Emile Saisset. Mnésidème
tants de la rhétorique, mais qui, par Feffet du malheur et d'une violente secousse morale, quitta la robe brillante du rhéteur pour le manteau grossier du philosophe.
Né à Pruse, en Bithynie, vers 30 après J.-C, d'une famille distinguée, il y professa bientôt la rhétorique avec le succès qu'atteste son surnom. Il fut même premier magistrat de sa ville natale; mais, le peuple ayant essayé, pendant une émeute, de mettre le feu à sa maison, il quitta sa patrie. En Egypte il rencontra Vespasien, qui goûta son talent et l'emmena en Italie. Il acquit à Rome une éclatante renommée; mais, sous le règne de Domitien, le fils et le deuxième successeur de Vespasien, il osa protester par un courageux écrit contre le supplice d'un noble personnage, victime de l'empereur (82), Forcé de fuir, poursuivi, menacé de mort, il changea, un peu forcément peut-être, de vie et d'habitudes. Il alla partout, gagnant son pain par les plus humbles travaux, mais en même temps haranguant le peuple des carrefours et se faisant prédicateur de morale. Il parcourt ainsi la Thrace, la Scythie; il arrive jusqu'au pays des Gètes : tantôt il explique à une population moitié grecque, moitié barbare, Torigine du monde et les vrais attributs de Jupiter; tantôt il apaise par ses paroles des rivalités et des séditions populaires très fréquentes dans les villes de l'Asie-Mineure. Un jour, pendant qu'il était chez les Gètes, on apprend que Domitien a été renversé et Nerva proclamé empereur (96). Les légions, campées dans les environs, s'indignent, refusent le serment au nouvel empereur, et se préparent à la révolte. Dion paraît, « s'élance sur un autel, et, après avoir jeté ses haillons, il se fait connaître aux soldats, leur raconte son histoire, ses malheurs, leur peint la cruauté de Domitien, les vertus de son successeur et, par sa vive éloquence autant que par
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la surprise do ce coup de théâtre, les fait rentrer dans le devoir '. »
Alors Dion retourne à Homo où il jouit d'une grande faveur auprès de Nei'va et de Trajari, et où il meurt presque en même temps que Trajan (117). Disons que, dans sa fortune nouvelle, il resta fidèle à la vie sévère et aux mœurs pures qu'il avait adoptées depuis son exil, et qu'admis à parler devant Trajan, il donna plusieurs fois à Tempereur, sur les devoirs de la royauté, de nobles et fermes conseils.
Ces quatre discours se trouvent parmi les quatrevingts compositions du même genre que nous avons de Dion Chrysostôme. En général l'auteur traite des sujets de morale, de philosophie, de politique, quelquefois de littérature. Le style est clairet moins chargé d'ornements artificiels que celui des rhéteurs dont nous avons parlé; mais il sent encore l'élégance asiatique, caractère commun à tous les écrivains de cette période ; puis, comme onl'a remarqué, il manque aussi à ces discours, pour nous satisfaire, le charme du débit et de l'action oratoire, qui contribuaient tant à l'enthousiasme des auditeurs contemporains. Enfin ces préceptes moraux, sages sans doute, mais souvent communs et surabondants, n'ont rien qui nous frappe et qui nous touche : comme l'a dit excellemment M. Martha, « leur abondance stérile n'est pas soutenue par une forte doctrine, ils partent de la mémoire plutôt que du cœur. y>
Maxime de Tyr. — Telle est aussi l'impression que produit la lecture des quarante et une Dissertations ou Discours d'un autre rhéteur moraliste du ii^ siècle, Maxime de Tyr. Il enseigna la rhétorique à TAthénéum
1. Martha, La prédication morale populaire, dan3 l'ouvrage déjà cité.
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de Rome et l'on croit qu'il compta Marc-Aurèle parmi ses élèves. Ses écrits, honnêtes et sensés, sont bien peu originaux. Se3 dissertations sur l'origine du mal, sur l'objet de la philosophie, sur le démon de Socrate, sur la nature de Dieu ont du moins cet intérêt de nous montrer combien les idées religieuses du temps ont rompu avec le polythéisme, « sans toutefois, dit un historien de la littérature grecque *, engendrer dans la société, je ne dirai pas païenne, mais hellénique, aucun système qui ressemblât à une religion. Maxime est un représentant affaibli du platonisme : la force vivante de l'avenir n'était plus là; l'hellénisme allait se mourant. »
Epictète . — Il ne put être ranimé même par les vertus et les nobles enseignements de deux grands moralistes, qui ont adouci et, en quelque sorte, humanisé la doctrine stoïcienne, Epictète et Marc-Aurèle.
Sous ce nom à' Epictète^ c'est-à-dire l'/îomme acheté, se désignait lui-même un Grec né à Hiérapolis en Phrygie, qui fut esclave d'un aûranchi de Néron^ Epaphrodite Une anecdote caractéristique fait connaître l'héroïsme moral de cet homme. Son maître lui tordait la jambe dans un instrument de torture : « Tu vas me la casser, » lui dit tranquillement Epictète. Ce calme excite encore la fureur du brutal Epaphrodite; la jambe est brisée : « Je t'avais bien dit que tu la casserais, » répartit simplement le sage ^. Il resta boiteux toute sa vie.
Après la mort d'Epaphrodite, il fut affranchi et vécut
1. Emile Burnouf, Histoire de la litt ^ature grecque, tome II, p. 350.
2. Celse, ardent adversaire du christianisme, apostrophait ainsi les chrétiens: « Est-ce que votre Christ, au milieu de son sui)plice, a jamais rien dit de si beau ?» — Origène répondit : « Notre Dieu n'a rien dit, et cela est encore plus beau. »
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à Homo (Lins une maison délabrée, qui ne renferma't qu'une table et une couchette. A la (in de sa vie, il prit une femme à son service, mais pour lui confier un enfant abandonné qu'il avait recueilli. Quand l3omitien chassa de Rome les philosophes, il se retira en Epire; il revint sous Nerva et vécut assez pour voir les premières années du règne heureux de Trajan. On inscrivit surson tombeau cette épitaphe : < Je suis Cpictète, l'esclave, le boiteux, le pauvre, mais agréable aux dieux. »
La môme humilité, un peu fastueuse peut-être, comme toutes les vertus stoïciennes, qui a porté Epictète à cacher son nom, l'a empêché de rien écrire. C'est, nous l'avons dit, son disciple Arrien qui a fait l'histoire de ses idées morales. Le célèbre petit livre intitulé Manuel d'Epictèle est comme le code du stoïcisme, et il peut se résumer en ces mots qui sont le fond de la doctrine : « résigne-toi, abstiens -toi * », c'està-dire que rhomme doit regarder la douleur, la persécution, la mort de ceux qu'il aime, comme des accidents indépendants de lui, et ne considérer comme lui appartenant que sa pensée et sa volonté ^. S'il manque à cette règle,
Il trouvera partout des obstacles , des chagrins , des troubles; il accusera et les dieux etle's hommes : s'il la suit, personne ne le contraindra, personne ne lui opposera d'obstacle, il ne se plaindra de personne, il n'accusera personne,
2. Descartes, dans 'e Discours de la méthode, lli« partie, traçant les règles de sa morale provisoire, a dit aussi : « Ma troisième maxime était de tâcher toujours plutôt à me vaincre que la fortune, et à changer mes désirs que l'ordre du monde, et généralement de m'accoutiimer à croire qu'il n'y a rien qui soit entièrement en notre pouvoir que nos pensées, en sorte qu'après que nous avons fait notre mieux touchant les choses qui nous sont extérieures, tout ce qui manque de nous réussir est au regard de nous Eibsolument impossible. »
personne ne pourra lui nuire, il n'aura pas d'ennemis ; car il n'y aura pas en lui de côté vulnérable *.
Tout le livre n'est que le développement de ces principes. Pascal en a donné la substance dans une belle page que nous reproduisons :
Ne dites jamais : j'ai perdu cela; dites plutôt : je Tai rendu ; mon fils est mort : je l'ai rendu ; ma femme est morte : je l'ai rendue. Ainsi des biens et de tout le reste. Mais celui qui me l'ôteest un méchant homme, direz-vous. Pourquoi vous mettezvous en peine par qui celui qui vous l'a prêté vient le redemander? Pendant qu'il vous en permet l'usage, ayez-en soin comme d'un bien qui appartient à autrui, comme un voyageur fait dans une hôtellerie. Vous ne devez pas, dit-il encore, désirer que les choses se fassent comme vous le voulez ; mais vous devez vouloir qu'elles se fassent comme elles se font. Souvenez-vous, ajoute-t-il, que vous êtes ici comme un acteur, et que vous jouez votre personnage dans une comédie, tel qu'il plaît au maître de vous le donner; s'il vous le donne court, jouez-le court ; s'il vous le donne long, jouez le long; soyez sur le théâtre autant qu'il lui plaît: paraissez-y riche ou pauvre selon qu'il l'a ordonné. C'est votre fait de bien jouer le personnage qui vous est donné; mais de le choisir, c'e^it le fait d'un autre. Ayez toujours devant les yeux la mort et les maux qui semblent les plus insupportables et jamais vous ne penserez rien de bas et ne désirerez rien avec excès. Il montre en mille manières ce que l'homme doit faire. Il veut qu'il soit humble, qu'il cache ses bonnes résolutions, surtout dans les commencements, et qu'il les accomphsse en secret : rien ne les ruine davantage que de les produire. Il ne se lasse point de répéter que toute l'étude et le désir de l'homme doivent être de connaître la volonté de Dieu et de les suivre. Telles étaient les lumières de ce grand esprit, qui a si bien connu les devoirs de l'homme : heureux s'il avait aussi connu sa faiblesse!
C'est, en effet, cette connaissance de la faiblesse de 1 . Manuel j ch. i.
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l'homme qui manque à Epictèteet môme à Marc-AuWilc. A la rigueur quelques âmes d'élite peuvent pratiquer cette morale qui étoufl'e en nous les sentiments les plus légitimes, qui nous interdit de pleurer une mère, une femme, un enfant, qui regarde la compassion comme une faute. On comprend môme qu'elle soit née h une époque d'allreux despotisme, où le caprice d'un empereur frappait les plus honnêtes dans leurs biens et dans leurs personnes, « où la mort, l'exil, tout ce que l'on regarde comme terrible devait être chaque jour devant les yeux de chacun * . » Mais cette impassibilité n'est pas dans la nature de l'homme; avec le pain du corps et le pain de l'esprit, il lui faut le pain du cœur.
Les larmes, a dit un poète latin 2, sont la meilleure parte de notre être. Aux premiers jours du monde. Dieu accorda au::: animaux la vie seulement, à nous une âme aussi, pour qu'une mutuelle aiïection nous portât à aider no? semblab'es et à leur demander du secours.
[Combien elle avait mieux compris les besoins de rhumanité, cette religion qui, au temps d'Epictète et de iMarc-Aurèle, commençait à conquérir le monde ! Loin de prêcher une insensibilité, une perfection chimériques, elle faisait de la charité une vertu, du repentir une réhabilitation, des souffrances et de la misère, une épreuve adoucie par un sublime espoir. Quel est l'avenir de ces grands sages, les Epictète, les xMarc- Aurèle?Que promettent-ils à leurs adeptes? L'anéantissement. Le chrétien traverse les maux de la vie et marche à la torture, les yeux fixés sur le ciel, sa patrie et sa récompense.