‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 226 sur 267 · Voir nos Principes de composition^ 7<5 édition, page · texte numérisé non relu

Voir nos Principes de composition^ 7<5 édition, page

au but de son voyage ; de même nos années ne cessent de s'écouler, et la course insensible de la vie nous mène comme par une marche constante et sans arrêt vers le terme assigné à chacun de nous. Ainsi, vous dormez; cependant le temps vous devance. Vous êtes éveillé, vous occupez votre esprit; la vie ne s'en dépense pas moins. Tous les hommes ont donc une course à fournir, chacun d'eux est poussé vers la fin qui lui est propre. C'est pourquoi nous voyageons tous, et voici l'idée qu'on peut se faire de ce voyage. Homme, tu es placé dans cette vie comme voyageur : tu passes devant tout, tout reste derrière toi. Tu as vu sur ta route des bocages, des prairies, des ruisseaux et d'autres objets dignes de fixer les regards -. charmé un instant, tu as passé outre. Tu as rencontré aussi des pierres, des gouffres, des précipices, des rochers, des fossés, et même des bêtes féroces, des reptiles, des ronces et d'autres obstacles; après un moment de douleur, tu as tout laissé derrière toi. Telle est la vie; ni les plaisirs n'y sont stables, ni les peines n'y durent longtemps. Cette route n'est pas à toi, le présent même n'est pas à toi. Tu vois ces champs, ces palais somptueux : combien de fois, depuis qu'ils existent, les noms de leurs possesseurs ont-ils changé ! il en est ainsi de la vie; elle nous reçoit les uns après -e? -wii^f et nous nous y succédons sans interruption,

«La source de l'éloquence de saint Basile, dit Villemain, est dans la Bible dont il aime à emprunter la poésie, plus pittoresque et plus hardie que celle des Grecs. Il renouvelle les fortes images de la muse hébraïque; mais il y mêle ce sentiment tendre pour [humanité, cette douceur dans l'enthousiasme qui faisait la beauté de la foi nouvelle. » Aussi, quand il mourut le 1" .janvier 379, épuisé par tant de travaux, par dus maladies douloureuses, parles austérités d'une pénitence exagérée, toute la province accourut à ses funérailles : « Les païens, les juifs le disputaient aux chrétiens pari,rabondance de leurs larmes; car il avait été le bienfaitei>r de tous. Plusieurs personnes ayant péri dans la foule prodigieuse qui se pressait à son convoi.

C04 iiisTOiuE m: la littérature g»»ecqt:e

on les trouvait heureuses d'être mortes un tel jour; et plus d'un enthousiaste, dans son christianisme idolâtre, les nommait des vicUmes funéraires. » (Villemain.)

Malgré toute l'activité et toutes les épreuves de sa vie, saint Basile avait beaucoup écrit. Au premier rang parmi ses œuvres oratoires se place Vllexaméron, ou l'ouvrage des six jours, divisé en neuf homélies. Malheureusement, cet éloquent et poétique commentaire de la création est resté incomplet : saint Basile s'arrête à la naissance de l'homme. Nous avons encore de lui treize homélies sur les psaumes, dixhuit sur divers points de dogme et de morale, et cinq panégyriques. On peut comprendre dans ses œuvres morales l'excellent petit discours adressé aux jeunes gens Sur Vutilité qu'Us peuvent retirer de la lecture des lettres profanes. Ce livre, comparable à celui de Plutarque Sur la lecture des poètes, prouve la largeur des idées de ces grands docteurs de l'Église, et comment, loin de proscrire les auteurs païens, ils savaient tourner au profit de la morale évangélique les nobles leçons qui ressortent des chefs-d'œuvre de Fantiquité. Beaucoup d'autres écrits désignés par le nom d'Ascétiques contiennent des conseils et des instructions pour la vie monastique. Ils sont distribués par demandes et par réponses; le style en est simple et familier. Outre trois Épîtres canoniques sur divers points de discipline, nous avons encore plus de trois cent cinquante lettres de saint Basile : beaucoup intéressent le dogme et la discipline ; d'autres nous font entrer dans l'intimité de cette âme si généreuse et si tendre, qui n'a peut-être eu d'égale que celle de saint Vincent de Paul.

Saint Grégoire de Nysse. — Nous sommes forcé de passer plus vite sur la vie et les œuvres du frère \ puiné de saint Basile. Grégoire de Nysse, né à Sébaste

en 331, élevé aussi dans le culte des lettres, formé dans les mômes écoles, commença également par être avocat et professeur. Marié, il se sépara de sa femme pour adopter la vie sacerdotale. Il aida son frère dans l'administration du diocèse de Gésarée, fut élu, en 372, évoque de Nysse en Gappadoce, combattit énergiquement, comme saint Athanase, saint Grégoire de Naziance et saint Basile, l'hérésie arienne Persécuté par Valens, il eut un grand crédit sous Théodose, et joua un rôle considérable dans les conciles de Gonstantinople. Les docteurs de l'Église lui décernèrent le titre de Père des Pères,

L'éloquence de saint Grégoire de Nj^sse n'a pas la force et l'éclat de celle de Basile, de Grégoire de Naziance et de Jean Chrysoslome; malgré la pureté, la facilité et Tabondance de son style, son expression a quelquefois un peu de recherche. C'est surtout un logicien profond, qui connaissait à fond la philosophie ancienne et qui a su en faire l'auxiliaire du christianisme. Nous avons aussi de lui des homélies, des panégyriques, des oraisons funèbres, un Hexaméron^ inférieur à celui de son frère, des commentaires sur l'Écriture Sainte, des lettres, des ouvrages de controverse.

Saint Jean Chrysostome. — Saint Jean, surnommé Bouche d'or, est le plus célèbre des Pères de l'Église grecque: rival en éloquence de saint Basile, au-dessus duquel on l'a souvent placé, il donna, comme l'évêque de Gésarée, l'exemple d'une vie de combats, de dévouement, de charité, de disgrâces intrépidement supportées, couronnées, on peut le dire, par le martyre. Fils d'un préfet des soldats, nommé Secundus, élevé par une noble mère, qu'il cite comme le modèle des veuves chrétiennes, il étudia sous Libanius, qui essaya en vain de l'arracher à la vie chrétienne en lui

690 inSTOIRE DE lA LITTÉRATURE ORFCQUE

ofl'rant la direction de son ôcole. Comme Grégoire et Basile, il se dislin^nia d'aljoi'd dans le barreau; comme eux il se plongea dans les austérités do Tascétisme ; comme eux il fut rendu à la vie militante par le devoir d'instruire lo peuple et de défendre le dogme et la morale évangéliques.

L'évoque d'Antioche, Flavien, était vénérable; mnis il n'avait pas le don de la parole si nécessaire à cette époque, surtout pour agir sur des populations à la fois orientales et grecques, amoureuses du beau langage. D'ailleurs Antioche était une des plus importantes métropoles de l'Orient, et elle voyait affluer dans ses murs des étrangers venus de tous les points de l'Asie, de l'Afrique et de TEurope. Pendant plus de vingt ans, Ghrysostome, élevé à la prêtrise par Flavien, exerça à Antioche le ministère de la parole. 11 semblait qu'il fût né orateur: une foule immense se pressait autour de sa chaire; chrétiens, juifs, hérétiques, tous étaient sous le charme de son éloquence ardente, imagée, mélodieuse. « Il interprétait TEcriture avec cette vive imagination et ce goût d'allégorie qui plaît aux Orientaux. Il exposait avec une élévation digne du Portique et de l'Évangile les devoirs de la morale. Enfin il attaquait les vices dont Antioche était le théâtre : il décrivait la vie molle des grands, leurs palais de cèdre et de porphyre, le faste de leurs dépenses pour les courses du cirque, le luxe des femmes riches qui remplissaient les rues de leur cortège d'eunuques et d'esclaves, l'orgueil des philosophes qui se promenaient avec leur manteau, leur longue barbe et leur bâton sous le? vastes galeries d'Antioche. »

« La renommée de son éloquence se répandit dans tout l'Orient; des sophistes païens venaient de loin pour l'entendre, et le génie ajoutait à la puissance du chri.-.lldriisme, qui trouvait encore quelques obstacles

dans les philosophes et les lettrés de la Grèce ^ » On connaît la fameuse révolte d'Antioche qu'avait exaspérée un impôt extraordinaire (387). La populace avait renversé et traîné dans les rues les statues de l'empereur Théodose, de Timpératrice, de leurs fils Arcadius et Ilonorius. Bientôt la sédition s'arrêta, épouvantée elle-môme de son œuvre ; mais les magistrats, qui n'avaient pas su comprimer le mouvement populaire, cherchaient à prévenir la colère du prince en déployant les dernières rigueurs. La terreur régnait dans la ville. Le vieux Flavien entreprit le long voyage de Gonstantinople pour aller se jeter aux pieds de l'empereur. Cependant des commissaires arrivaient avec droit de vie et de mort, avec ordre d'enlever à la ville toutes ses prérogatives et de la réduire à la condition d'une simple bourgade. Touchés par les prières des évoques réunis à Antioche, ils suspendent l'exécution de ces mesures; un d'eux va chercher à Gonstantinople de nouvelles instructions. Mais quelles angoisses dans la ville pendant ces longs jours d'attente ! Quel est celui qui rend un peu de calme à ces cœurs bouleversés, qui les fortifie, les console, les appelle à la pénitence, mêle l'espérance du pardon à la pensée du supplice, leur montre dans cette épreuve dernière Texpiation de leurs fautes et la préparation au bonheur du ciel, qui enfin, après vingt homélies de ce genre, leur annonce avec émotion la clémence de Théodose vaincu par les prières de Flavien, leur raconte cette scène touchante, et reproduit vivement pour eux le pathétique discours du vieil évèque ? C'est Ghrysostome : pendant tout un mois il a été la vie, il a été l'âme de cette population affolée ; pendant un mois, il l'a soutenue de son éloquence, de son cœur, de son amour.

Page 1