‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 169 sur 267 · Pagre · texte numérisé non relu

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a fait disparaître aussi les chœurs et la plus grande partie de l'appareil scénique. Même quand le commerce, quand l'or de la Perse et de la Macédoine auront relevé les fortunes, les citoyens riches, sur lesquels pèsent les fonctions de chorèges, se garderont de ramener ces habitudes coûteuses de l'ancienne comédie. Il faut que les poètes puisent l'intérêt à d'autres sources, et ne comptent plus, pour les applaudissements et les couronnes, sur l'attrait des discussions politiques, sur la beauté des chants et des danses, sur la magnificence des représentations.

Les tâtonnements de la comédie, à la recherche de voies nouvelles, marquent la période désignée par les anciens sous le nom de Comédie moyenne. Elle comprend trois quarts de siècle, et traverse ces temps agités et désastreux dont la peinture s'est trouvée nécessairement unie à notre étude des orateurs attiques. La Comédie nouvelle ou moderne n'est vraiment fixée qu'après la victoire définitive de la Macédoine.

Les brusques transitions sont rares dans l'humanité comme dans la nature. Toute transformation durable est le fruit d'un progrès lent et successif. La comédie n'abandonna pas tout d'un coup les personnalités, les allégories, les parodies des Gratinus et des Aristophane pour les peintures morales des Ménandre et des Philémon. En l'absence de tout monument de la comédie moyenne, les témoignages des anciens, de nombreux titres de pièces et de trop courts fragments nous permettent d'indiquer au moins les traits prinpaux de ce drame indécis, qui se cherche encore luimême.

Restes de satire personnelle. —Les poètes, les rhéteurs, les philosophes, les orateurs. — La satire des personnes, souvent traduites sur la scène, avait été un des principaux attraits de la comédie ancienne. Dé-

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scjrniais lo rospecL des hoîiimes en charge esl impos/; aux poètes par la crainte des trihnnanx ; tout an pins risqnent-ils des allnsions timides, voilées par l'allégorie. Mais il est une classe dhommes contre lesquels leurs attaques senahlent autorisées; ce sont les poètes, les rhéteurs, les logographes, les philosophe.=^, les orateurs nnôme, tous ceux qui, écrivant des ouvrages à Padresse du public, relèvent parla môme du public et se soumettent à ses ju^^ements. Aussi les poètes comiques continuent-ils. à railler les tragédies, surtout celles d'Euripide. Eubule s'était fait comme un genre spécial des personnalités contre cet auteur et de la parodie de ses pièces. D'autres s'en prenaient aux Gorgias et aux Protagoras, et ils avaient beau jeu à mettre sur la scène le charlatanisme, l'emphase et les sophismes dangereux de ces rhéteurs boursoufflés. Platon les avait déjà parodiés avec la verve d'un grand poète comique. Mais, lui-même, il ne lut pas à l'abri des satires de la comédie moyenne : le poète Amphis, auteur de vingt-six comédies, s'attaquait sans cesse au chef de l'Académie et à son école; le poète Aristophon mettait encore plus d'âpreté dans ses railleries. Alexis, un des plus renommés de ces auteurs, prenait souvent pour sujets les systèmes philosophiques du temps ou les mystères des poètes orphiques et les rites bizarres de l'Egypte qui commençaient à se répandre dans la Grèce.

11 est à croire que ces parodies, en ridiculisant les doctrines et les œuvres, respectaient du moins les personnes. Cependant nous savons que certains poètes ne s'interdisaient pas d'entrer dans la vie privée- Les mœurs de l'orateur Hypéride, son goût ponr la bonne chère, ses fastueux festins furent traduits sur la scène par le poète^j comique Timoclès. Démosthène ne fut pas plus ménagé. La politique entrait dans cette diffamation ; car Timoclès et son contemporain Théo-

phile sont désignés comme des auxiliaires du parti macédonien; il est probable que leurs comédies, comme les discours de certains orateurs, étaient payées par Philippe. Le théâtre s'amusa beaucoup d'une discussion entre le roi de Macédoine et l'ambassadeur Hégésippe. Philippe, dans un traité qui reconnaissait aux Athéniens Tîle d'Halonèse, voulait employer le mot donner [didonai) ; Hégésippe et ses collègues tenaient pour le mot rendre (apodidonai). Dém'osthène appuyait leur résistance. Eschine et les poètes comiques du parti macédonien s'égayèrent de (c cette querelle de syllabes » qui, en réalité, portait sur une légitime et grave distinction. Ces amis de la Macédoine cherchaient naturellement chez Démosthène et les autres orateurs du parti de la guerre les côtés vulnérables : le métier et les profits du logographe étaient dans leurs comédies, comme dans les discours d'Eschine, un des sujets favoris de persi filage.

La parodie religieuse. — La comédie moyenne se rattache par un autre point à la comédie ancienne. La parodie religieuse tenait une grande place dans le théâtre d'Aristophane, qui est pourtant un zélé défenseur des vieilles croyances nationales. Les poètes de la comédie moyenne vont encore plus loin; souvent leurs pièces sont des charges bouffonnes, où figurent comme personnages les dieux eux-mêmes et les héros d'Homère, travestis en hommes grossier et vicieux.

Naissance delà comédie d'intrigue. — Enfin ces parodies, par les allures et les mœurs bourgeoises données aux habitants de l'Olympe, préparent la dernière transformation de la comédie. On voit déjà paraître dans la comédie moyenne les scènes d'inté-

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rieur, les passions et l(.'s intrigues de ramille. fci encore, comme pour la parodie religieuse et la critique des philosophes, elle a dû s'inspirer de la comédie sicilienne d'Épicharme et des petites scènes domestiques d'un autre écrivain presque contemporain, Sophron de Syracuse, dont les picces, appelées jnh/iesy ont été plusieurs fois imitées par Théocrile. En parcourant les débris des œuvres si nombreuses des Antiphane et des Alexis, on y voit figurer les pères avares ou imbéciles, les jeunes gens dissipés et foui?, les esclaves intrigants, les parasites effrontés et flagorneurs, personnages habituels delà comédie moderne. Le cuisinier y joue un rôle important ; l'éloge du bon vin, des bons mets, les seuls biens solides de la vie, la comparaison de l'art du cuisinier avec les phrases creuses des rhéteurs et les vaines subtilités des philosophes, sont l'objet des plus longs fragments que nous ayons conservés de ces poètes. C'était encore une importation sicilienne; elle devait réussir à Athènes, qui devenait de plus en plus la ville des plaisirs et de toutes les folles dissipations.

Parmi les nombreux poètes de la comédie moyenne, les plus célèbres sont Antiphane et Alexis.

Antiphane. — Le premier, né à la fin du v*' siècle, mort vers 328, à l'âge de soixante-quatorze ans, avait composé près de trois cents pièces. Les titres seuls de ces comédies font juger de la variété des sujets et de l'imagination féconde du poète, dont les anciens vantaient l'esprit et l'inépuisable invention.

Alexis. — Le second, né à Thurium, vint s'établir à Athènes au commencement du iv*" siècle; il y reçut le titre de citoyen. Sa vie, comme celle d'AnLiphane, fut très longue et dépassa l'époque de la con-

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quête macédonienne. Il était l'oncle paternel de Ménandre. On lui attribuait deux cent quarante-cinq pièces pleines de gaieté et de verve. Quelques fragments assez longs justifient ce que nous avons dit plus haut des caractères de la comédie moyenne. Yoici un des plus piquants :

Que me contes-tu, que viens-tu radoter du Lycée par ci, de l'Académie par là, de l'Odéon, niaiseries de sophistes, où je ne vois rien qui vaille? Buvons, buvons à outrance, Sicon, mon cher Sicon ; menons joyeuse vie, tant qu'il y a moyen d'y fournir. Vive le tapage. Manès, rien de plus aimable que le ventre. Le ventre, c'est ton père, le ventre, c'est ta mère! Vertus, ambassades, commandements, vanités que tout cela, vain bruit du pays des songes ! La mort mettra sur toi sa main de glace à Theure marquée. Que te restera-t-il alors?, ce que tu auras bu et mangé, rien de plus. Le reste est poussière, poussière de Périclès, de Godrus, de Cimon '.

Comédie nouvelle. Ses caractères. — La comédie nouvelle n'est que la dernière évolution de la comédie moyenne, de même que ses plus fameux représentants se confondent presque, par la date de leur vie et de leurs œuvres, avec les Antiphane et les Alexis. Parmi les éléments de la comédie moyenne, cette dernière forme de comédie rejette décidément la politique et l'allégorie. Elle retient la peinture des mœurs; elle s'attache h retracer les caractères, les vices, les ridicules ; pour piquer la curiosité, elle fait jouer les ressorts de l'intrigue, et elle en puise les péripéties dans

1 . Le Professeur de débauche, cité par Athénée. Nous empruntons la traductiou de M. Ch. Benoit, Essai historique et littéraire sur Ména?idre, Paris, Didot, 1854, page 17. iNous avons consulté pour notre chapitre sur la comédie nouvelle cet excellent ouvrage et celui de M. Guillaume Guizot, Ménandre. Étude historique et littéraire sur la comédie et la société grecques. Paris, 1866, Didier.

les iiifidenls cl. l(;.s prissions (\it l;i vie domestique Toute notre comédie moderne est sortie de là.

Ménandre. — Le plus grand poète de la comédie nouvelle est iMénandre, né à Képliissia, démo de FAtlique, cnlJi3, cinq ans avant la bataille de Chéronée. Son père Diopithès, chargé de conduire une colonie dans la Chcrsonôse, fut accusé par les amis de Philippe d'avoir ravagé, en passant, les rivages de la Thrace macédonienne: il fut défendu par Déraoslhène.

Le jeune poète avait à peine vingt et un ans quand il fit représenter sa première comédie. C'était Tannée de l'occupation d'Athènes par Anlipater et de la mort des derniers défenseurs de l'indépendance (o2'2). Ménandre débutait sans doute sous les auspices de son oncle Alexis. Élève de ïhéophrasle, condisciple de Démétrius de Phalère, qui l'admit dans son intimité, il fut aussi l'ami d'Épicure, né la même année que lui. Il partagea les doctrines de ce philosophe et il mena la vie facile etvoluptueuse des poètes et, en général, des riches Athéniens de son temps. Plusieurs fois le premier Ptolémée, qui travaillait à faire d'Alexandrie le centre de la civilisation hellénique, le pressa de s'établir auprès de lui. Ménandre resta fidèle à Athènes, et il y mourut à l'âge de cinquante ans. Tl se noya, diton, en nageant dans le Pirée, où il avait une maison de campagne (290). Il avait mis cette pensée dans la bouche d'un personnage de ses comédies : « Celui que les dieux aiment meurt jeune. »

Malgré l'admiration des anciens, dont on rencontre partout les témoignages et qu'exprime vivement un vers célèbre : « 0 xMénandre, ô vie, lequel de vous a imité l'autre \ > sur les cent comédies qu'on lui attri-

1, Cité par Aristophane le grammairien.

bue, huit seulement furentcouronnées. Son contemporain, Philémon, eut beaucoup plus de succès, et on prête au vaincu cette parole : « Quand tu l'emportes sur moi, Philémon, n'en rougis-tu pas un peu ^ ? » Sans doute ce poète avait plus de mouvement, plus de saillies, plus de ce comique extérieur qui entraîne le vulgaire ; mais le public éclairé trouvait dans les pièces de Ménandre la fidélité exacte des peintures, la profondeur d'analyse, le naturel sans charge, la souplesse délicate de style, qualités qui survivent à la représentation et dont une lecture réfléchie fait encore mieux sentir tout le prix. Il faut croire qu'il s'y joignait une véritable force comique, puisque les critiques romains ne cessent d'admirer chez lui ce mérite, et qu'ils reprochent à Térence, son imitateur ou plutôt son traducteur, de n'avoir su lui prendre que la douceur et la pureté de son style, sans reproduire sa verve puissante. C'est le sens d'une célèbre épigramme de César, qui appelle Térence « une moitié de Ménandre ^ » Des vers attribués à Cicéron donnent au poète romain les mêmes éloges et les accompagnent des mêmes restrictions •'. Un critique posté-

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