CHAPITRE IV
LES ÉCOLES PHILOSOPHIQUES d'aTHÈNES.
Les études philosophiques ne rentrent pas dans le cadre de cet ouvrage. Mais le tableau que nous venons de tracer du mouvement littéraire pendant la période alexandrine serait incomplet, si nous n'indiquions pas ici en quelques mots le développement des écoles philosophiques jusqu'à la conquête romaine. D'ailleurs il importe de rappeler à nos lecteurs que si la poésie, la critique, l'érudition, les sciences sont transportées à Mexandrie et semblent y avoir élu domicile, la philosophie est restée fidèle à Athènes. Les grandes écoles fondées par Platon et par Aristote, TAcadémie, le Lycée ont continué de vivre et de prospérer, et, à côté d'elles, ont pris naissance deux autres sectes célèbres, l'épicurisme qui a gardé le nom de son chef, Épicure, et le stoïcisme, qui a emprunté le sien au portique sous lequel se promenaient son fondateur Zenon et ses premiers adeptes.
11 importe aussi de faire remarquer que les nombreux élèves qui ne cessèrent jusqu'à Tère chrétienne de se presser autour des maîtres de ces quatre écoles, n'étaient pas seulement des Athéniens ni même des Grecs. De l'Egypte, de la Syrie, du fond de l'Asie, de l'Arabie même et de TAfrique, les jeunes gens affluaient à Athènes, et bientôt, malgré les efforts des vieux Romains, la jeunesse d'Italie et de Rome suivit cet exemple; il n'y eut pas d'éducation complète sans quelques années de séjour à Athènes.
'jG4 IIISTOlRi: DE LA LlTTLilATUilE ORECQUB
Académie. — LYiCoIe.do FMaton resta fidèle au célèbre j.irdin dans lequel avait en.sei;^né le maître; mais elle s'élolj^na d(i plus (;ii plus de ses doctrines. Cratès, Arcésilas, quatrième et cinquième chefs de TAcadémie, sont déjà àmoitié sceptiques: aussi a-t-on considéré Arcésilas comme le chef d'une nouvelle école qu'on dési^^ne sous le nom de Moyenne Académie. Bientôt le huitième successeur de Platon, le fameux Garnéade, qui, dans son ambassade à Rome, en 155, passionna les fils et même les pères par l'éclat et la véhémence de sa parole, proiessait un véritable scepticisme. Renouvelant les systèmes des sophistes combattus par Socrate, il soutenait avec une verve et une puissance égales deux thèses opposées, et soulevait l'indignation du vieux Gaton en ruinant par sa base la distinction entre le juste et l'injuste. Il commença ce qu'on appelle la Nouvelle Académie, et son successeur Glitomaque continua de faire marcher dans cette voie l'école de Platon, qui certes eût désavoué de tels disciples.
Lycée. — L'école d'Aristote et de Théophraste n'abandonna pas les ombrages et les frais ruisseaux du Lycée. Elle eut pour chefs, pendant la période alexandrine, Straton,Lycon,Aristonde Géos, Gritolaus. Mais ses destinées sont moins brillantes que celles de l'Académie, de l'épicurisme et du stiucisme; elle fait moins de bruit dans le monde; moins aventureuse, elle s'écarte peu des doctrines du maître, et ses disciples ne sont guère que des commentateurs d'Aristotç.
Epicurisme. — G'est à la fin du iv« siècle, vers 30o, que le célèbre Épicure ouvrit à Athènes une nouvelle école, née aussi de Socrate, de Platon et d'Aristote, mais bien différente dans ses doctrines de l'esprit et des enseignements de ces trois sages. Épicure, né en 341,
en Atlique, fut élevé dans l'île de Samos,où ses parents étaient allés chercher des moyens de vivre. La lecture des écrits d'Anaxagore et de Démocrite l'enflamma d'ardeur pour la philosophie. Maître de grammaire à Golophon, de philosophie à Mitylène et à Lampsaque, il s'établit enfin à Athènes : il acheta, dans le centre même de la ville, un beau jardin où il réunit ses élève*? ; et, fidèle à la morale qu'il enseignait, vivons cackès, il passa presque toute sa vie dans cette retraite, fuyant avant tout les soucis et les dangers de la politique. Il avait fondé une sorte de collège où les jeunes gens vivaient en commun ; il le dirig;ea jusqu'à sa mort(270). Il avait beaucoup écrit; mais les anciens sont d'accord pour lui refuser tout mérite littéraire. Gicéron l'a dit, les doctrines épicuriennes ne sont pas de nature à développer les facultés généreuses qui font la poésie et l'éloquence. Elles aboutissent au matérialisme, que professa ouvertement Métrodore, un des successeurs d'Épicure, et qu'il poussa même jusqu'à l'athéisme; dans la pratique, elles conduisent aussi, que le philosophe l'ait voulu ou non, à une vie sensuelle, molle, égoïste, celle que prêche et popularise Ménandre, le camarade d'Épicure. On l'a dit avec raison, le grand succès de l'épicurisme indique la décadence de la morale publique, la mort des sentiments généreux, du patriotisme, du dévouement, les progrès de l'esprit d'adulation et de servilisme. L'influence de cette doctrine est frappante dans les arts, comme dans les mœurs : l'art va s'amoUissant comme les âmes; il exprime les passions plutôt que les grandes pensées. Ce caractère, déjà sensible chezLysippe, Apelle, Praxitèle, est encore plus marqué chez leurs successeurs.
Stoïcisme. — L'école stoïcienne, dont le nom même est synonyme d'austérité et d'énergie morale, ne lutta pas efficacement contre Tépicurisme, si favorisé par
le temps môme où se répandirent ses prinripes faciles.
Zenon, n6 à Cilium, ville de l'île de Chypre, fui le père de cette nouvelle école, qui remonte aussi à Socrate, bien qu'une partie de ses doctrines semble orientale. Né vers 3S8, il ne connut Platon que par ses écrits. Il alla vivre à Athènes, et eut pour maître Cratès, disciple deDiogène, et, comme lui, surnommé le cynique. Puis Zenon s'attacha aux académiciens, Xénocrate, Polémon, Stilpon. Après vin^t ans d'étude des systèmes philosophiques, il se fit à lui-même une doctrine et, dédaignant les frais ombrages et les frais ruisseaux, il enseigna dans le centre même de la ville, au Portique varié {Stoa poicilé)^ encore désigné sous le nom de Pœcile: on saitque ce portique était décoré des peintures fameuses de Polygnote. Il eut d'abord peu de succès, et, dans toute l'antiquité, le stoïcisme n'eut pour adeptes qu'une petite élite d'âmes énergiques. Cependant bientôt les disciples de Zenon furent nombreux et il compta parmi ses auditeurs Antigone Gonatas, qui fut roi de xMacédoine. Il était si respecté, même de ceux qu'effrayait sa morale sévère, qu'on lui éleva un tombeau au frais de l'État. Vivre conformément à la nature, c'est-à-dire en développant les facultés que Dieu a mises en nous, et surtout cette activité que l'épicurisme se plaît à détruire, en réglant sa conduite sur cette raison divine {logos), qui préside à la marche de l'univers, telle est, à ne prendre que le côté moral, la doctrine du stoïcisme.
Elle fut recueillie et développée encore par ce Cléanthe, dont nous avons cité un bel hymne, et qui était regardé comme le second fondateur de l'école. Chrysippe, Zenon de T^rse, Diogène de Babylone, la dirigèrent ensuite jusqu'à Pansetius , contemporain de Scipion Emilien. Nous en suivrons la fortune dans la période suivante de l'histoire de. la littérature grecque, et dans la littérature romaine que nous aurons
ensuite à étudier. Mais, il faut le remarquer pour cette école comme pour les trois autres, les maîtres aussi bien que les élèves ne sont plus exclusivement Athéniens ni même Grecs. L'Orient a pénétré dans le sanctuaire de l'hellénisme et prépare déjà la transformation du monde par le mélange des doctrines orientales avec celles du monde païen