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f)38 HISTOIRE I)f-: LA MTTKRATIJnE OnRCQTJF

permis d'apprécierrunit6 puissante qui r^ignedans ces deux poèmes. Achille est l'âme du premier, Ulysse remplit tout le second; tous les épisodes, tous les récits sont subordonnés à cet intérêt principal. Ilien de semblable dans les ArgonaïUiques. On se demande quelle est l'idée du poème, comment le poète a conçu son œuvre, comment on pourrait en retrouver la construction. Si l'objet de son récit est la conquête de la Toison d'or, l'ouvrage devrait s'arrêter au commencement du quatrième chant, après le départ du vaisseau Argo chargé de la Toison, ou tout au moins après le meurtre d'Absyrte, frère de Médée qui a poursuivi les Argonautes. Tous les récits qui suivent, les voyages dans l'Adriatique, dans le Pô, dans le Rhône, dans la mer de Sardaigne, sur les côtes de la Sicile, dans l'île des Phéaciens, dans la Grande-Syrte, le transport du vaisseau sur les épaules des navigateurs depuis la Grande Syrte jusqu'au lac Triton, le séjour en Crète, la naissance des îles d'Anaphé et de Théra, enfm le retour à Pagase, peuvent avoir un intérêt géographique, bien qu'ils aient soumis à des épreuves difficiles la sagacité des maîtres delà science ; mais ils sont absolument en dehors du sujet.

Au reste, ce défaut se rencontre déjà dans la première partie. L'auteur, constamment à la recherche de tableaux, d'épisodes, de descriptions géographiques, se détourne de son véritable sujet pour nous raconter mille incidents qui lui sont étrangers. L'histoire des femmes de Lemnos, la lutte contre les géants de la Propontide, l'enlèvement d'Hylas, le combat de Pollux et d'Amycus dans le pays des Bébryces, l'aventure de Phinée et des Harpyes, celle de la nymphe Cyrène et de son fils Aristée, le passage des roches Cyanées, la description du Caucase et du vautour qui dévore le foie de Prométhée, les calculs sur l'élévation de cette montagne, et précédemment sur la hauteur de l'Athos,

tous ces détails et beaucoup d'autres, propres à piquer la curiosité des contemporains et à satisfaire le goût, des recherches savantes, font perdre de vue au lecteur l'objet du voyage. C'est le renversement des lois du poème, c'est le contraire de cette règle tracée par Horace: c Le poète se hâte toujours vers le dénouement. >

Les caractères. — Jason. — Si l'action ne commence en réalité qu'au troisième chant pour se dénouer au commencement du quatrième, y a-t-il au moins un personnage principal dont le caractère et le rôle dominent tout, et qui donne au poème une sorte d'unité? Jason, sans doute, dans la pensée de l'auteur, est le héros de l'épopée; mais il n'est pas introduit par un portrait énergique et saisissant comme dans l'ode de Pindare ; il n'a point l'ardeur guerrière, l'enthousiasme que décrit si bien l'auteur de la quatrième Pythique. Apollonius nous donne une scène d'élégie : ce sont les adieux d'une mère qui embrasse en pleurant son Qls; ce sont les craintes des hommes, les lamentations des femmes. Dans le voyage son rôle est modeste ; il est effacé tantôt par Orphée, tantôt par Hercule, tantôt par PoUux. Ce n'est pas un chef qui domine tout par la supériorité du génie et du caractère; c'est, comme onl'a ditspirituellement, «le premierentre des égaux», primas inter pares ^ . Son rôle même, il faut l'avouer, au moment oii s'engage le drame, n'a rien d'héroïque. [1 n'a que la peine de se laisser aimer par Médée ; c'est elle qui, dans le délire de cette passion inspirée par Vénus, Tarme contre tous les dangers ; elle lui donne le charme qui le rend invulnérable ; elle assure ses faciles victoires sur les taureaux et les géants. Par d'autres

1. Hémardinquer, de Âpollonii Rhodii Argonauticis. Thèse d« doctorat, 1872, chap. vii, page 129.

enchantements elle endort le dragon et met son amant en possession de la Toison d'or. Plus tard elle livre à ses coups, par un acte d'odieux guot-apens, son frère Absyrte, et cet homme si doux, plein de sentiments si généreux et si tendres, massacre froidement un enfant sans défense. Ob. est dans tout cela l'héroïsme ? Est-ce au moins par l'ascendant de ses qualités qu'il a dominé la malheureuse Médée et qu'il l'a précipitée dans le crime? Non, il n'a pas, comme Ulysse, le prestige d'une industrieuse énergie au milieu des épreuves , ni comme Énée, celui du dévouement à son pays et à son vieux père. Galypso et Didon sont séduites par les grandes qualités des deux héros ; le vainqueur de Médée n'est remarquable que par sa beauté. Il n'a pas même le mérite d'une tendresse que la reconnaissance seule devrait lui inspirer; sec, impassible, il accepte froidement tous les sacrifices de Médée, et, s'il épouse enfin sa libératrice, c'est que, sans ce mariage, le roi des Phéaciens, Alcinoiis, va la livrer aux Golchidiens.

Médée. — Ce n'estdonc pasle personnage médiocre et glacé de Jason qui a fait vivre les Argonautïques et qui assure à cette oeuvre, malgré ses défauts, une place durable dans la poésie. La seule figure touchante du poème est celle de Médée: dans cette peinture l'auteur a rencontré des sentiments vrais ; il a donné une analyse délicate et pénétrante de la passion qui déchire le cœur de son héroïne; il a mérité ainsi d'avoir pour disciple Virgile et de compter parmi les poètes. Sans doute le caractère de Médée n'est pas conforme à la tradition ni même à la vraisemblance; cette jeune fille timide, gracieuse, dont l'âme troublée lutte longtemps contre l'amour, qui passe par mille alternatives avant de devenir la proie de Vénus, n'a rien de commun avec la terrible Médée de la mythologie et d'Euripide. Elle intéresse et elle touche ; c'est l'héroïne d'une idylle ro-

manesque. Mais à quelles contradictions se condamne le poète qui l'a peinte sous ces couleurs! Quoi! cette pure et timide jeune fille est la magicienne dont les breuvages terribles donnent la vie ou la mort, qui dompte les monstres et rend docile à sa voix le redoutable dragon, gardien de la Toison d'or? Quoi, après tout ce passé de douceur et de vertu, elle ne recule pas devant les crimes les plus odieux; elle abandonne, elle trabit son père et sa patrie; elle attire sans bésiter dans un piège son jeune frère dont le sang vient rejaillir sur ses vêtements ! Sans doute le poète nous fait pressentir qu'elle sera punie, car Erynnis contemple avec joie ce spectacle :

Médée, dit-il, se couvrant de son voile, détournait la tête pour n'être pas témoin du meurtre de son frère; mais lui, près de rendre le dernier soupir, recueillit dans ses mains le sang de sa blessure, et en teignit le voile et les vêtements de sa sœur, tandis que la déesse des forfaits, l'impitoyable Erynnis, regardait avec avidité cet horrible spectacle.

Mais nous voilà loin de la touchante idylle du livre III! Combien le caractère emporté qu'Euripide et tous les poètes modernes donnent à Médée, même avant sa chute, expliquaient mieux cette destifiée dont lepoète alexandrin ne nous retrace qu'une partie, et cette succession de crimes qu'il laisse dansPombre, mais dont il n'a pu cependant éviter de peindre un des plus horribles!

Les hommes et les dieux. — Il n'y a pas d'autre caractère important à signaler dans les Aryoyiautiques. Les hommes ont en général des sentiments affectueux et doux, ce qui ne les empêche pas, comme Jason, de commettre sans hésiter les crimes les plus horribles. |*es divinités ne sont plus, coram© celles d'Homère,

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animées par des haines implacables; elles vivent en paix; elles sont bienveillantes pour les hommes; et quand l'une d'elles, Junon, veut favoriser les entreprises d'un favori, tel que Jason, elle obtient sans peine le concours de sa sœur, la ^rave Mirierve. pour intercéder auprès de Vénus et du petit dieu Cupidon. C'est d'ailleurs un sentiment honorable qui attache la déesse à Jason. Un jour, elle avait pris les traits d'une vieille femme; les montagnes étaient couvertes de neige, les torrents se précipitaient dans les campagnes : Jason eut pitié d'elle, et la prit sur ses épaules pour lui faire traverser le fleuve.

Des traits pareils ne sont pas rares chez Apollonius. Lorsque les Argonautes quittent Pagase, la femme du centaure Ghiron,Ghariclo, prend entre ses bras le jeune Achille, confié à leur garde, et le tend à Pelée son père, que le navire emporte ^ Quand le dragon, menacé par les Argonautes, remplit Pair d'horribles sifflements « les mères épouvantées s'éveillent et serrent entre leurs bras leurs nourrissons tremblants' >. Ces détails charmants méritaient d'être empruntés par Virgile.

Conclusions. — La conclusion de cette rapide étude, c'est que les Argonautiques d'Apollonius, malgré les attaques et l'indignation de Callimaque et des autres critiques d'Alexandrie, sont bien une œuvre alexandrine, et qu'elles ont tous les défauts et les 'qualités de cette littérature. L'invention y est faible, l'érudition y écrase la poésie, les descriptions sura-

1, Ecceautem complexa pedes in limine conjux Hâerebat pavvumque patri tendebat lulum iJEn.. II, 694.]

« Mais voilà que ma femme, embrassant mes pieds, s'attachait au seuil delà porte, et tendait à son père le petit Iule.

2. Et trepidœmatres presseread yectora natos. (Ibid.,YI, olS.) « Et les mères tremblantes serrèrent leurs entants contre leur

poitrine. »

bondent; les épisodes, les tableaux, les scènes champêtres à la façon des idylles de Tliéocrite, se rencontrent de toutes parts. Le drame même qui fait le seul intérêt puissant du poème, est transformé en idylle et le poète en supprime le terrible dénouement. Par le développement qu'il donne à l'amour de Médée, il se conforme encore à son temps. En effet, depuis Euripide, l'amour envahit toute la littérature ; il est le fond de l'élégie et de toutes les poésies légères qu'on appelle épigrammes; nous verrons qu'il règne aussi dans ridylle. L'analyse que Médée fait de ses sentiments, cette observation savante de son âme, est un fait du] même ordre; nous sommes bien loin de la poésie tout extérieure des poèmes d'Homère. Quant aux personnages, hommes et dieux, ils sont uniformément tempérés, médiocres dans le bien et dans le mal.

Tel est aussi le caractère du style. La langue, comme celle de tous les poètes alexandrins, est travaillée, savante, trop chargée de périphrases érudites, mais, en somme, ferme et rapide. Le style se soutient comme les personnages ; il est élégant, distingué ; mais il y manque ce souffle et cette flamme qui sont le privilège des Homère et des Virgile ^

Rhianus. — Malgré l'opposition que soulevèrent les Argonautiques, un contemporain de Gallimaque et d'Apollonius, Rhianus, donna encore une épopée, dont nous connaissons par le géographe Pausanias le sujet et quelques courts fragments. Elle avait pour titre: Les Messéniennes, et elle racontait la seconde guerre de Messénie, depuis la retraite des Messéniens sur le

1. Voir Hémardinquer, conclusions de sa thèse : obérât ille ignis qui animos incendat, il y manquait ce feu propre à embraser les cœurs.

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mont Ira jusqu'à la mort du héros de cette lutte patriotique, Aristomène, réfu^nô à Rhodes. Le perron-, naiie était ^rand et digne de l'épopée ; le sujet aiwsi était dramatique ; car on ne rencontre pas dans l'histoire de lutte plus poétique et plus touchante que celle de ce peuple contre les Lacédémoniens. L'idée qui dominait le poème de Khianus, comme l'histoire d'Hérodote, était celle de la fatalité. Le merveilleux paraît n'y avoir été admis que sous la forme de songes et d'oracles ; l'auteur s'abstenait de nommer les dieux du paganisme, Jupiter, Apollon, Minerve; il ne désignait la puissance supérieure que parce nom général: le dieu.

Malgré l'intérêt de ce poème, il est certain que l'œuvre de Rhianus eut peu de succès. On n'admettait plus les longues œuvres poétiques, à moins qu'elles ne pussent se découper en récits rapides et piquants, comme les digressions d'Apollonius, ou fournir à la curiosité des renseignements astronomiques et scientifiques. Cependant Rhianus ne fut pas complètement oublié; Manilius le cite à côté d'Homère et d'Apollonius *.

1. Nous empruntons cette courte notice au savant ouvrage de M. Couat, doyen de la Faculté des lettres de Bordeaux, La Poésie d^ Alexandrie sous les trois premiers PLoUmées,

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