‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 163 sur 267 · Hémardinquer, La Ci/ropêdie · texte numérisé non relu

Hémardinquer, La Ci/ropêdie

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s'élond aux oracles, aux prodiges, aux songes, comme au fond le plus sérieux de la religion, qui ne néglige aucune des pratiques journalières du culte. Tel nous avons trouvé Xénophon dans ses livres historiques, et particulièrement dans les belles scènes de V Anabase ; tels il nous peint Cyrus, Abradate, Panthée, Tigrane, tous les plus aimables héros de son roman.

Le caractère politique de la Cyropédie est aussi conforme aux idées et aux préférences de Xénophon. En peignant cette monarchie calme, glorieuse, prospère, où Tesprit de subordination et de respect, où 1 amour du roi pour les peuples et des peuples pour le roi entrelient une concorde si harmonieuse, l'auteur fait la satire de la démocratie athénienne. La leçon ressort du contraste entre cette paix heureuse et les désordres, les violences, les révolutions successives qui remplissent Thistoire de la tumultueuse Athènes. L'idéal est beau, Platon le retraçait comme Xénophon ; mais l'histoire montre que le rêve est plus brillant que réalisable. La bonté, la modération, le respect des dieux, ne sont pas des vertus héréditaires qui passent d'un Cyrus à un Gambyse ou à un Xerxès; la toute-puissance des rois, comme celle des peuples, amène bientôt l'enivrement et l'infatuation. La seule base solide d'un État, république ou monarchie, c'est la souveraineté de la loi, c'est cet ordre de choses dont parle BossuetS « oij les hommes ne sont esclaves que de la loi et où la loi est plus puissante que les hommes. »

Un dernier caractère important de la Cyropédk, celui peut-être qui domine tout le reste, c'est l'esprit militaire répandu partout, c'est la place prédominante de cette partie de l'éducation dans les idées de Xénophon. On Ta dit avec raison, ce livre e^^t une

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HISTOIUE DE LA, LITTI^^RAÏIRE MHEC(,HfE 48-')

véritable « institution militaire*. » Xénophon est avant tout soldat et capitaine : ses plus brillantes narrations sont animées d'un souffle belliqueux; il admire et fait valoir les belles opérations militaires; il vante les vertus du soldat, la tempérance, la docilité, la patience, le mépris de la fatigue et du péril, et, au premier rang des qualités du général, il place la vigilance, l'activité, la prévoyance, la sollicitude pour la vie et pour les besoins du soldat. Nous avons vu qu'il pratiquait ces vertus aussi exactement qu'il les enseigne.

Quant au mérite littéraire de la Cyropédie, Xénophon y a déployé, autant et plus que dans ses autres écrits, ces qualités aimables qui le distinguent, la simplicité le naturel, la facilité, la grâce. Rien de plus juste, de plus délicat, de plus élégant que son style. 11 y a chez lui un peu de loquacité: les entretiens du jeune Gyrus avec Astyage sont parfois bien puérils ; les dissertations morales et militaires tiennent beaucoup de place. Enfin la force et l'émotion manquent, en général, dans cet ouvrage si intéressant et si exquis. De l'abeille attique Xénophon a le vol léger, le miel parfumé et pénétrant ; il n'a pas l'aiguillon : c'est dans les dialogues de Platon qu'il faut le chercher.

Platon. — Sa vie. — Xénophon est l'historien de la vie et de la prédication morale de Socrate, Platon est le disciple qui a développé ses doctrines et qui en a fait une véritable philosophie.

Platon, né vers 430, appartenait à une illustre famille; par son père Ariston il se rattachait à Codrus, dernier roi d'Athènes, par sa mère Périctione, à Solon. 11 s'appelait d'abord Aristoclès, comme son grand-père ; on dit que le nom de Platon lui fut donné à cause de la largeur de son front et de ses épaules.

J, AH". Croiset, «lans louvrage déjà cité.

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La faiblesse de sa voix et son goût poiir la poésie le détournèrent des affaires publiques. D'après des traditions anciennes, les Grecs avaient remarriué dan^ ses premières œuvres de la grâce et de l'enthousiasme. Il cultiva aussi la musique et la peinture. Après avoir lu Homère, il brûla ses essais épiques; après avoir entendu Socrale, il brûla une tragédie qu'il allait présenter au théâtre de Bacchus.

Suivant une gracieuse légende, Socrate avait rêvé qu'un beau cygne s'approchait de lui et faisait entendre des chants pleins de douceur. Le lendemain Platon demandait au sage d'être son disciple, et désormais il ne le quitta plus.

Platon fit des efforts surhumains pour sauver son maître. 11 offrit sa fortune pour désarmer les accusateurs ; il essaya de le défendre jusque dans l'assemblée du peuple ; mais on ne le laissa pas achever son discours. Malade au moment où Socrate but la ciguë, il n'assistait pas à cette sublime scène dont il a recueilli pieusement les détails et qu'il a immortalisée par le beau dialogue du Phédon.

Le séjour d'Athènes lui devint odieux; on dit même que ses protestations éloquentes l'avaient désigné à la haine des fanatiques acharnés après la mémoire de Socrate. Il se retira d'abord à Mégare auprès d'Euclide, comme lui disciple du sage, et chef de l'école appelée mégarique ou em^eç-we (disputante). Puis il voyagea en Italie, en Sicile, en Libye, en Egypte. A Tarente, il suivit les leçons du pythagoricien Archytas; à Cyrène. celles de Théodore le géomètre ; en Egypte, ilinterrogea les prêtres de Saïs. Les guerres d'Asie l'empêchèrent de pénétrer dans l'empire des Perses. A Syracuse il avait connu le tyran Denys, et il jouit quelque temps d'une grande faveur à sa cour. Mais il ne tarda pas à encourir sa disgrâce et l'on a raconté même qu'il fut vendu comme esclave. Il resta en relations d'amitié

avec le sage Dion, beau-frère du roi, et, plus tard, sur les instances de Dion , il fit deux autres voyages à Syracuse, pour gagner à la sagesse l'âme du jeune Denys. On sait qui! exerça d'abord un grand empire sur ce prince passionné et capricieux. Mais cette heureuse influence ne dura pas longtemps ; Platon ne réussit ni à le maintenir dans le bien, ni, plus tard, à le réconcilier avec Dion.

Quand PlalOQ fit ce second et ce troisième voyage en Sicile (364, 361), il avait déjà fondé à Athènes une école de philosophie, devenue célèbre sous le nom d'Académie. Pas plus que Socrate, il n'enseignait du haut d'une chaire, dans une salle fermée : il se promenait avec ses disciples au milieu d'un grand gymnase, situé sur les bords du Céphise, à la porte d'Athènes \ et planté de belles allées de platanes et d'oliviers. Ce gymnase s'appelait Académie , du nom d'un ancien héros d'Athènes, Académus, célèbre dans la légende pour avoir révélé à Castor et Pollux le lieu où Thésée avait caché leur sœur Hélène. C'est vers 388 que Platon commença ses entretiens philosophiques, auxquels accoururent bientôt de nombreux auditeurs, attirés par le charme de la parole du maître et par la puissance de son génie.

En même temps que Platon enseignait, il écrivait ses ouvrages, qui tous, même les plus étendus, ont la forme du dialogue. On sait que Socrate en est toujours le principal interlocuteur, et que le modeste disciple place dans la bouche de son maître ses doctrines même les plus originales et les plus nouvelles. Nous avons déjà cité cette réflexion qu'on prête à Socrate : « Que de choses me fait dire ce jeune homme, auxquelles je n'ai jamais pensé I » Cependant Platon n'a composé la plupart de ses dialogues qu'après la mort

. 1. A six stades, environ l'.lOO mètres.

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de son maître. Il osL possibh; que le Ph^^dm ait été publié avant cette époque ; cet ouvrage, dont le sujet est la beauté, renferme, au milieu de pages sublimes, assez de subtilités et d'idées hardies pour justifier la réflexion de Socrate.

Deux ou trois fois dans sa vie, Platon avait cédé au désir de rendre aux hommes des services pratiques et d'associer la philosophie au gouvernement. Ses tentatives auprès de Denys, le père et le fils, et auprès de Dion ne furent pas de nature h l'encourager dans ses essais. 11 reconnut qiie sa véritable mission était d'élever l'âme des hommes et de charmer leur imaginalion. 11 consacra toute sa vieillesse à les instruire par sa parole et sesécrits, etil mourut âgé de plus de quatrevingts ans, sans avoir rien perdu de la vigueur de son génie.

Œuvres de Platon. — Il est difficile d'adopter pour les dialogues de Platon une classification complètement exacte. Cependant on peut les distribuer en trois séries. A sa jeunesse appartient le Ph<'di'(\ le Protagoras, qui est une réfutation des sophistes, le Lysis, dont l'objet est l'amitié. Le Gorgias, célèbre dialogue où le philosophe combat la fausse rhétorique et dislingue de Tart vide et pernicieux des Gorgias la véritable et saine éloquence, marque la transition entre la brillante jeunesse de Platon et sa pleine maturité. Les chefs-d'œuvre de cette seconde période sont le Théélke, ou De la Science, le Sophiste, dont le titre seul fait assez connaître le sujet, le Parménide, où Socrate réfute la doctrine panthéiste du philosophe d'Élée, le Politique ou De la Royauté. Le Phédon, se place entre les dialogues un peu subtils que nous venons d'énumérer et ces ouvrages considérables, où Platon est arrivé à la pleine possession de ses doctrines, la Bépuhlique et les Z<o/>«?. Dans-le Phédon, Socrate, au

HISTOIRE DE LA LITTERATIRÉ (rkECC^lÉ l8D

moment de boire la ciguë, expose avec grandeur les preuves de l'immortalité de l'âme. C'est de tous les livres du fondateur de l'Académie celui quia le plus ému et frappé les anciens; Gicéron en est tout pénétré et on trouve dans ses œuvre:» philosophiques de beaux reflets de cette pure lumière. C'est le Phédon que Caton méditait avant de se donner la mort à Utique. La République et les Lois, à côté d'admirables vues sur le gouvernement des hommes, contiennent des théories impraticables, des chimères dangereuses, qui s'expliquent par le système général de la philosophie platonicienne.

La philosophie de Platon. — Les idées. — Il n'entre pas dans l'objet de notre livre d'apprécier cette philosophie. Qu'il nous suffise d'en indiquer rapidement les principaux traits. La théorie des idées est la base sur laquelle repose tout le reste. Les idées se manifestent dans le monde par l'ordre et Tharmonie, dans l'homme par ces conceptions élevées qui dépassent les sens, le vrai, le juste, le beau, le bien. Considérées en elles-mêmes, les idées nous conduisent à Dieu, dont elles ne font que manifester les diverses perfections.

Ainsi le domaine de la philosophie embrasse l'homme, la nature etDieu; mais, sisonobjetest universel, ce qu'elle cherche en toute chose, c'est la loi, le principe, l'absolu. Perdue avant Socrate dans les hypothèses physiques ou mathématiques, renfermée par Socrate dans le cœur humain, elle rayonne de ce centre, avec Platon, pour envelopper tout et rattacher tout à l'unité.

La dialectique. -- La dialectique est l'ensemble des procédés par lesquels Pâme s'élève à la connaissance

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des idées, et la théorie de la réminiscence explique comment l'homme, à propos des choses sensibles, découvre en lui-môme ces notions qui préexistaient dans son âme, qui étaient antérieures à son existence terrestre, dont, par conséquent, il ne fait que se ressouvenir. Plus la vie est pure, plus elle est déf^agée des sens, plus l'àme se pénètre de la lumière qui lui permet de xontempler les idées, plus elle s'éprend d'elles, plus est grand l'essor qui la porte vers cette beauté supérieure, splendeur éternelle du bien et du vrai. C'est dans le Phkire Qile Phédon que sont développées surtout ces doctrines de la réminiscence et de Vamour philosophique, amour si différent de ce que l'on entend vulgairement sous le nom d'amour platonique.

La métaphysique. — Toute la métaphysique de Platon estla conséquence de sa théorie desidées. Lesidées sont pour lui les formes difi'érentes de la perfection de Dieu; et, entre toutes les idées, celle du bien est l'idée par excellence, la cause efficace de toutes les autres, c'est-à-dire Dieu lui-même. Le monde n'a d'existence réelle qu'autant qu'il participe aux idées. Donc tous les individus se ramènent aux idées, toutes les idées se ramènent à Dieu ; donc Dieu seul existe réellement. L'unité d'existence estla clef de voûte de la philosophie platonicienne.

La morale. — La morale et la politique de Platon sont une conséquence de ses doctrines. La loi de rhomme est d'aller de ce qui paraît à ce qui est, des biens périssables aux biens vrais et éternels. L'union avec Dieu, la conformité avec Dieu est le but suprême, la règle de toute la morale. Mais, aux yeux de Platon, il suffit d'avoir acquis la connaissance de ce bien véritable pour s'élever jusqu'à lui; la science de la morale

se confond avec la pratique de la morale. C'est là une erreur grave qu'on a justement reprochée à Platon et qui va à la destruction de la liberté humaine.

La politique. -L'unité est aussi le dernier mot et l'erreur de la politique de Platon. Toute sa république idéale repose sur la subordination, ou plutôt sur la suppression de tout élément de diversité. La nation est divisée en trois classes, le peuple, les guerriers, les sages. Le peuple' doit obéissance aux guerriers, les guerriers sont soumis aux sages qui ont la direction suprême. C'est l'image des facultés de l'âme, parmi lesquelles la passion grossière {to epithumeticon) est subordonnée aux passions généreuses (o thumos) et où Tun et l'autre sont conduits par la raison [o nous). Rien n'est plus célèbre que l'allégorie platonicienne du char traîné par deux coursiers, l'un emporté et violent (ce sont les passions grossières), l'autre généreux (ce sont les passions nobles), et conduit par un sage cocher, toujours maître de son attelage (c'est la raison).

Dans un État bien organisé, la raison, c'est-à-dire les sages, a le commandement ; elle doit diriger et la valeur généreuse, représentée par les guerriers, et les instincts inférieurs, dont le peuple est l'expression.

Mais Platon va plus loin dans cette aspiration vers l'unité : il veut détruire l'individu ; il abolit la propriété, il abolit la famille. L'État seul possède et il règle la distribution des terres et aussi des tâches et des devoirs sociaux. Seul il est le chef de la famille : il décide les mariages, qu'il dissout, s'il lui plaît^ dans l'intérêt delà race ; il est maître des enfants, il règle leur éducation ; son pouvoir s'étend jusque sur leur vie. C'est le régime de Sparte poussé à ces dernières conséquences qui le rendent irréalisable.

Bientôt un disciple de Platon, devenu son contradic-

leur, Arislolo, allaquera énergiquernent dans sa base ce système en opposition avec la nature de l'homme, et il en fera ressorlir la chimère. 11 ramènera la philosophie à la réalité ; il lui coupera les ailes pour la. faire descendre sur la terre. Mais tout n'est point rêve et utopie dans les doctrines de Platon. Elles ont fondé la grande école spiritualiste ; elles ont donné à la vie humaine toute sa dignité, en établissant sur des bases solides ces trois nobles croyances : Dieu, l'âme, l'immortalilé. Par là Platon est, après Socrale, le précurseur du christianisme.

Caractère artistique et littéraire. — Il est aussi le véritable inspirateur de la poésie et des arts. Ces idées du beau, du vrai, qui nous apparaissent dans la raison et qui la surpassent, ce sont les types éternels sur lesquels l'artiste et le poète dignes de ce nom hxent leurs regards. Cicérona éloquemment interprété cette doctrine platonicienne :

(Juoique nous ne voyions rien de plus achevé que les statues de Phidias et les tableaux des grands maîtres de la Grèce, nous pouvons cependant nous figurer quelque chose de plus beau. Et cet artiste même, lorsqu'il faisait son Jupiter ou sa Minerve, n'avait sous les yeux aucune forme sensible pour en reproduire les traits. Dans son âme était empreint»' une image parfaite de la beauté; cest elle quil contemplait, c'est sur elle qu'il était fixé, c'est sur son image qu'il dirigeait son art et son ciseau ^

Notre Recueil d'extraits fera connaître quelques beaux passages des écrits de Platon, et, entre autres, sa doctrine de l'inspiration poétique.

Nous voudrions faire apprécier par quelques citations la sublimité de ses pensées, l'élévation de ses sentiments, et, autant que le peut une traduction, la

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