‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 170 sur 267 · Aulu-Gelle. Nuits attiques, XVH · texte numérisé non relu

Aulu-Gelle. Nuits attiques, XVH

2. « Et toi aussi, ô moitié de Méuaudre, on te range parmi les plus grands, et tu le mérites par la pureté de ton style. Et plût au ciel que tes écrits si aimables fussent animés par la force comique ! Tes qualités balanceraient alors la gloire de la Grèce, et on ne te reprocherait pas sur ce point d'être taible. Voilà le seul don qui te manque, ôTéreuce; j'en souffre, j'en suis chagrin.

Tu quoque, lu in summis, o dimidiate Mcnandor, Poneris, et merilo, puri sermonis amator. Lenibus atque utinain scriptis adjuncta foret vis Comica, ut aequato virtus polleret honore Cum Graecis, neque in hac despeclus parte jaceris ! Unum hoc maceror et doleo tibi déesse, Terenti.

3. Toi aussi, Térence, qui seul as su interpréter en un style choisi et transporter en latin Ménandre, dont le calme langage

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rionr, Aiiki-Golle, s'exprime encore plus vivement : « Ouand nous lisons, dit-il, les comédies de nos poi*ites traduites du grec, elles ne nous dôplaisent pas trop d'abord ; elles nous semblent même jolies, délicatement écrites. Mais si l'on va chercher, si l'on compare avec elles 1 original grec, dont elles sont tirées, à l'instant que les œuvres latines nous paraissent plates et efl'acées! tant nos poètes sont restés au-dessous; tant l'esprit et l'éclat des comédies grecques les font pâlir- ! i>

C'est malheureusement par Térence, dont quatre comédies sur six sont traduites de Ménandre, que nous pouvons presque uniquement apprécier le poète grec. Nous ne retrouvons pas dans la copie cette richesse de développement, cette profondeur d'analyse morale qu'on admirait chez Toriginal. Ménandre aimait la simplicité des sujets; pour lui, comme pour notre Racine, le grand art du poète dramatique était de faire beaucoup avec peu, d'intéresser parla peinture des caractères et des sentiments plutôt que par la complication de l'intrigue. Térence a désespéré de retenir l'attention d'un public romain en se renfermant dans les cadres de Ménandre. Il lui a fallu plus de matière; il a fondu en une seule deux comédies de son modèle; il a même ajouté des incidents nouveaux

fait connaître ses pièces au peuple assemblé, poète aux suaves accents, chez qui tout coule avec douceur.

Tu quoque qui solus lecto serinone, Terenti, Conversum expressura que kitina voce Menandrura In niedio populo sedatis \ocibus efiers, Quidquid corne loquens, atque oinnia dulcia liquens.

1. Nuits attiques, II, 23. « Cum comœdias lectitamus nostrorum poetarum sumptas ac versas de graecis, non uimium sans displicent : quin lepidœ quoque et venuste scriptœ videnture prorsus ut melius posse tieri nihil ceuseas... At enim, si conféra, etcomponas Grœca ipsa unde illa veuerunt, oppido quamjacere atque sordere incipiunt qua? latina sunt! ita grœcarum, quas œmulari nequiverunt, i'acetiis atque luminibus obsolescunt ! »

à l'action ainsi surchargée. Multipliant, comme il a dû le faire, les événements et les péripéties, il a réduit la part du dialogue, où s'épanchaient les passions, où se développaient les caractères. Malgré la rareté des fragments caractéristiques de Ménandre, nous avons quelquefois la preuve de ces altérations. Ainsi, dans la première scène de son Eunuque, comédie empruntée au poète grec, Térence a supprimé toute une partie de la peinture morale : une jolie scène de dépit, comparable aux plus piquantes de Molière, a perdu chez lui ces emportements, ces brusques retours, ces inconséquences charmantes qui sont la vérité même de la passion.

Ce que Térence n'a pu supprimer, ce sont les personnages habituels de la comédie grecque, ce sont les procédés généraux d'intrigue et de dénouement. C'est chez lui que nous étudierons, plus tard, ces caractères dont la comédie de Ménandre avait trouvé l'ébauche dans la comédie sicilienne et la comédie moyenne, les pères, les fils, les esclaves, les mères, les jeunes lilles, les parasites, et, en outre, un type nouveau, introduit par la malice des Grecs comme une petite revanche de la défaite, le soldat fanfaron, c'est-à-dire le Macédonien lourd et vantard, qui revient de ses campagnes bouffi de ses exploits, qui se plaît à les raconter avec une emphase ridicule, avec des mensonges et des hyperboles grotesques. Nous apprécierons aussi, en étudiant les comédies de Térence, la contexture de la fable, et ces reconnaissances finales qui amènent le dénouement en rendant possible le mariage entre une jeune fille esclave et un jeune homme de condition libre. Dans la société ancienne, où l'exposition des enfants était si commune, où la piraterie alimentait sans cesse Tesclavage, ce procédé de dénouement était aussi naturel qu'il serait invraisemblable aujourd'hui.

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Ces questions trouveront leur place dans notre Histoire delà Utt&raiure romaine. Kn jiif,'ennt le tliéfttre romain, nous achèverons d'apprécier Mtînandre. H reste de ce poète quelques jolis fragments. Mais, choisis par les critiques anciens comme l'expression délicate de sentiments généraux, ils nous font connoUre la finesse et la grâce quelquefois mélancolique de son style; ils ne nous permettent pas de pénétrer cette force comique si admirée de César. Nous citons deux de ces fragments dans notre Recueil (le morceaux choisis. En voici un autre des plus jolis :

Si quelqu'un des dieux, venant me trouver, me'' disait : Craton, après ta mort, tu auras à recommencer une 'vie nouvelle ; tu seras à ton choix un chi^n, un mouton, un bouc, un liomme ou un cheval ; car il te faut vivre deux fois, c'est l'ordre du destin; choisis donc à ton gré. — Tout^plutôt (me hàterais-je, je crois, de répondre), fais de moi tout ce que tu voudras, tout plutôt qu'un homme; car c'est le seul être qui soit heureux ou malheureux à tort et à travers. M'a meilleur cheval est l'objet de plus de soins que le cheval qui ne le vaut pas; sois un chien de bonne race, tu seras assurément plus estimé qu'un mauvais chien; un coq vaillant est nourri tout autrement que le poltron qui tremble devant son vainqueur. Mais à l'homme, la vertu, la noblesse des sentiments, un grand caractère ne servent de rien au temps où nous vivons. Le flatteur tient le premier rang dans le monde, le second appartient au sycophante, et le troisième au pervers. Naître une vaut donc mieux que de voir tant de gens qui ne nous valent pas vivre plus considérés que nous'.

On a recueilli aussi beaucoup de belles sentences empruntées aux comédies de Ménandre. Notre Recueil en publie quelques-unes. N'oublions pas que la fameuse parole, dont on fait tant d'honneur à Térence,

1. Traduction de M. Cli. Benoit, p. 121 de louvrage déjà cité.

HISTOIRE DE LA LITTÉRATITRE GRECOIJE l)2\

« Je suis homme, et tout ce qui est de l'homme m'intéresse ' », est une traduction littérale du poète grec. A côté de Ménandre nous citerons encore deux des poètes de la comédie nouvelle, Philémon et Diphile.

Philémon. — Philémon de Tarse était né vingttrois ans avant Ménandre, et il lui survécut longtemps. Élève d'Euripide, il apprit peut-être à son jeune émule à aimer et à imiter le poète tragique dont les œuvres se rapprochent si souvent de la comédie. Plus fécond encore que Ménandre, il composa, au rapport des anciens, près de cent cinquante comédies. Nous avons déjà expliqué ses succès populaires par la nature de son talent. Son comique était moins délicat que celui de Ménandre: ses peintures un peu chargées, ses saillies plaisantes provoquaient plutôt le gros rire qu'elles ne charmaient le goût des spectateurs raffinés. C'est ainsi que le poète romain Plante était applaudi à Rome, tandis que le peuple abandonnait les pièces élégantes de ïérence. Plaute, en effet, a les qualités et les défauts qui plaisent au peuple, la vivacité du dialogue, lesjeux descène, les quolibets, les calembourgs, les mots grossiers à l'adresse des gradins supérieurs. Onpeutcroire qu'il s'était formé à l'école de Philémon. Trois de ses pièces les plus amusantes et les plus vives sont empruntées à cet auteur; ailleurs il a imité Diphile et Démophile, autre poète de la comédie moderne : jamais il ne s'adresse à Ménandre.

Diphile — Diphile, né à Sinope, sur les rivages de la mer Noire, est, comme Philémon, antérieur à Ménandre. Les anciens vantent son esprit et les mérites

1. Homo siun, human'i nihil a me aliemon pvto. Ménandre avait dit :

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de son style à la fois savant et naturel; mais ils le placent au-dessous de ses d^euxgrands émules. Sa fécondité ne (ut pas moindre que la leur. On lui attribuait plus de cent comédies. Il était acteur en môme temps que poète. Déjà connu au théâtre h Tépoque de Tadministration de l'orateur Lycurgue ÇU\-',\-2\i), il tenait encore par quelques liens à la comédie moyenne : dans la liste de ses comédies on trouve beaucoup de pièces mythologiques^ taillées sans doute sur le patron des parodies d'Antiphane et d'Alexis.

Philémon, Diphile et Ménandre (nous les replaçons ici dans leur ordre chronologique) ont été entourés ou suivis de plus de quarante autres poètes comiques. Le nombre des pièces dont les anciens mentionnent les titres s'élève à près de quatorze cents. Mais cet éclat de la comédie moderne ne se prolongea pas au delà d'un demi-siècle. A partir de Tan 300 ou tout au moins de 280, la décadence se précipite. Athènes garde ses écoles de rhéteurs et de philosophes, mais les lettres, les sciences et les arts se transportent ailleurs. Alexandrie attire à elle toute l'activité intellectuelle comme le mouvement maritime et commercial. Une nouvelle période littéraire commence, moins belle et moins brillante que la période attique, mais riche encore, sinon en grands génies et en œuvres originales, du moins en hommes de talent et en écrits, distingués. Nous aborderons bientôt cette période dite nlexandrine et la période gréco-romaine^ qui la suit, sans qu'elles nous arrêtent aussi longtemps que la période précédente, dont les incomparables chefs-d'œuvre méritaient une place et une étude privilégiées.

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