‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 186 sur 267 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

CAHACTÈHES. — DIVISIONS. — POLYBE.

Caractères. — La période gréco-romPxine est bien stérile, si on la compare aux périodes qui Font précédée, et même à la période alexandrine. La conquête romaine précipite encore la décadence dont nous avons déjà signalé les causes. Trois influences développent chez un peuple l'esprit littéraire et suscitent les chefs-d'œuvre: le sentiment religieux, le patriotisme, la liberté. Quelque grossières que fussent les croyances de la Grèce au temps d'Homère, d'Eschyle et de Pindare, elles avaient sur le caractère e^ sur les mœurs des populations une influence forti fiante; à l'époque de la conquête romaine, il ne restd plus chez le peuple que d'aveugles superstitions, dans les classes élevées qu'une incrédulité élégante et philosophique ; les dieux sont des^machines que les poètes mettent en jeu sans y croire. 11 n'y a pas de vie politique; par suite, la grande éloquence, celle des Lycurgue, des Hypéride, des Démosthène, l'histoire animée par un grand souffle national, le drame patriotique à la manière des Eschyle et des Sophocle, ne

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sont jjlus possibles. L'idée do patrie s'edaco de plus en plus: déjà dressée h l'adulation et à la servilité par les rois de Macédoine, par les tyrans qui se sont succédé à Athènes, par les Ptolémées d'Egypte, la population hellénique, qui étaitcapable de sentir les beautés littéraires les plus élevées, n'a de goût que pour les parodies burlesques, pour les farces indécentes, pour les mimes, pour les pantomimes, pour les spectacles qui parlent aux yeux et qui excitent les sens. Elle est encore sensible au beau langage, mais ce qui charme ses oreilles, ce sont les périodes brillantes de rhéteurs pompeux et >^ides. Pour trouver la véritable éloquence, il faut attendre la prédication de nouveaux docteurs animés par l'enthousiasme et soutenus par la puissance de fortes convictions. Jusqu'au jour de celle grande rénovation religieuse, c'est la littérature des écoles qui règne exclusivement dans la société polie : les écrivains, poètes, historiens, géographes, critiques sont presque tous des professeurs : de là un caractère uniforme d'élégance étudiée dans le style ; quant au fond même des écrits, ce sont en général des recherches érudites, des compilations, des commentaires, des traités didactiques en prose ou envers, des recueils de discours fictifs : sauf quelques brillantes exceptions, voilà les œuvres que produit pendant quatre siècles le génie grec jadis si original et si fécond.

Pour étudier cette longue période, qui embrasse quatre siècles et demi, il ne sera pas inutile de la partager en trois âges distincts, dont chacun a ses caractères particuliers: 1" Tâge de César et de ses successeurs, qui ont hérité de son nom coxiime de son pouvoir; 2° l'âge des Antonins ; 3° Tàge de Dioclélien, jusqu'au moment où Constantin fonde la grande ville de Constantinople et transporte en Orient le siège de l'empire. C'est à cette date que nous avons fixé le commencement de la période byzantine.

En dehors de ces trois âges, nous placerons un puissant historien, Polybe, qui appartient pour une partie db sa vie à la période alexandrine. Il nous a semblé cependant que le sujet de son livre, l'époque où il l'a composé, l'influence que Rome a exercée sur son esprit, le rattachaient à la période gréco-romaine. D'ailleurs telle est l'importance de son œuvre qu'il mérite une place à part et une étude particulière. Comparable par son talent aux Hérodote et aux Thucydide, on peut dire qu'il est le dernier des grands historiens de la Grèce.

Polybe, sa vie. — Polybe naquit à Mégalopolis en Arcadie, vers 205 avant J. -G., à l'époque où Rome, victorieuse d'Annibal, sortait de la seconde guerre punique, qui avait compromis son existence, pour marcher à la conquête du monde. Il était fils de Lycortas, ami, élève et lieutenant de Philopœmen. Nourri dans l'intimité de ce grand homme, qui a été appelé « le dernier des Grecs » il a dû, dès son enfance, être témoin des inquiétudes et des angoisses du chef de la Ligue achéenne en présence des dangers qui menaçaient la Grèce. Déjà, avant Philopœmen, Aratus, dont Polybe a tracé un portrait expressif*, avait compris la triste situation de sa patrie, déploré ses discordes et usé sa vie à retarder son asservissement. Écrivain aussi bien qu'homme d'État, il avait composé trente livres de Mémoires, dont les anciens t'antent la clarté et la sincérité. Quelle lumière ces récits malheureusement perdus jetteraient sur l'obscurité des événements de cette période! Animés du même esprit qu' Aratus, Philopœmen, Lycortas et bientôt Polybe déplorent les excès et les erreurs des deux partis contraires aui perdent le pays, le parti

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aristocratique, dont les yeux sont tournés vers Rome, et le parti populaire, appuyé sur la Macédoine, ils prêchent en vain la saf,'esse, la modération, l'union^ ; sévères pour les fautes de l'aristocratie, ils essaifint en vain de contenir cette démagogie aveugle, téméraire, injurieuse, plus hardie en paroles qu'en actions, moins soucieuse de l'indépendance que d'un bouleversement social suivi du pillage des riches, qui compromet sans cesse les derniers jours de la Grèce et fournit aux Romains l'occasion de la détruire. Élevé au milieu des perplexités des derniers sages de la Grèce, témoin des intrigues du roi de Macédoine et des menaces de Rome, Polybe a compris de bonne heure que la conquête était imminente; plein d'amour pour son pays, il a senti amèrement sa faiblesse :

Les Grecs, a-t-il écrit, sont bien pour quelque chose dans l'œuvre de leur asservissement, et il paraît même que leurs sentiments et leurs dispositions morales y ont plus contribué que la force et l'adresse de leurs vainqueurs,

Polybe avait moins de dix ans quand Flamininus, vainqueur à Cynocéphale du roi Philippe de Macédoine (196), proclama aux jeux olympiques la liberté de la Grèce, c'est-à-dire la dissolution des ligues qui seules pouvaient encore opposer une résistance efficace aux envahisseurs. La folle joie qu'excita cette proclamation perfide se changea bientôt, comme l'avaient prédit quelques esprits perspicaces, en découragement et en douleur, quand on vit les fruits amers de cette politique romaine. Messène s'était détachée delaLigue achéenne. Philopœmen marcha contre elle pour la contraindre à y rentrer ; mais il fut vaincu, fait

1. « Nous ne romprons jamais l'alliance romaine, car ce serait folie, disait Lycortas, mais nous maiiitiendrons, en face des Romains, l'indépendance de la Grèce^ car la livrer serait un crime. »

prisonnier, et condamné à boire la cigiie (183), Il est probable que Polybe, alors âgé de quinze à dix-huit ans, suivit son père dans cette expédition. On sait que, dans les magnifiques funérailles que firent à Philopœmen les Grecs consternés, Polybe portait l'urne qui contenait les cendres du dernier héros de la Grèce.

Lycortas succédait à son ami comme stratège de la Ligue achéenne. Deux ans plus tard (181), il associait son fils à une ambassade auprès du roi Ptolémée Épiphane. Cette démarche avait pour objet de former une ligue entre les Achéens et l'Egypte; l'alliance fut conclue, mais elle ne fut pas suivie de sérieux efl'ets.

Bientôt commençait la guerre entre les Romains et le roi de Macédoine, Persée. La sage politique de Philopœmen avait réussi, pendant dix ans, à conjurer le péril, et à contenir les exagérés des deux partis. Après sa mort, le parti démagogique excitait Persée à la guerre, tandis que le parti romain, tenu en respect par Philopœmen, jetait le masque, conspirait ouvertement pour la domination romaine et recevait l'argent des Romains. Les véritables chefs de la Ligue achéenne, les disciples de Philopœmen, ne pouvaient jeter la Ligue dans l'alliance du roi de Macédoine qui représentait le despotisme et qui d'ailleurs avait fait de son royaume le refuge des assassins, des voleurs, des transfuges, des débiteurs insolvables, de tous les démagogues avides de pillage et de révolution sociale. Ils ne voulaient pas non plus s'engager dans une étroite amitié avec les Romains, dont la victoire devait être la ruine définitive de l'indépendance hellénique. Leur vœu secret était que la victoire demeurât indécise. Dans Fespoir que le titre d'alliés les sauverait d'une complète servitude, ils offrirent tardivement au consul le renfort de leurs contigents. Cette offre fut repoussée : les Romains se ménagaient des prétextes pour traiter

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plus tard (m vaincus ces amis trop tièdes aussi bien que leurs ennemis dérlarés.

En ellet, après la grande victoire de Paul -Emile à Pydna, lorsque la Macédoine eut été divisée en quatre États isolés, les Romains s'occupèrent de frapper la Grèce, et d'étouffer à la fois le parti démocralifjuo, qui avait fait cause commune avec Persée, et 1<; parti aristocratique national, qui n'avait pas souhaité la victoire de Rome. Polybe a nettement exposé cette situation :

On distinguait, dit-il *, trois sortes de suspects, ceux qui voyaient avec regret la question de l'empire universel sur le point d'être tout à fait résolue^ et la domination du monde placée aux mains d'un seul peuple, et qui, sans prêter secours à Rome, sans lui nuire non plus, avaient tout remis à la fortune; ceux qui avaient fait des vœux isolés pour le triomphe de Persée, sans réussir à entraîner les cités dans son parti; enfin ceux qui avaient engagé les États qu'ils gouvernaient dans l'alliance du roi de Macédoine.

Rome ne distingua pas entre ces trois nuances, et ce furent des Grecs du parti romain, envoyés comme ambassadeurs pour féliciter le Sénat de la victoire de Rome, qui prirent plaisir à dénoncer leurs concitoyens dont la défense leur était confiée. Le chef de l'ambassade, Gallicratès, dressa lui-même la liste de ceux qu'il fallait proscrire comme ennemis déclarés ou amis incertains. C'est ainsi que mille Achéens, les plus marquants du parti démocratique, les plus distingués et les plus honnêtes du parti national modéré, furent transportés à Rome.

La mort avait préservé Lycortas de cet exil; mais Polybe fut placé en tète de la liste. Les déportés restèrent dix-sept ans à Rome ou en Etrurie, sans obtenir an jugement. Enfin Scipion Émilien» devenu

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