Idylle XVllI
560 HISTOIRE DE LA MTTl'inATTJME OnECQrK
une course inutile, et tristes, la tète courh''*e sur leurs ^'enoux froids, elles se blottissent an fond du coffre vide, où est leur séjour quand elles sont rentrées les rnains vides. Qui de ceux d'aujourd'hui est capable d'aimer le poète harmonieux? Je ne sais. Car les hommes ne recherchent plus, comme autrefois, les louan^^es données aux belles actions; ils sontvaincus par la soif du gain. Chacun, la main cachée sous son manteau, songe aux moyens d'augmenter ses richesses ; la rouille môme de son argent il se garderait de l'enlever pour la donnera autrui. Il se hâte de dire : la jambe vient après le genou. Pensons d'abord à nous-mAme ; que les dieux récompensent les poètes! Qu'est-il besoin d'un chantre nouveau? Homère suffit pour tous. Le meilleur des poètes est celui qui ne m'emportera rien.
Théocrite déplore cette bassesse de sentiments ; il menace d'un oubli éternel ces riches qui entassent Tor dans leurs coffres; un jour, confondus avec les hommes dont la main calleuse n'a manié que le boyau, ils pleureront leur obscurité sur les bords de l'Achéron. Il énumère tous les héros du passé qui doivent à Homère et à Simonide l'immortalité de leur gloire.
Appréciation générale. — Telle est dans son ensemble l'œuvre de Théocrite. On voit qu'il est avant tout le peintre naturel et vrai de la campagne : ses personnages sont animés, vivants ; ils parlent le langage, ils ont les idées et les sentiments de leur condition. Cependant ils sont poétiques à leurs heures, quand une passion vraie a touché Jeur âme ; ils expriment avec une grâce et une émotion naïve ces joies et ces peines qui les élèvent un moment au-dessus d'eux-mêmes. Le dialecte dorien, que Théocrite a presque toujours employé, contribue encore à leur charme. Gettelangueamoinsdemollesse quelalangue ionienne; dans sa gravité sonore, elle est un peu lente et empâtée, mais elle semble parfaitement convenir â
ces bergers naïfs et malins, qui rient avec grimace.
Théocrite a complètement réussi dans son entreprise; il a su tirer un heureux parti de son talent, et il n'a jamais cherché à en dépasser les bornes. Nous avons cité les vers qu'il met dans la bouche d'un de ses bergers * et qui désignaient peut-être Apollonius. Il ne voulait pas, lui, « lutter avec le chantre de Chio et se consumer en stériles efforts. » Mais si ses poèmes sont inférieurs par leur nature à la grande poésie des beaux siècles de la Grèce, elle n'en a pas moins un charme pénétrant. Quelquefois chez lui les détails sont trop léchés ; quelquefois il est inférieur à Virgile pour la chaleur et l'abondance ; mais on ne peut le lire sans s'y attacher vivement. D'ailleurs ses œuvres sont les derniers restes de la [poésie grecque ; après lui, il n'y a plus que des écrivains savants. Comment ne pas aimer un auteur qui a conservé le feu sacré, éteint chez tous les autres, et en qui la poésie vivait encore quand elle était morte partout ?
On ne sépare pas du nom de Théocrite celui de deux autres poètes bucoliques, bien inférieurs à lui, Bion et Moschus.
Bion. — Bion^naquit près de Smyrne; il florissait vers Î280 ; il passa une partie de sa vie en Sicile. Dans ses œuvres il a employé moins souvent que Théocrite le dialecte dorien. Son style est élégant; mais la grâce, chez lui et chez Moschus, n'est pas exempte de recherche et d'affectatioUo L'esprit paraît souvent là où conviendrait le seul naturel. La principale idylle qui nous reste de Bion est son Chant funèbre en l'honneur d'Adonis, poème de quatre-vingt dix-huit vers. Nous avons aussi quelques autres pièces de peu d'étendue et de jolis fragments.