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Livre XXX, ch

HISTOIRE DE LA LITTÉRATUIlt; GRECQUE 573

le protecteur etrami de Polybe, provoqua une décision, et le vieux Caton gagna la cause des otages par une boutade dédaigneuse ;

Comme si nous n'avions rien de mieux à faire, dit-il, nous passons le jour à discuter si de vieux Grecs, qui veulent être ensevelis par des fossoyeurs achéens, seront ensevelis plutôt par nos fossoyeurs.

Polybe n'était pas encore au nombre de ces vieillards qui ne devaient plus attendre que le fossoyeur. Il avait environ cinquante-sept ans, et il avait profité de son séjour à Rome pour étudier ce peuple étonnant et pour pénétrer les causes de sa fortune. Très probablement il était entré dans la famille de Paul-Émile, le vainqueur de Pydna, comme précepteur des deux fils qui lui restaient et qui plus tard passèrent par adoption dans les familles des Fabius et des Scipions. On sait que Publius, l'un de ces fils de Paul-Emile, fut le fameux Scipion Émilien, le second Africain, le destructeur de Garthage et de Numance.

L'amitié de ces grandes maison-s et particulièrement celle de Scipion Émilien fut très utile à Polybe, de même qu'elle explique en partie le caractère large et généreux, les goûts littéraires de ce Romain si épris déjà des arts de la Grèce. Polybe put consulter librement la riche bibliothèque qu'avaient, dès cette époque, réunie les Scipions. Par une faveur plus rare, il put, bien qu'étranger, interroger les archives de l'État, étudier l'histoire romaine dans les Annales des Pontifes, enfin voyager librement, et aller visiter tous les champs de bataille des guerres puniques. Il préparait ainsi les éléments de la grande histoire qu'il méditait; en même temps il sentait croître son estime pour cette Rome qu'il ne pouvait s'empêcher d'admirer, bien qu'elle fût à la veille d'asservir son

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pays et qu'ello lo tînt liii-mftme prisonnier. On a pu dire que Polybe « devint Ronnain à Rome *\ sans cesser d'aimer sa patrie, sans cesser de la défendre et de la servir auprès des vainqueurs, sans que celte syiTîpathie involontaire pour les Ronnains enlève rien au patriotisme qui respire partout dans son livre. Libre de retourner en Grèce (150), Polybe y arriva peu de temps après la mort de l'odieux Callicratès, dont on venait de renverser les statues pour relever celles de Lycortas. Ce qui restait des mille otages achéens était revenu, pour exciter dans toutes les villes une réaction démocratique. Sous les noms de patrie, d'indépendance, de haine de l'étranger, les démagogues cachaient mal leurs projets contre le parti aristocratique, ou plutôt contre les riches*. Polybe, convaincu que leurs déclamations, leurs folles attaques contre Rome amèneraient une catastrophe prochaine, voyant l'inutilité de ses efforts pour ramener ses concitoyens à la sagesse et à l'intelligence de la situation, jugea qu'il leur serait plus utile à Rome qu'en Grèce, et il retourna en Italie. Ce fut alors surtout qu'il visita les Alpes, la Gaule, TEspagne, vérifiant ainsi dans le pays même les renseignements qu'il avait amassés à Rome.

La troisième guerre punique avait commencé (148) et l'aventurier Andriscus, qui avait soulevé la Macédoine, faisait alliance avec Garthage. Polybe apprit en Afrique, oh il avait suivi Scipion Émilien, cette insurrection bientôt réprimée (147), puis celle de son pays. Il fît tous ses efforts pour empêcher ce mouvement dont il méprisait les instigateurs ', dont il

1. Fustel de Coulanges, Polybe ou la Grèce conquise par les Romains.

2. Petit de Julleville, Hist. de la Grèce sous la domination romaine, p. 95.

3. Petit de Julleville, p. 93. « L'histoire a le droit d'être sévère

voyait trop clairement le dénouement inévitable. Ce fut donc avec plus de douleur que de surprise qu'il connut Tissue des batailles de Scarphée et de Leucopétra (146), où Diéos se montra aussi lâche qu'il avait été présomptueux et incapable, et enfin la prise et le pillage de Corinthe. Garthage avait succombé ' deux mois avant Corinthe, etPolybe, suivant plusieurs; historiens, assistait, auprès de Scipion, à la lutte hé-' roïque de cette ville, qui tomba du moins avec, grandeur. Corinthe ne se défendit pas, ne ferma pas' ses portes; cependant elle fut pillée et brûlée aussi cruellement que Garthage.

Très sévère pour cette insurrection, Polybe intervint activement pour adoucir les rigueurs de la conquête. Sa conscience était si tranquille et il était si assuré des sentiments de la population honnête de son pays qu'il accourut aussitôt à Corinthe. Le Sénat avait envoyé en Grèce dix légats ou commissaires pour régler l'état des vaincus : Polybe accepta, la tête haute, la tâche difficile d'être leur intermédiaire auprès de ses concitoyens. Sans doute ce concours fut utile aux Romains; car le nom de Polybe, l'élève et l'héritier des Philopœmen et des Lycortas, rappelait ces grands hommes et rendait la soumission plus facile à la partie la plus

pour ces hommes, bien qu'ils soient morts pour une grande cause, parce qu'ils n'étaient pas dignes du rôle qu'ils usurpèrent. L'événement fit qu^ils semblèrent les derniers et les plus intrépides défenseurs de l'honneur national ; mais leurs vices privés, leur vénalité sans pudeur et leur ambition effrénée nous forcent de rapporter à de vils motifs l'audace avec laquelle ils précipitèrent leur pays dans cette suprême folie. »

Partout la révolte prenait le caractère d'une guerre sociale*, dans toutes les villes, Critolaos, stratège des Achéens, faisait relâcher les débiteurs, arrêtait les poursuites, excitait la plèbe contre les riches. Son successeur Diéos affranchissait les esclaves : les riches tremblaient pour eux et leurs familles devant les menaces de ces esclaves qu'on avait armés; ils étaient écrasés par les impôts dont on les frappait §ans vérifier même l'importance de leur fortune» -

saine et la plus nombreuse de la nation. Mais cette intervention scrvitaussi beaucoup les inlérôtsdes particuliers et dos villes. Polybe fut cLiar;^6 par les commissaires de visiter les cités, d'accommoder les dillerends, de ne laisser subsister aucune difficulté, soit publique, soit privée, dans l'interprétation des lois nouvelles. 11 témoigne lui-même que, loin d'ôtre froidement accueilli , il reçut partout les témoignages de la reconnaissance publique et que les plus grands honneurs lui furent décernés.

D'ailleurs une circonstance imprévue permit d'apprécier la fidélité de son patriotisme. Un Romain avait proposé le renversement des statues érigées à Philo pœmen dans la plupart des villes de la Grèce. Polybe ne craignit pas de prendre devant Mummius, le destructeur de Gorintlie, la défense des statues du grand homme, et le vainqueur lui donna raison. La joie fut vive parmi les Achéens. A Mégalopolis on éleva une statue à Polybe, à côté de la statue de celui qu'il avait défendu, avec cette inscription : « Polybe, allié des Romains, apaisa leur colère contre les Grecs^ » Un dernier trait permettra d'apprécier le caractère de Polybe et son désintéressement. Les Romains faisaient vendre à l'encan les biens du démagogue Diéos. Ils offrirent en don à Polybe « toute partie de ces biens qui lui conviendrait. » Polybe refusa et conseilla même à ses amis de ne prendre aucune part à ces enchères, a Si l'on songe, ajoute M. Petit de Julleville, que les démagogues étaient ses ennemis mortels, qu'eux-mêmes avaient foulé aux pieds tous les droits de la propriété ; si l'on se rappelle à quel point les discordes civiles

4. Paiisanias, VIII, 30. Il parle d'une autre statue de Polybe dans le temple de Despœna, à quarante stades de Mégalopolis. On y avait aussi inscrit un distique : a La Grèce n'eût pas péri, si POybe l'eût gouvernée; dans sa chute elle ne trouva de recours qu'en lui seul. »

ont le privilège de troubler les plus simples notions d'honneur et d'honnêteté, cette conduite de Polybe paraîtra peut-être digne de quelque éloge.» Le même critique conteste le jugement un peu sévère d'un éminent historien que nous avons déjà cité : « Polybe a été heureux de voir la Grèce tranquille sous la domination romaine ^ » La résignation n'est pas de la joie, et ces paroles douloureuses de son histoire suffisent à le prouver :

Les Carthaginois ayant péri entièrement dans la catastrophe de leur cité n'ont pas conservé le sentiment de leurs maux au delà de leur désastre ; les Grecs, au contraire, témoins de leur propre infortune, ont transmis ce lamentable héritage aux enfants de leurs enfants. Ainsi, de même que ceux qui vivent pour souffrir nous paraissent plus dignes de pitié que ceux qui meurent dans les supplices, de même les calamités des Grecs nous paraissent plus dignes de pitié que celles des Carthaginois. Juger autrement, ce n'est plus se soucier de l'honneur ni des devoirs ; c'est n'avoir d'yeux que pour l'intérêt 2.

Il est certain que Polybe, après l'organisation de la province d'Achaïe (ce fut le nom que reçut la Grèce sous la domination romaine), fît de nouveaux voyages à RomiC, car il suivit Scipion Émilien au siège de Numance, et nous savons qu'il avait écrit l'histoire de cette guerre. Mais sa vie se termina dans sa patrie, en Arcadie. Selon Lucien, il mourut à quatre-vingt-deux ans des suites d'une chute de cheval.

Onire y Histoire de la guerre de Numance, les anciens avaient de lui une Vie de Philopœmen, un Traité de tactique, et un ouvrage intitulé : De Vhahilaiion sons Véquateur. Mais l'œuvre qui l'a fait vivre est son Histoire

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