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Lois, livre V, commencement

n'y manque, ni la mise en scène, ni la marche progressive de l'intrigue, ni le développement et l'opposition des caractères, ni la force quelquefois pathétique du dénouement. Tantôt c'est une tragédie, comme le Phédon, qui n'a de comparable que la Cène ; tantôt ce sont des comédies pleines de finesse et de sel, dignes de notre Molière, comme le Gorgias, le Protagoras, le Banquet, L'auteur excelle à reproduire la physionomie des fameux sophistes : il les met en scène avec leurs doctrines, leur faconde, leur orgueil, avec la pompe et les antithèses calculées de leur style. Mme de Sévigné prouvait la pénétration profonde de son esprit, quand elle rapprochait ces Dialogues des Petites lettres de notre Pascal *. Et quel délicieux encadrement il donne quelquefois aux plus beaux entretiens de son maître ! Qu'on se reporte au charmant paysage du Phèdre, à celui de la République. Ces beautés avaient frappé l'imagination de Gicéron ; il a essayé, mais avec peu de succès, d'emprunter à Platon une partie de cette parure. D'ailleurs, pour animer ses dialogues, il lui manquait surtout un Socrate.

Aristote. — Sa vie. ~ Aristote, né à Stagire, colonie grecque de la côte de la Macédoine (384j, était fils de Nicomaque, médecin d'Amyntas II, roi de Macédoine. Destiné d'abord à la même profession, il perdit son père à l'âge de dix-huit ans. Il se rendit alors à Atarné, en Mysie, près d'un ami de sa famille, puis à Athènes, qu'il habita pendant vingt ans. Il devint aussitôt le disciple de Platon, qui distingua facilement son mérite et qui l'appelait « l'intelligence de l'école. )>

l. Lettre 124."J. Edition dos Grands écrivains do la France. Hachette, tome IX, p. 367. « Peut-on avoir un style plus parfait, une raillerie plus fine, plus naturelle, plus délicate, plus digne fille de ces. dialogues de Platon qui sont si beaux'' r^

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Ouoique, plus tard, comme nous l'avons dit, Aristote ait combattu certaines doctrines de son maître, il lui témoigna toujours la plus grande déférence. C'est à lui que remonte cette parole si souvent répfîtée : « J'aime Platon, j'aime encore plus la vérité. »

Aristote ouvrit aussi une école de rhétorique, et. suivant des témoignages contestables, il y combattit Isocrate, dont il ne pouvait goûter la manière et les théories oratoires. Sa II h/' i. or i que ne porte aucune trace de ces attaques.

En 348, Platon mourait, et la guerre éclatait entre les Athéniens et Philippe. Aristote, attaché au roi de Macédoine par sa naissance, par les souvenirs de son père, et aussi, dit-on, par une amitié d'enfance, se retira encore une fois en Mysie, auprès d'Hermias, souverain d'Atarné, un des plus fidèles auditeurs de ses cours. Hermias défendait contre le roi de Perse la liberté des colonies grecques; il périt bientôt, victime d'Artaxerxès . Aristote composa en son honneur l'hymne à la Vertu, justement admiré pour l'élévation du sentiment et des idées et pour la simplicité délicate du style. On en trouvera la traduction dans notre Recueil. 11 épousa Pythias, sœur ou nièce d'Hermias, et habita quelque temps Mytilène.

Quand Alexandre était né, Philippe avait adressé au philosophe la lettre suivante :

<t Sache qu'il m'est né un fils. Je rends grâces aux dieux, moins de m'avoir donné cet enfant, que de l'avoir fait naître lie ton temps. Car j'espère qu'élevé et instruit par loi, il sera digne et de nous et de la puissance dont il héritera ^ . ->

C'est en 343 qu'Aristote prit la direction des études du jeune prince, et il resta près de lui huit ans, jus-

qu'au moment où Alexandre succédait à son père. Le précepteur eut une grande influence sur son élève; il lui fit aimer la poésie et l'éloquence. On sait qu'Alexandre portait toujours avec lui dans une cassette l'exemplaire de VIliade revisé par Aristote et qu'on appelle « l'édition de la cassette. » Sans aucun doute le grand philosophe a aussi contribué beaucoup à développer dans l'âme de conquérant les qualités généreuses qui nous rendent indulgents pour ses violences et pour ses vices.

En 335, Aristote quitta la Macédoine et commença ses entretiens philosophiques dans les galeries du L^^cée, gymnase dont il a immortalisé le nom. Gomme Socrate et Platon, c'est en se promenant qu'il enseignait; de là le nom de péripatéticienne donné à son école (de peripatos, promenade). Outre ce que nous appelons aujourd'hui la philosophie, Aristote embrassait dans ses leçons tout le domaine des sciences, les mathématiques, la physique, l'astronomie, l'histoire naturelle. Grâce à son élève, il put former une riche collection d'animaux, de plantes, de minéraux de tout genre, et appuyer son exposition sur la vue et l'analyse des objets. Son enseignement avait deux degrés: la leçon du matin, à l'adresse des élèves les plus avancés, traitait les questions difficiles; la leçon du soir, suivie par les novices et par le vulgaire, développait les sujets accessibles à tous. De là vient qu'on a distingué chez Aristote deux enseignements, l'un acroamatique ou ésotérique (enseignement des disciples, enseignement intérieur ou secret), et l'autre exotérique (enseignement extérieur ou public).

A la mort d'Alexandre, Aristote fut inquiété par le parti hostile à la Macédoine. On suscita contre lui une accusation d'impiété. Il se retira à Ghalcis, en Eubée, où il mourut, en 322, à l'âge de soixante-deux ans, peu de temps avant Démosthène.

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Ouvrages d'Aristote. Quoique nous possédions un grand nombre d'ouvrages d'Aristote, tous sos travaux ne nous sont point parvenus. Nous n'avons ni ses dialogues, ni les traités populaires icxoiériques}^ auxquels seulement pouvaient s'appliquer les éloges de Cicéron et de Quinlilien sur '< l'incroyable abon dance et la grâce harmonieuse d'Aristote. ^> Ni l'une /li l'autre de ces qualités ne se trouvent dans les écrits qui nous sont connus. Son style est sec, nu, sévère, souvent difficile ;i force d'être rapide et ramassé. Dans ces expositions méthodiques et rigoureuses, l'esprit rencontre pourtant un plaisir, celui d'une expression juste, précise et pleine, d'un raisonnement serré et pressant. On se trempe à la lecture de ces œuvres ; et, en essayant de les traduire, la plume acquiert une fermeté et une décision singulières.

La seule énumération des ouvrages conservés d'Aristote est très longue.

Sous le nom général de Logique ou à' Or g a non (instrument), on comprend tous les traités qui fixent les lois de la pensée et de la connaissance humaine, c'està-dire l'instrument véritable de la science. Ils sont au nombre de six. Citons les Catégories^ où l'auteur note et classe les dix notions principales et génériques de l'entendement; les Premières et le^ Dernières AnalytiqueSy traité profond et complet du syllogisme, raisonnement dont nous avons étudié ailleurs les règles principales \ et dont Aristote est le véritable créateur ; les Topiques, sources ou lieux (fopoi) àes arguments généraux que suscitent toutes les questions de morale. Ce sont les heux communs (loni) des rhéteurs romains, qui n'ont fait que traduire le titre d'Aristote et puiser dans ses répertoires. Nous avons dit comment l'abus

1. Pr/nripef! fie co?7ipof!ft?07i ri dp <ify]p.^'' édition, p. 20T.

de ces recueils souvent utiles aux orateurs a discrédité et le nom et la chose '.

Sous le nom de Métaphijsique nous av(>ns un ouvrage considérable, divisé en quatorze Wvres. L'auteur y recherche ce que c'est que l'être en soi, quels sont les premiers principes des choses. Le vrai titre du livre serait donc Principes de philosophie première. Celui qui a prévalu et qui sert aujourd'hui à désigner les problèmes les plus élevés et les plus abstrus de la philosophie, n'avait aucun rapport avec l'objet même de l'ouvrage. A ce que l'on croit, il désignait uniquement sa place dans la suite des manuscrits, où il venait après la physique (ce qui est après la physique, ta meta physica).

Les ouvrages de morale et de politique sont plus à la portée des profanes. Voici les principaux : La Morale à Nicomaque, en dix livres, où le philosophe donne la vertu comme la source unique du bonheur. Deux autres livres, la Morale à Eudème, en sept livres, et la Grande morale, en deux livres, sont attribués à des élèves d'Aristote. La Politique, en huit livres, est un de ses plus beaux ouvrages; Montesquieu y a pris l'idée de V Esprit des lois; J. J. Rousseau l'a souvent suivi, tout en le critiquant. IJ Economique, en deux livres, est par le sujet la suite de la Politique', on regarde le second livre comme apocryphe.

Les autres ouvrages d'Aristote sont compris sous le nom général diQ Sciences physiques dans le sens grec du mot {ta physica), c'est-à-dire l'étude des phénomènes de la nature. Ils comprennent : 1" la Physique, en huit livres; 2° Du Ciel, en quatre livres ; S"* Du Monde, lettre à Alexandre, regardée quelquefois comme apocryphe ; 4° De la Génération et de la Corruption, en

1. Voir page 3^3 du pivs^nf ouvragp el le? Principfifi décomposition. pasTP 206.

iiOO HISTOIRE ni: la jatt^awtiwv. r.wv.ajii:

deux livres; ."i" Les Mêténroiof/if/uns, en quatre livres ; 6" une suite de petits traités sur Le Sotnîneil et la Veille, Les Somjes, la M(h7wire et la Hèutiniseenee, De la longueur et de la ffrièvelê delà vie, etc. ; 7" Histoire des animaux^ en dix livres ; 8" Des parties des animau.t;^ en 4 livres ; Du mouvement cfnriYnun des animaux, etc ; 9" De rAwe, en trois livres; 10" Des Plantes, en deux livres, ouvrage dont l'authenticité est douteuse; 'll«> Des Couleurs; 12» De rAcoifs/if/i/f; l.'V /jo la sphsation et des choses sensibles, etc.

Nous avons réservé pour la fin deux ouvrages de littérature, dont le second surtout a une grandeimportance, la Poétique et la Rhétorique. La. Poétique e^t évidemment une esquisse incomplète ; la tragédie et l'épopée sont presque les seuls genres dont l'auteur fixe les règles. On trouve dans son traité des observations justes et profondes sur la poésie en général: il a le tort de la réduire à l'imitation. Nous sommes loin de cette conception idéale du beau, que Platon donne comme l'inspiration du poète et de l'artiste.

La Rhétorique est une œuvre de premier ordre, digne d'un grand philosophe. Aux artifices des sophistes elle substitue une étude profonde de l'argumentation et de la preuve, et une analyse pénétrante des principes du juste, de l'utile et du beau, bases des Jugements dans les tribunaux (éloquence judiciaire;, dans les assemblées politiques (éloquence politique) et dans les assemblées où l'auditeur écoute par plaisir et n'a ni à juger ni à délibérer (éloquence épidictique). C'est l'objet du premier livre. Dans le second, l'auteur analyse avec une précision non moins frappante les sentiments, les passions, les caractères des hommes, suivant leur âge et leur position sociale, et par conséquent les moyens propres à agir sur eux. Au troisième livre, la théorie du style est tracée de main de maître : partout Télocution est subordonnée à la pen-

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sée, de même que remploi des pass'ons est soumis à la preuve. Enfin la disposition des parties du discours est traitée avec l'indication exacte et précise de l'objet propre et des mérites de chaque partiel C'est la vraie école de la pensée et du style ; c'est à cette rhétorique qu'il conviendrait de revenir aujourd'hui, pour relever un art si discrédité *. Mais le style sec, elliptique, obscur à force de concision, fait évidemment pour l'enseignement acroamatique, n'attire pas les lecteurs. On y trouve cependant, comme nous l'avons dit pour tous les ouvrages d'Aristote, ce charme de l'exactitude, de la finesse, de la profondeur, qui retient celui qui, une fois, y a été sensible.

La philosophie d'Aristote. — Cette rigueur scientifique, caractère de la rhétorique d'Aristote, est pardessus tout celui de sa philosophie. Nous avons déjà laissé voir combien l'élève s'écarte du maître. Autant la philosophie est idéaliste chez Platon, autant, avec lui, elle devient expérimentale. L'individu est, pour ainsi dire, efTacé par Platon; l'objet d'Aristote est de le rétablir et de réhabiliter l'expérience. Il attaque donc les idées platoniciennes, qu'il n"a pas bien comprises, car il confond ces notions premières, qui dominent l'expérience et qui la précèdent, avec les idées générales, nées de l'observation. Par suite, il rejette comme des hypothèses la théorie d'une vie antérieure de l'âme et celle de la réminiscence. On devine combien sa métaphysique et sathéodicée contrastent avec celles du maître.

Métaphysique. — Il admet quatre principes des choses : la matière, qui est le fond de l'être, indépen-

1. Voir lo beau livre de M, Ernest Havet, La Bhétoriqiie d'Ari.^tofp, 1843.

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damment de toute modification; la farmc., qui est l'ensemble de toutes les modifications actuelles de l'fttre, ce qui permet de le distinguer des autres; \emoKrement, qui communique à l'entre l'impulsion n<^cessaire pour passer de l'existence simple à l'action; la cavse finale ou buty qui est la raison déterminative du mouvement. Dieu est cette cause finale ; son existence est prouvée par le mouvement. Dieu est le suprôme intelligible, le suprême désirable, vers lequel tend le monde : il €st donc le moteur du monde, mais un moteur immobile, qui est lui seul l'objet de sa pensée , dont raclion commence et finit en lui-même, et qui, par conséquent, ne s'occupe pas du monde. Le seul lien entre le monde et lui, c'est sa perfection. La créature conçoit cette perfection, elle l'aime, la désire, tend vers elle et par suite se meut.

Aristote distingue dans l'homme deux âmes, l'une animale, à laquelle se rapporte toute la vie du corps : l'autre raisonnable et pensante qui, en opérant sur les choses, arrive aux idées générales, dont Aristote ne distingue pas les idées absolues.

Morale. — Sa morale est en rapport avec cette métaphysique; elle est toute pratique. L'action est la fin de l'âme; le bonheur pour elle vient de l'action ; le plaisir est une sanction qui avertit l'âme qu'elle est dans les conditions de sa nature et qui détermine et règle la mesure de cette activité. Aristote distingue cependant les bons plaisirs des plaisirs mauvais, de ceux qui sont accompagnés de trouble et qui, en amenant un excès d'activité, détruisent l'équilibre des facultés et engendrent la souffrance.

Ainsi le plaisir est confondu avec le bien. La vertu pour Aristote est le milieu entre un excès et un défaut : par exemple, la magnanimité est le milieu entre la jactance et la pusillanimité, 11 faut deux choses pour

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arriver à la possession de la vertu, des dispositions naturelles {pht/sis), et une habitude acquise {éthos), « Rien de trop», telle est en somme la morale d'Aristote.

Politique. Sa politique est plus solide. La société, à ses yeux, n'est pas un accident; elle est le résultat de la nature même de l'homme : « L'homme est un animal sociable. » Les principes de cette société sont l'amitié naturelle de l'homme pour l'homme : u Tout homme est ami de l'homme, » et le désir de l'égalité. Il définit la société <c un assemblage d'hommes égaux etlibres. «Gomme en morale, ilest, en politique, ennemi des excès. 11 préfère un gouvernement pondéré à un gouvernement exclusif. Celui qui réunit, à ses yeux, le plus de garanties de prospérité, c'est le gouvernement où la classe moyenne prédomine ; car la classe moyenne s'ouvre sans cesse à la dernière classe, de même qu'elle monte vers la classe supérieure; par là le mouvement social s'opère sans secousse.

Il distingue d'ailleurs trois formes de gouvernement: la démocratie, l'aristocratie, la royauté. Toutes les trois sont naturelles et légitimes. Mais il existe trois autres formes qui sont l'abus et la perversion des premières: la démagogie, l'oligarchie et la tyrannie.

Le plan de la Politique est très net. Après avoir défini la société, Aristote énumère les trois gouvernements, et montre comment ils se perdent par leurs trois excès. Il recherche ensuite les principes et les lois des gouvernements naturels et légitimes ; puis il étudie les causes des révolutions et les moyens de les prévenir. 11 termine par l'éducation des enfants, question dont il comprend l'importance et pour laquelle, comme pour la famille et la constitution de la société, il diffère complètement de Platon.

Suivant une méthode dont il a donné l'exemple aux modernes, il appuie toujours la spéculation sur Tex-

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périence; il éclaire ses théories par la lumière de rhistoire. Son second livre est un examen critique des républiques idéales, en particulier de celle de Platon, et des constitutions de Lacédémone, de la Crète, de Carthage et d'Athènes. Les historiens et les publicistes modernes ont beaucoup puisé dans ces chapitres pleins de renseignements précieux sur des législations imparfaitement connues, pleins de vues profondes sur les causes de leur succès et sur les principes de leur décadence.

Quelques grosses erreurs se mêlent a des vérités fermement établies. La plus grave est celle qui fait de Tesclavage un état naturel, fondé sur rinfériorité de certains hommes par rapport aux autres :

»< Certains horuines^ dit Aristote, sont voués à ret^cluvag»:', parce qu'il n'y a rien de meilleur pour eux que d'obéir '.)>

On a souvent refuté ce sophisme. Au christianisme appartient Fhonneur de l'avoir combattu pratiquemen t et d'avoir ainsi ruiné la société païenne qui reposait sur cette base.

Une autre erreur, dont les conséquences se sont étendues jusqu'aux temps modernes, est relative au trafic de l'argent,

espèce de spéculation qui mérite l'exécratioi) générale, et qui, en tirant profit de la monnaie, en altère la véritable destination 2.

Il n'y a pas longtemps que l'économie politique a triomphé de cette théorie fausse et détruit un préjugé fortement enraciné dans la société civile et surtout dans la société religieuse.

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