CHAPITRE VI
AOE DB DIOCLÉTIEN. — ÉCOLE d'aLEXANDRIE. — PÈUES DB
l'Église.
Durée. — Nous désignons sous ce nom général la période qui commence à l'anarchie militaire (235-268), qui se continue par les énergiques empereurs qu'on appelle Illyriens (268-284), et qui aboutit à la monarchie absolue de Dioclétien (285-305). Nous l'arrêterons au moment où l'un des successeurs de Dioclétien, Constantin, donne par le célèbre édit de Milan (313) pleine liberté au christianisme, et bientôt chrétien lui-même (324), rompt avec Rome, pleine des souvenirs du paganisme, poui* fonder la capitale chrétienne de Cons: tantinople (326-330). Ici finira pour nous la période gréco-romaine de ia littérature grecque. Nous entrerons ensuite da^is la période byzantine.
Caractères. — Après l'âge qui avait produit Plutarque, Marc-Aurèle et Lucien, et, au-dessous de ces grands noms, tant d'esprits actifs, occupés d'histoire, de littérature, de critique, de philosophie, le siècle qui termine la période gréco-romaine est pauvre en écrivains et en écrits profanes. De plus graves pensées occupent les âmes : d'un côté, l'église chrétienne attire à elle et voit chaque jour entrer dans son sein tout ce qu'il y a d'ardent, de généreux, de brillant dans la jeunesse; chaque jour s'accroît le nombre des apologistes qui la défendent, des docteurs qui fixent
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ses dogmes, des(>i';il(;urs r|iii les exposent et qu'anifiir une éloquence nouvelle, trenripée aux sources de la lîible et des Kvanr^iles, aussi pleine et aussi puissante que celle (les Hk'^ leurs «'itail vide et stérile; Ifi est décidément la vie et Tavenir. iJe l'autre coté ,une pliiloso[jhie nouvelle, que nous avons vue naître avec Ammonius Saccas, travaille à concilier le spiritualisme de Platon avec les doctrines symboliques de l'Orient, et cherche à opposer ce mysticisme vague et confus qu'on appelle néoplatonisme aux dogmes bien définis, a la morale élevée et pratique et à l'organisation déjà puissante de la religion nouvelle.
École d'Alexandrie. — Étudions d'abord les efforts de l'école d'Alexandrie pour constituer une doctrine et élever une sorte de religion en face du christianisme.
Deux des disciples d'Ammonius Saccas, Herennius Origène d'Alexandrie, qu'il ne faut pas confondre avec un des plus célèbres Pères apologistes de l'Église chrétienne, révélèrent, malgré la défense du maître, les doctrines qu'il leur avait enseignées.
Le plus brillant des disciples d'Ammonius fut Plotin, né en 205 à Lycopolis, en Egypte. Il avait vingt-six ans quand il entendit ce philosophe prophète qu'on appelait» inspiré de Dieu ». — « YollàThomme que je cherchais! ))s'écria-t-il, et il suivit ses enseignements pour les développer encore après sa mort. A cet effet, il suivit en 243 l'expédition de l'empereur Gordien contre la Perse, afin d et dier dans les livres mêmes des mages et des brahmanes la philosophie des Perses et des Indous. Ramené à Rome par Gordien, il y enseigna pendant vingt-cinq ans jusqu'à sa mort (270). Avecl'appui del'empereuril tenta deréaliser, dans une ville en ruine de la Campanie, le rêve de la république de Platon. Prêtre et prédicateur plutôt que professeur, il attirait des jeunes gens par l'exaltation de sa parole,
HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE GRECQUE 6(i3
par le mysticisme obscur de ses enseignements, par l'extase qu'il pratiquait, par des miracles mêmes auxquels croyaient ses élèves, et parmi ceux-ci'on nomme l'empereur Gallien et l'impératrice Salonine.
Mais si sa parole était brillante et remuait les âmes, malgré son incorrection, rien n'est plus obscur, plus subtil, plus décousu, plus barbare que ses Ennéades ou NeuvaineSy sorte d'encyclopédie philosophique, qui comprend la psychologie, la morale, la physique, la théologie et qui finit par se perdre dans le mysticisme. C'étaient d'abord des écrits épars, qui ont été réunis et corrigés par Porphyre, élève de Plotin, et dont les cinquante livres formaient six Neuvaines ou En7îéades.
Porphyre. — Porphyre ^ né en 233 à Tyr ou à Batanée en Syrie, est aussi appelé Basile, mot qui est la traduction littérale de son nom phénicien, Melech. Initié d'abord à la doctrine de Pécole par Origène d'Alexandrie et par Longin, rhéteur philosophe d'Athènes, il alla à Rome et y vécut dans une étroite intimité avec Plotin. Quoiqu'il ait épousé dans sa vieillesse une veuve chrétienne, Marcella, il était ennemi des chrétiens, et il avait écrit contre eux un traité, qui fut brûlé plus tard par l'ordre de l'empereur Théodose II. On cite de lui une soixantaine d'ouvrages. Nous en possédons une douzaine, dont le plus précieux est une Introduction aux Analytiques d'Àristote, qui précède toutes les éditions complètes de cet auteur et qui aide beaucoup à l'intelligence du livre, Sa Vie de Plotin est la principale source où nous puisons pour faire connaissance avec cet étrange [personnage. Nous avons aussi de lui des Scholies sur Y Iliade. C'était un critique judicieux et délicat, un écrivain beaucoup plus correct et plus pur que Plotin,
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Jamblique. — Jamhliqne, de Chalcis en CdiU'syrie, succéda comme chef de lYiCole d'Alexandrie à son maître Porphyre. Comme Plotin, c'est un extatique, qui s'attribue le don des miracles : mais il n'avait ni le savoir, ni le talent de Plotin; cependant il entraînait la foule parle charme seul de sa parole. Il reste de lui quelques ouvrages, entre autres un traité Sur la philosophie de Pylhagore, dont le premier livre, consacré à la vie de Pythagore, a été publié à part.
LiODgin — Nous plaçons Longin après Porphyre et Jamblique, bien qu'il ait été le maître de Porphyre, parce qu'il a été moins philosophe qu'homme de lettres et qu'il représente presque seul à cette époque la critique éclairée et délicate, le véritable hellénisme
Longin (Gassius Longinus), né en Syrie, suivant les uns, à Athènes suivant d'autres, vers 213, voyagea beaucoup dans sa jeunesse. Il fut élève d'Ammonius, d'Origène et de Plotin, et semblait voué aux spéculations de cette école. Heureusement pour lui, Plotin déclara qu'il n'avait rien du philosophe. Longin alla ouvrir à Athènes une école bientôt célèbre, et le grand succès de son enseignement littéraire le détacha de plus en plus du mysticisme alexandrin pour en faire un homme de goût et un critique de grande valeur. Il fut le maître de Porphyre, qui dut sans doute à ses leçons d'avoir un style plus correct et plus clair que celui de Plotin. La fameuse reine de Palmyre, Zénobie, voulut aussi être son élève. 11 fut son secrétaire en même temps que son maître de langue et de littérature grecque; puis après la mort d'Odenath, mari de Zénobie, il devint son premier ministre. Attaquée par l'empereur Aurélien, la reine refusa la soumission par une lettre très fière qu'on attribua à Longin. Après la prise de Palmyre, le ministre fut mis à mort (273).
Longin avait écrit des commentaires sur la philosophie de Platon; mais ses principaux ouvrages étaient relatifs à la littérature et à la critique. Il nous reste des fragments de sa Rhétorique et surtout les deux tiers d'un Traité du sublime^ qui a été traduit par Boileau et qui est justement admiré des modernes. On a voulu en faire honneur à Plutarque ou à Denys d'Halicarnasse, mais les titres de Longin reposent sur des preuves solides. C'est le chef-d'œuvre de la critique ancienne. Bien différent des rhéteurs de son temps, l'auteur ne place pas l'éloquence dans le choix heureux des mots, dans la savante harmonie des périodes : c'est la pensée et le sentiment qui l'inspirent, c'est la passion qui en est l'âme, comme l'a dit chez nous Fénelon *. Ce qui a fait la grandeur d'un Démosthène et d'un Gicéron, ce sont ces idées fortes, cette conviction ardente, cette vivacité d'émotions que le style ne saurait donner ni suppléer et dont il reçoit ses qualités les plus brillantes. L'art ne saurait donc être séparé de la nature, ni le beau du vrai, ni l'expression de la pensée. On trouvera dans notre Choix de mor^ ceaux traduits* plusieurs extraits de ce remarquable livre, dont la langue, sans avoir la pureté et Ja simplicité classiques, est bonne encore et ne contraste pas avec le sujet. Ce qui en augmente le prix, c'est que la littérature profane de toute cette époque n'a rien qui en approche même de loin.
Pères de l'Église. — Origène. — Au contraire le siècle que nous étudions est riche déjà en monuments de la littérature religieuse. C'est le temps où saint Clément d'Alexandrie, dont nous avons cité les ouvrages,
1. Lettre à l'Académie § 4. « La passion est l'âme de la parole. »