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qui est comme le complément du Pêcheur et qui a la valeur crune apologie en règle, comme la neuvième satire de lioileau*, nous montre Lucien entre la Rhétorique et la Dialectique: il se défend avec une ironie hautaine et avec cette confiance qu'd puise dans sa réputation et dans la conscience de son talent. Le Récit de la mort de Pérégrinus est aussi une riposte aux attaques furieuses des cyniques. Ce fanatique, rêveur enthousiaste à la façon d'Apollonius de Tyane, avait annoncé qu'il monterait sur un bûcher aux jeux olympiques et qu'il mourrait dans les flammes, llexécuta intrépidement son projet, et les cyniques, ses confrères, accourus à cet étrange spectacle, faisaient un martyr de cet orgueilleux en démence. Lucien était présent aussi, mais non pour applaudir. Il témoigne lui-môme que les cyniques faillirent le déchirer. Mais quelle dut être leur fureur, quand il raconta la mort de leur martyr et détruisit par le ridicule tout l'effet de oeite scène théâtrale! Ils se vengèrent sans doute par des injures, comme le dialogue obscur des Fugitifs permet de le conjecturer.
Nous arrivons à des ouvrages qui semblent appartenir à la verte vieillesse de Lucien : le pamphlet Contre un ignorant collectionneur de livres^ où l'auteur venge évidemment une injure personnelle ; le Maître de rhétorique, diatribe violente contre son adversaire, le rhéteur grammairien Julius PoUux; le Ze^i/>/ia?2e, où, en bafouant un personnage fictif de ce nom, Lucien ridiculise tous ces rhéteurs emphatiques et sots, si fiers de leur éloquence ampoulée et de l'argent qu'elle leur rapporte.
Il semble qu'après ces derniers écrits polémiques, Lucien ait pris quelque repos. La Vie de Démonax, qui parut entre 177 et 180, la Vi^ du faux prophète
\. La comparaison appartient à M. Croiset,
A lexandre, postérieure kla. mort de Marc-Aurèle (180), annoncent une sorte de désarmement. Dans la première de ces biographies, l'auteur expose, avec simplicité, sur le ton d'une causerie familière, les vertus, la bonté, la sincérité de son ami Démonax; dans la seconde il réunit ses souvenirs persoxinels sur une sorte de magicien qui avait créé une religion et institué un oracle en Paphlagonie. Dans un voyage, Lucien avait eu Toccasion de voir cet Alexandre, et son ouvrage est une réponse aux renseignements que lui a demandés son ami Gelse. Parmi les écrits de sa vieillesse, dont Tun, Apologie pour les salariés, fut composé au moment où il devenait en Egypte un haut fonctionnaire de l'empire, nous ne citerons plus que deux dialogues versifiés, intitulés : Tragédie de la goutte et Pied léger. On ne sait s'ils sont, en effet, l'œuvre de Lucien; on y trouve assez d'enjouement et de fine raillerie pour qu'ils méritent d'être attribués au fameux satirique.
L'énumération que nous venons de faire des principaux écrits de Lucien et les courtes appréciations que nous y avons jointes, nous dispensent d'un long jugement sur l'œuvre entière du moraliste satirique. Il porte dans toutes les questions, morale, philosophie, littérature, le même esprit d'indépendance; il fronde hardiment les hommes et les dieux, les rhéteurs, les philosophes, y compris ces illuminés, comme Pérégrinus et Alexandre, qui prétendent s'élever au-dessus de la nature humaine.
A-t-il confondu le christianisme avec ces essais de religions mortes-nées? 11 est certain qu'il n'a pas cherché à connaître les dogmes chrétiens; dans son aversion pour le surnaturel il a témoigné quelque pitié pour ce qu'il traite de rêveschimériques. Mais son langage n'est pas celui d'un ennemi, et, dans un passage de la vie de Pérégrinus, il rend un bel hommage à la pureté de la
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vie des chrétiens et à cette active fraternité qui règne entre eux :
... Lorsque Pérégrinus fut dans les fors, les chrétiens lui rendirent toutes sortes d'offices avec un zèle et un empressement infatigables. Dès le matin, on voyait ranf.;és autour de I a prison une foule de vieilles femmes, de veuves et d'orphelins. Les chefs passaient la nuit auprès de lui en g-agnant les geôliers; ils faisaient apporter toutes sortes de mets; ils lisaient leurs livres sacrés. Plusieurs villes d'Asie lui envoyèrent des députés, au nom de la communauté chrétienne, pour le secouri:, 'e défendre, le consoler. On ne saurait croire l'empressement qu'ils témoignent dans les circonstances semblables qui intéressent la cause générale; en un mot, rien ne leur coûte... Ces malheureux se sont persuadés qu'ils sont immortels et qu'ils vivront éternellement. C'est pourquoi ils méprisent la mort et la plupart s'y livrent volontairement. Puis leur premier législateur leur a persuadé qu'ils sont tous frères du jour où ils ont changé de culte, renié les dieux de la Grèce, et adoré le sophiste* crucifié dont ils suivent les lois. Aussi méprisent-ils également tous les biens ; ils les mettent en commun sur la foi complète et sans examen qu'ils ont en ses paroles'...
Quant à lui-même, nous Pavons dit, il n'a pas de doctrine arrêtée : la pensée de la mort le laisse tranquille; il paraît attendre avec indifférence cet anéantissement qui, à ses yeux, est le terme dernier de la vie terrestre.
Pour nous, Lucien a le grand mérite de nous donner des tableaux animés et saisissants de la société ancienne sous toutes ses faces, morale,- religieuse, littéraire. Ses Dialogues vivront toujours, et ses satires ont un intérêt tout particulier : ce sont de véritables drames, pleins d'originalité, avec des carac-
1. Nous avons vu que le mot « sophiste » n'est pas, à cette époque, un terme de mépris.