plus. Si tu veux examiner équitablement mes vraies fortifications, tu trouveras rJes armes, des cités, des pays, des ports, des flottes, une cavalerie nombreuse, des troupes levées pour la défense commune...

Enfin, quand son adversaire se targue du titre d'hôte d'Alexandre, Démosthène, sans sortir de sa digne réserve à l'égard du conquérant de l'Asie, rendant plutôt hommage à la générosité de son caractère, lance cette réplique accablante :

Tu dis que je te fais une injure de l'hospitalité d'Alexandre! Et comment l'aurais-tu reçue? comment l'aurais-tu méritée? Non, ce n'est pas hôte de Philippe, ce n'est pas ami d'Alexandre que je t'appellerai, je n'en suis pas à ce point de démence à moins que les moissonneurs et ceux qui font quelque autre travail pour un salaire ne doivent aussi être appelés les amis et les hôtes de ceux qui les ont payés. Mais non, non, cela n'est pas. Et comment cela pourrait-il être? Il s'en faut de tout. C'est mercenaire de Philippe que je te nommais autrefois, aujourd'hui c'est mercenaire d'Alexandre que je te nomme, et tous ceux-ci avec moi! Tu ne veux, pas m'en croire? interroge-les. Ou plutôt je vais le faire à ta place. 0 Athéniens, que vous en semble? Jugez-vous Eschine le mercenaire ou l'hôte d'Alexandre? — Tu entends ce qu'ils répondent!

Il serait cruel de placer auprès de ces admirables pages les plus beaux passages du plaidoyer d'Eschine ; nous en citons quelques-uns dans notre RecueiL L'accusation d'illégalité reposait sur trois motifs : 1° Quand Ctésiphon a proposé le décret, Démosthène n'avait pas encore rendu ses comptes comme administrateur des fonds du théâtre et de l'argent des remparts : or la loi défend qu'une couronne soit décernée à un magistrat avant qu'il ait rendu ses comptes; 2° d'après

une autre loi, celui à qui le peuple décerne une couronne doit être couronné dans l'assemblée du peuple; il est couronné dans le conseil du sénat, si c'est le sénat qui la décerne : or le décret de Ctésiphon portait que Démosthène serait couronné dans le théâtre de Bacchus, aux grandes Dionysiaques, en présence des citoyens et des étrangers; 3» Démosthène est couronné eri raison de sa vertu et de son dévouement et parce qu'il ne cesse par ses discours comme par ses actes de contribuer au bien du peuple : or il ne mérite pas cette récompense, il a été plutôt l'ennemi de sa patrie, et l'auteur de la plupart des maux qui ont frappé la république.

Eschine, dans son discours, a pris l'un après Tautre chacun de ses trois chefs de son accusation et les a discutés avec clarté, avec suite, avec habileté. Naturellement, il développe en particulier le troisième et passe en revue la vie privée et la vie publique de Démosthène. L'accusation d'impiété lui inspire un sombre tableau qui montre dans les infortunes d'Athènes, de Thèbes, de Lacédémone, le châtiment de la divinité, tandis que le peuple qui a vengé le sanctuaire de Delphes est récompensé par le commandement de la Grèce et par les victoires sur les Perses^. Dans une diatribe non moins véhémente, il apostrophe Démosthène qui, malgré les présages contraires, a envoyé ses concitoyens à une perte certaine :

0 toi le plus inutile des hommes pour une action grande et courageuse, mais le plus surprenant par l'audace de tes discours, oseras-tu dans un instant, les yeux fixés sur tous ces visages, oseras-tu dire qu'il faut te couronner pour les désastres de la patrie? Et, s'il ose le dire, vous, supporterez-vous un tel langage, et avec ceux qui ont succombé, votre mémoire

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