CHAPITRE PREMIER
ALEXANDRIE. — LA BIBLIOTHEQUE. — LE MUSÉE. — CARAC- TERES DE LA LITTÉRATURE ALEXANDRINE.
La période alexandrine commence après le démembrement définitif de l'empire d'Alexandre; on peut en fixer le terme à la réduction de la Grèce en province romaine.
Alexandrie et les Ptolémées. — Alexandrie, fondée par le génie d'Alexandre au centre des trois continents, atteignit bientôt, malgré la chute de Tempire, la fortune qu'il avait rêvée pour elle. Elle le dut sans doute à sa merveilleuse situation qui en fit le siè^e de toutes les transactions commerciales, de toutes les relations entre les peuples de l'Europe, de TAsie et de l'Afrique; mais Thabileté des Ptolémées contribua beaucoup au rapide développement de cette pros-
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périté. Si l'activité intellectuelle y égala bientôt toute les autres, si la nouvelle ville devint le foyer de» lettres et des sciences et la capitale de la civilisation, il faut reconnaître la part qui en revient h l'initiative du fondateur de la dynastie des Lagides et de son successeur, à leurs efforts intelligents pour attirer et retenir près d'eux les savants, aux établissements qu'ils créèrent. Ptolémée Lagus donnait pour précepteur à son fils le philosophe Straton de Lampsaque; des poètes comme Philétas, des mathématiciens comme Euclide, des érudits comme Zénodote vivaient auprès de lui. Son affabilité, sa munificence n'étaient pas les seuls liens qui les attachaient à Alexandrie. Cette monarchie fortement constituée assurait à leurs études une sécurité qui ne se rencontrait pas ailleurs; et bientôt elle créait pour eux les plus précieuses ressources de travail, les plus énergiques stimulants d'émulation: la Bibliothèque et le Musée étaient fondés.
La Bibliothèque. — L'organisation de la fameuse bibliothèque d'Alexandrie commença sous Ptolémée Soter, qui en chargea particuhèrement Démétrius de Phalère, orateur disert, écrivain fécond, dont les travaux avaient embrassé Thistoire, la rhétorique, la philosophie, la grammaire, et qui, pendant dix ans, fut le maître d'Athènes. Chassé par Démétrius Poliorcète, il trouva un refuge en Egypte et il devint l'habile instrument des créations littéraires de Ptolémée. Selon des témoignages anciens, 200,000 volumes étaient déjà réunis à la fin du règne de Ptolémée Soter, et si Démétrius, qui avait le titre de directeur, fut disgracié sous Ptolémée Philadelphe, l'œuvre ne fut pas interrompue; la bibliothèque, transférée au Musée, renferma bientôt plus de 400,000 volumes, et
fallut en établir une seconde moins importante dans le Serapeum.
La bibliothèque, outre des salles nombreuses, destinées à la lecture et à l'étude, comprenait des ateliers pour la préparation du papyrus et la copie des manuscrits. Un seul bibliothécaire en avait la direction suprême; mais il était aidé par des collaborateurs. Zénodote, que nous nommions plus haut, fut sans doute le premier directeur en titre. Après lui ce poste important est confié successivement au poète Gallimaque, au géographe astronome Eratosthène, au fameuxauteur des Argonautiques^ Apollonius de Rhodes, aux illustres critiques Aristophane de Byzance et Aristarque.
Le Musée. — Le Musée, commencé peut-être sous Ptolémée Lagus, est surtout l'œuvre de Ptolémée Philadelphe. Sous ce nom il faut entendre, à l'époque des successeurs d'Alexandre, des centres d'études dont se rapprochent nos universités modernes. Outre un temple des Muses, auquel ces établissements littéraires et scientifiques doivent leur nom, ils se composaient de salles, de portiques, d'une bibliothèque, avec des jardins semblables à ceux de l'Académie. On ne les fréquentait pas seulement pour des causeries savantes, comme celles de l'Académie; il arriva souvent que les adeptes prirent leurs repas en commun et même qu'ils se groupèrent dans de modestes habitations à peu de distance de Técole. Le Lycée d'Aristote eut ce caractère sous Théophraste, successeur du maître, et l'on croit que les fondateurs du Musée d'Alexandrie se réglèrent particulièrement sur ce modèle.
D'après la description du géographe Strabon, il s'élevait au milieu de vastes cours et de promenades plantées d'arbres. Un portique régnait autour du bâtiment principal, qui renfermait, outre une vaste salle de travail, une salle à manger pour les membres du Musée. C'est dans la salle de travail que se faisaient
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les cours publics, scientifiques ou littéraires, que rappellent nos conférences contemporaines. Mais l'enseignement consistait avant tout en causeries savantes dans les jardins et sous les portiques, en rocherclH.*s communes dans les bibliothèques. Une terrasse dominait le monument; c'est là que bientôt les célèbres astronomes Hipparque et Ptolémée, commencèrent leurs observations.
Caractères de la littérature alexandrin©. — On peut facilement le prévoir, la littérature alexandrine difl'ère beaucoup de celle qui l'a précédée. Ce n'est pas une plante née du sol, puisant sa sève dans les sentiments les plus élevés de l'âme humaine, le patriotisme, la liberté, les fortes croyances. Elle est le produit de l'imitation, de l'étude érudite, de l'archéologie; l'art et le calcul sont partout, l'inspiration nulle part. On comprend que la science doit dominer chez les hommes de lettres, que l'esprit et le raffinement doivent tenir la place de la sensibilité et de l'imagination, qu'il y aura beaucoup de critiques, peu de poètes, beaucoup de laborieux chercheurs qui composeront des bibliothèques historiques, qui étendront le domaine de la géographie, qui épureront les textes et en élucideront par leurs commentaires les passages difficiles, qui feront connaître à la Grèce les livres de la Perse, de l'Inde et de la Judée ; mais l'histoire proprement dite , à la façon des chefsd'œuvre d'Hérodote ou de Thucydide, n'existera pas ; la vraie poésie n'aura que de faibles lueurs. Quant à l'éloquence, comment pourrait-elle naître dans une cité qui est, non pas une patrie, comme Athènes, mais le rendez-vous passager d'hommes de tous les pays, sous la domination de rois absolus, qui protègent les lettres, mais qui entendent diriger leurs affaires sans contrôle, qui veulent être[payés de leurs bienfaits en
basses flatteries, et qui plus d'une fois, par d'éclatantes disgrâces, rappellent les écrivains au sentiment de leur sujétion^ ?
1. Voir Villemaia. Essai sur le génie de Pindare, pag. 266. « Il faut aux lettres une âme bien plus qu'une protection, et nul loisir, nulle faveur ne vaut pour elles l'agitatioû d'un temps libre et glorieux. »