Apologet, ch. v
(nous avons vu que ces deux mots sont à peu près synonymes). Suivant une habitude renouvelée des anciens logographes, il composa des plaidoyers, il professa, et il s'enrichit surtout par des voyages entrepris, suivant la mode des rhéteurs du temps, pour donner dans les villes ces représentations oratoires que nous avons déjà décrites. Il parcourut ainsi la Grèce, l'Italie, la Gaule, et il obtint partout de brillants et fructueux succès.
Vers 164, sous le règne de Marc-Aurèle , il se fixa en Grèce avec sa famille, et Athènes devint son séjour favori. Cette ville, par ses souvenirs littéraires, par ses écoles, par ce qui était resté à ses habitants delà finesse et de l'élégance artistique de leurs ancêtres, convenait plus que toute autre au caractère et à Pesprit de Lucien. La fortune qu'il avait amassée lui permit de renoncer aux plaidoyers et à la rhétorique pour se faire moraliste et satirique. Ce fut pendant cette période de sa vie, entre lô5 st 175, qu'il composa la plus grande partie de ses Dialogues. Beaucoup de ses nombreux écrits eurent d'abord la publicité de ces lectures publiques, plus goûtées encore à Athènes que partout ailleurs. Il a eu pour ami un philosophe du temps, Démonax, dont il a raconté la vie et qui n'est guère connu que par lui. Mais le caractère mordant de ses écrits lui fît de nombreux ennemis, en particulier ce rhéteur grammairien, Julius Pollux, dont nous avons parlé, et les philosophes cyniques, qu'il n'avait pas ménagés dans ses satires. Vers la fin de sa vie, il entreprit de nouveaux voyages, peut-être pour rétablir sa fortune épuisée, et cette nouvelle promenade oratoire eut le même succès que la première. Enfin il remplit en Egypte de hautes fonctions publiques, et il mourut, vieux et malade, au milieu de ces honneurs. Ce fut sans doute pendant le règne de
Commode.
Des qualre-vin^l-trois opuscules publiés sous le nom de Lucien, treize lui sont retirés aujourd'hui par la critique ^Nous nech(3rcherons pas fi donner une liste complète des soixanLo-dix qui lui sont accortJ^'is sans conteste. Lesœuvres dcsajeunesseapparLiennent àcegenre de la rhétorique dont nous avons déjà rencontré tant d'exemples. Quelques-unes semblent de simples développements scolaires; d'autres, comme Vllippias, V Eloge de la mouche, le Jugement des voyelles, sont des petites compositions où l'imagination et la verve satirique rachètent la frivolité du sujet. VEloge de la mouche, le Jugement des voyelles, plaidoyer du sigma contre le tau qui l'a dépouillé, étincellent d'esprit et de finesse. Mais, dès cette époque, Lucien prouvait qu'il était capable d'œuvres plus sérieuses, et révélait en lui cette habile entente du dialogue qui est un des côtés les plus brillants et les plus originaux de son talent. Son Nigrinus, qui doit être placé vers l'an 150, époque oii il fît le voyage de Rome et alla voir le philosophe qui donne son nom au dialogue, est une piquante satire des vices de Rome et de l'agitation tumultueuse de la grande ville comparée à la ■vie calme et paisible d'Athènes. On est surpris de {trouver chez un jeune homme de vingt-cinq ans tant de puissance et d'éclat. D'ailleurs, à la fin de cette première période où Lucien n'est encore qu'un maît^^e de rhétorique, nous rencontrons son Traité sur la manière d'écrire Vhistoire, étude incomplète, qui ne mérite pas le nom de traité, mais remarquable par la justesse et l'indépendance de la critique et par une.
! \ . Maurice Croiset, Essai sur la vie et les œuvres de Lucien.
; Hachette, 1882.
Pour la classification des œuvres de l'auteur nous suivons exactement ce livre si complet et si l'idicieux, où le talent '^o. Lucien est analysé avec tant de péi étration, où son influence est appréciée avec tant d'autorité et de sa-,e mesure.
simplicité lumineuse de style, bien rare à cette époque d'emphase et de boursoufflure. L'auteur, en raillant les historiens rhéteurs de son temps, a cette verve mordante qui paraît déjà dans ses premiers écrits et qui donne à tous ses ouvrages un intérêt si piquant.
L'époque oii Lucien se fixe à Athènes et renonce décidément à la rhétorique et à la composition des plaidoyers marque dans l'histoire de ses écrits une nouvelle période. Lucien se livre tout entier à ses goûts de moraliste satirique : il adopte décidément la forme vive et dramatique du dialogue; et, avant d'être le plaisir des lecteurs délicats, ces opuscules si animés, si lestes, si pétillants de malice, charmaient les oreilles et l'esprit des nombreux habitués des lectures publiques, plus suivies encore à Athènes que dans les autres villes lettrées de l'empire. Les écrits de Lucien sont de ceux que le débit fait valoir ; on sait de plus qu'il avait un bel organe, et il devait être un habile lecteur.
Parmi les ouvrages de cette seconde période, nous citerons VAnacharsis, dialogue entre Solon et le Scythe Anacharsis, sur l'éducation et en particulier sur la gymnasàque, qui est attaquée par le Barbare et défendue par le législateur athénien au nom de la philosophie et de l'intérêt social. Le Toxaris est encore une discussion entre un Scythe, Toxaris, et FAthénien Mnésippe sur l'amitié et ses devoirs, mieux compris, selon Toxaris, chez les Scythes que chez les Grecs, dont Mnésippe soutient la cause. Le fond des deux plaidoyers n'est qu'une suite d'anecdotes aimables qui suffisent à l'intérêt du dialogue. VHermotime a une vivacité et une chaleur qu'on ne trouverait pas dans les ouvrages précédents. L'auteur, en effet, y plaide sa propre cause. Parce qu'il a cessé d'être rhéteur, on le classe parmi les philosophes. Non, il n'appartient à aucune de ces sectes qu'il passe en
Cî)2 IIISTOIRB I)K LA LITTÉRATURE OIIECQL'E
revue et dont il réfute les doctrines avec une franchise, une malice, une verve entraînantes. Cette satire retentissante a dû Faire beaucoup pour la réputation de Lucien et aussi pour la haine que lui ont vouée les stoïciens et les cyniques, l'aile fut suivie de petits pamphlets pleins d'une j^aieté malicieuse, le Parasite, l'Ami du mensonge, le Banquet. Désormais la voie de l'auteur est tracée : il y marchera de plus en plus hardiment, il se fera le disciple de ce fameux Ménippe qui Tavait précédé de quatre siècles, et dont nous avons indiqué rapidement, dans un chapitre précédent*, le rôle et l'influence; il le « déterrera «, comme il le dit, car Ménippe ''^tait à peu près oublié, et il le prendra « comme son conseiller et son complice dans ses moqueries les plus irrévérencieuses*. » Nous entrons dans une troisième période oii, à l'exemple de Ménippe, Lucien mêle la satire religieuse à la satire morale, et nous transporte, comme l'avait faiLMénippe, dans un monde idéal : les enfers et le ciel vont devenir le théâtre de ces petites comédies si fines et si piquantes, dont l'ironie, sous sa forme légère, porte peut-être plus loin, comme l'a dit M. Groiset, que les plaisanteries franches et joyeuses d'Aristophane et des autres poètes de la comédie antique.
Le premier dialogue que Lucien écrivit sous cette inspiration nouvelle est le Ménippe ou la Nécyomancie. Le philosophe cynique est allé au pays des morts demander àTirésias la solution des problèmes philosophiques, et il assiste au châtiment des grands et des puissants de la terre. Les trente Dialogues des ynorts sont le développement de cette piquante idée satirique; Ménippe et un autre cynique plus ancien, Diogène , jouentlepremierrôle dans cette comédie aux cent actes
2. M. Groiset, daas l'ouvrage déjà cité, ch. n, 4, page» 56 et suiv.
divers, dont les autres personnages sont les hommes, tyrans, magistrats, riches, voluplueux, jeunes gens fiers de leur beauté ou de leur force, philosophes gonflés de leur vain savoir : aujourd'hui la mort a confondu leur orgueil et leur a montré le néant des choses humaines. 11 y a dans ces Dialogues un ton plus incisif et plus âpre que dans les autres ouvrages de Lucien ; cela tient peut-être au caractère des deux philosophes qui dominent les scènes. Les vices, les ridicules, les préjugés des hommes, les illusions grossières qui les abusent, les croyances vaines dont on les leurre, sont bafoués avec une vigueur et une amertume inaccoutumées. Lucien, si sévère pour les erreurs de l'homme, n'a pas un mot de tendresse compatissante pour ses misères. Sans cesse il lui présente la mort comme inévitable et prochaine, mais il s'inquiète peu du redoutable problème de ses destinées futures : il se détourne, en épicurien, de cet inconnu qui tourmente les nobles âmes; son scepticisme ironique et glacé n'est pas fait pour leur rendre le calme.
Ces réflexions nous conduisent à d'autres dialogues de Lucien, aux vingt-six Dialogues des dieux et aux quinze Dialogues des dieux marins, c'est-à-dire à la satire religieuse qui a une si grande place dans son œuvre et qu'il poursuivra jusqu'à son extrême vieillesse. Ces scènes vives et finement railleuses, qui mettent en pleine lumière l'immoralité et le ridicule de la plupart des traditions mythologiques de la Grèce, avaient été préparées par deux autres écrits du même genre. Dans ïlcaroménippe, Ménippe, armé des ai] es d'Icare, monte jusqu'au séjour de Jupiter et s'amuse aux dépens du souverain des dieux et des hommes qui accueille si mal les prières des pauvres mortels. Dans le Jupiter confondu, un philosophe cynique, dont le nom n'est pas donné, prouve au maître du tonnerre que la fatalité ne peut se concilier avec sa toute-puis-
sance. Dans les Félcs de Kronos, lo bon Saturno s'entretient avec un de ses prêtres et lui raconte naïvement ses aventures. Sans doute l'auditoire de Lucien était composé de la société d'élite d'Athènes, et ces ouvrages, une fois publiés, ne s'adressaient qu'à un nombre limité de lecteurs, généralement désabusés de la religion officielle. Cependant il nous semble difficile que ces attaques, si fortes sous leur forme légère, et les coups que Lucien portera encore au pagariisnni dans ses ouvrages postérieurs, n'aient pas eu quelque retentissement, et n'aient pas contribué au discrédit du polythéisme. On ne peut nier tout au moins que les moqueries des premiers apologistes chrétiens ressemblent beaucoup à celles de Lucien : il est certain que, volontairement ou non, il a été leur auxiliaire; ses écrits leur ont fourni des modèles et des armes.
A la même période de la vie de Lucien se rapporte la composition d'un roman burlesque, Récit d'une histoire véritable, sorte d'odyssée bouffonne dont se sont inspirés les auteurs du Gargantua et des Voyages de Gulliver, L'auteur y ridiculise les poètes et les historiens qui ont rempli leurs écrits de prodiges et d'inventions fabuleuses : on y voit les hommes-plantes, les sirènes à pieds d'âne, Tîle fromage; on y trouve un voyage dans la lune, un séjour dans le corps d'une baleine, une bataille entre des îles. Le récit est animé par une verve égale à celle de Rabelais, de Swift et de Voltaire.
Dans un nouveau groupe d'écrits satiriques qui sont l'apogée du talent de Lucien, l'auteur a pris surtout pour modèles Aristophane et Eupolis. C'est ce qu'établit fortement M. Maurice Groiset *. Par suite, comme le dit ce critique, l'imagination de Lucien a pris un nouvel essor. Il se rapproche davantage de la