CHAPITRE XIV
LES PHILOSOPHES. — iOCRATE, XENOPIION, PLATON, ARISÏOTE, TIIÉOPHRASTE.
A chaque pas, dans notre histoire, nous avons rencontré les noms et l'influence des philosophes. Nous n'avons pu étudier les monuments de la tragédie et de la comédie, encore moins les œuvres des historiens et les discours des orateurs, sans devancer, en quelque sorte, l'ordre de notre exposition, sans nommer et sans apprécier d'avance Socrate et ses principaux disciples, dont l'un d'ailleurs, Xénophon, nous appartenait déjà comme historien. Quant aux sophistes que Socrate a combattus, bien qu'on puisse dire, malgré le contraste des hommes etdes doctrines, qu'à certains égards il se rattache à eux, leur histoire et leurs enseignements sont tellement liés aux origines de l'art oratoire, que nous avons dû commencer par eux l'étude de l'éloquence.
Socrate. — Rien n'est plus connu que la vie et la mort de Socrate, et plus d'une fois déjà nous nous sommes arrêté sur ce personnage étrange, si original dans sa phytjionomie, dans ses allures et dans sa conduite, libre de tous les préjugés de son temps, courageux dans l'accomplissement de tous ses devoirs, calme et résolu en face de tous les périls de la vie militaire et de la vie politique, dédaigneux de toutes
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Icb colères boil de la niiiUiludu, »oiL des tvrariîj, si puissant sur Tespril des hommes et par ses enseij^neluents et par ses exemples qu'il a marfiué d'une empreinte éternelle non seulement ses disciples immédiats, mais toute la philosophie ancienne et moderne. Les écoles qui se partaient rinfluence dans les derniers temps de la Grèce et pendant la domination romaine remontent tuutes à Socrate. A quelques égards, la religion qui est sortie du judaïsme pour renouveler le monde s'est développée au souffle de Socrate, de Platon et d'Aristote: les Pères de l'Église, les fameux docteurs du moyen âge sont les disciples de Platon et d'Aristote comme de la Bible et de l'Evangile; eux-mêmes ont honoré ces grands sages comme des précurseurs et ont voulu expliquer l'élévation et la pureté d'une partie de leurs doctrines par une révélation personnelle.
Sa prédication morale. - Sa méthode. — L'ironie et la maïeutique. — Socrate, né à Athènes en iOU ou 'i68, condamné à soixante-dix ans, en iOO ou 401, à boire la ciguë, fut d'abord sculpteur comme ^on père Sophronisque. Mais bientôt il se consacra tout entier à l'étude et à la prédication des idées morales, et il alla partout, sur les places publiques, dans les marchés, dans les boutiques des changeurs et des artisans, entouré déjeunes gens qui s'attachaient à lui. causant avec le premier venu, et enseignant dans un langage tout familier les plus importantes vérités qui intéressent le présent et l'avenir de l'homme.
C'est sans doute le règne des sophistes et les funestes conséquences de leur scepticisme qui poussèrent Socrate à cette sorte d'apostolat. Il n'a jamais rien écrit; mais, en étudiant ses doctrines dans les œuvres de ses disciples Xénophon et Platon, on y distingue trois caractères tranchés '• la lutte contre les sophistes,
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l'étude de l'homme prise comme point de départ de la science et substituée aux ambitieuses spéculations déjà discréditées par les Gorgias et les Protagoras, enfin la mise en lumière de certaines vérités nécessaires, révélées par la conscience et base solide de toute la philosophie.
C'est aux historiens de la philosophie qu'il appartient de faire ressortir ces trois parties de l'œuvre du sage et d'insister sur ce qui le rapproche et sur ce qui le sépare des sophistes, avec lesquels Aristophane et beaucoup d'autres se sont plu à le confondre. Il se rapproche des sophistes, parce qu'il continue plus sérieusement leur œuvre, en combattant, comme eux, les systèmes anciens des Heraclite et des Parménide, en les opposant habilement les uns aux autres pour les ruiner par leurs contradictions mêmes. C'est la partie négative de la méthode de Socrate, et rironle (interrogation) était son arme dans cette lutte où il confondait ses adversaires par eux-mêmes. Mais il se séparait des sophistes en ce qu'il ne renversait pas pour renverser, ni pour conclure que rien n'est certain, que tout est relatif à l'homme, et que, par suite, il n'y a ni bien ni mal, ni vérité ni erreur absolues. Appliquant ce précepte qu'il empruntait au fronton du temple de Delphes : « Connais-toi toi-même», il ramenait la science humaine à la conscience, comme à son véritable point de départ. Par l'interrogation et l'induction, il amenait les auditeurs à découvrir en eux-mêmes et à faire sortir, en quelque sorte, de leur raison les grandes vérités qui sont le domaine moral et comme le pain de l'humanité, le vrai, le beau, le juste, le bien. C'est ce qu'il appelait, par allusion au métier de sa mère, qui était sage-femme, la maïeuttque, c'est-à-dire l'art d'accoucher les esprits. Ce double procédé, Vironie et la maïeulique, constituent la dialectique, méthode que Platon a perfec-
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tionnée on la développant sous le nom de son maître. L'ironie, par un habile système d'interrogations, conduisait rintcrlociiteur à douterde lui-môme et des autorités sur lesquelles reposaient ses idées et ses préjugés, en un mot à « savoir qu'il ne savait rien; » la maïeutique l'amenait, nous l'avons dit, à découvrir en lui-même les idées justes et vraies. Ce sont des procédés de conversation qui exigeaient beaucoup de souplesse et d'esprit. Il s'y joignait naturellement une moquerie malicieuse, surtout à Tégard des maîtres orgueilleux et guindés de la sophistique ; d'autre part, la subtilité n'était pas absente de ces entretiens.
Examen des accusations portées contre lui. — Ces deux caractères ont dû contribuer aux inimitiés et aux attaques dont Socrate devait être victime. Il y faut joindre aussi le fond même de sa doctrine; car, bien qu'il ait toujours respecté, cc'mme citoyen, le culte national, et que toute sa vie il en ait observé scrupuleusement les pratiques, on ne peut nier qu'en proclamant l'existence d'un Dieu unique, infini, éternel. source de toute bonté et de toute justice, dont la Providence a fait et conserve les merveilles de l'univers, il sapait par la base les divinités du paganisme. Nous l'avons dit déjà à propos des Nuées d'Aristophane, la condamnation de Socrate était inévitable. Sur un des deux chefs de l'accusation, l'atteinte portée aux croyances nationales, Anytus, Mélitus et Lycon avaient raison, les doctrines de Socrate préparaient la ruine du paganisme, et bientôt les écoles qui lui doivent leur naissance, l'Académie, le Lycée, le Portique, en tirant les conséquences des principes posés par le maître, se chargèrent de justifier les accusateurs.
Il était plus facile aux apologistes de Socrate de le défendre sur le second point, et de prouver par ses enseignements et sa morale qu'il n'avait pas été le
corrupteur de la jeunesse. On lui reprocha les fautes et les crimes de ses disciples Alcibiade, Théramène, Crilias, les hardiesses d'Euripide, peut-être les sympathies de Xénophon pour les institutions Spartiates. Ses beaux entretiens sur tous les devoirs de l'homme, devoirs envers la patrie, envers la famille, envers lui-même, envers Dieu, seraient une réponse suffisante, si sa vie et sa mort ne donnaient à la pureté de sa morale la plus forte des confirmations, celle de l'exemple.
Sa vie privée et sa vie publique. — Simple, doux, facile dans les rapports de la famille, mari patient de l'acariâtre Xanlhippe, père aflectueux et persuasif dans les conseils qu'il donne à son fils Lamproclès^ ami sincère et courageux, il remplit avec la même fermeté sereine ses devoirs envers la patrie. Soldat intrépide à Polidée où il sauva les jours d'Alcibiade, à Amphipolis, à Délium, il eut une autre sorte de courage, plus difficile et plus rare que le premier, le courage civil. Après la bataille des îles Arginuses, une tempête avait empêché les généraux vainqueurs de recueillir les combattants naufragés et d'ensevelir les morts. Ils furent mis en accusation par leurs lieutenants Théramène et Thrasybule, sur lesquels pourtant retombait toute la faute, s'il y en avait une; car ils avaient été chargés -des soins que la tempête avait rendus impossibles. On avait soulevé par tous les moyens les passions populaires : tous les amis des généraux tremblaient, nul n'osait prendre leur défense. Socrate seul affronta tranquillement ces aveugles colères. Le sort l'avait désigné cette année même pour être membre du sénat. C'était le tour de sa section d'être prytane, c'est-à dire chargée pour un mois de l'administration