CHAPITRE III
TABLEAU SOMMAIRE DE LA LITTÉRATURE BYZANTINE DEPUIS LA MORT DE JUSTINIEN JUSQu'a LA CHUTE DE CONSTANTI- NOPLE (565-1453).
Caractères. — Depuis la fin du vi® siècle, Tempire de Constantinople, menacé, envahi de tous côtés^ perd successivement ses plus belles provinces. La conquête mahométane lui enlève l'Asie et l'Afrique ; au Nord, les populations slaves du Danube, les hordes des Huns, des Bulgares, des Hongrois lui prennent de vastes territoires. Les Turcs, arrêtés par les croisades, reprennent bientôt leur marche envahissante et s'approchent de plus en plus des murs de la grande ville qui finit par succomber.
Au milieu de ces luttes, de ce démembrement progressif, de cette lente agonie de l'empire, on devine que la littérature n'a pas pu fleurir. L'imagination est morte : les quelques versificateurs qui paraissent encore composent, à l'exemple de Goluthus et de Nonnus, de longues épopées monotones, ou écrivent de petites pièces quelquefois spirituelles, souvent maniéréeset prétentieuses. Le mauvais^goût règne dans les lettres comme dans l'architecture et, en général, dans les arts. Quant à la prose, elle est féconde en auteurs et en écrits ; mais ces écrits sont ou des tra ités théologiques pleins de cette subtilité que caractérise assez le mot byzantine, ou des récits historiques, utiles tout
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au moins à la connaissance de ces tristes âjçes, ou des coiiirnentaircs, des abréviations, des compJations.
L'aitéralion de la langue, que nous signalions dès l'âge précédent, devient plus grave à mesure que tous les peuples de l'Occident et de l'Orient, amenés à Constanlinople par la guerre ou par le commerce, Bulgares, Slaves, Arabes, Turcs, Italiens, Français, y introduisent des mots et des tournures do leur idiome national. La cour, le clergé, les érudits luttent contre cette invasion et s'efforcent de maintenir l'intégrité du grec ancien : au milieu de la décomposition du langage populaire, on est étonné de rencontrer encore dans les écrits une correction qui se maintient jusqu'au jour de la conquête. C'est un hommage à rendre aux savants byzantins. Us ont eu encore le mérite de nous conserver beaucoup de chefs-d'œuvre de l'antiquité. 11 faut aussi reconnaître les efforts de plusieurs empereurs pour ranimer les études et amener une sorte de renaissance littéraire. Tel fut au ix« et au x^ siècles, le rôle de Michel 111, de Basile I, de Léon VI, de Constantin Porphyrogenète, qui s'associèrent dans cette tâche au savant Photius, patriarche de Gonstantinople. Au x\f siècle la dynastie des Gomnèncs, au xiv« siècle, celle des Paléologues tentèrent la même œuvre, mais avec aussi peu de succès. Cependant les encouragements qu'ils donnèrent aux travaux d'érudition ne furent pas perdus au moins pour l'Europe occidentale , puisque ces savants, chassés bientôt de Gonstantinople, apportèrent à l'Italie et à la France des monuments précieux de l'ancienne Grèce, et eurent ainsi leur part considérable dans le mouvement de la Renaissance.
Poésie. — Georges Pisidès. — Le goût des compositions épiques continua après les longs récits versifiés des Goluthus et des Tryphiodore. Au vi^ siècle,
Georges Pisidès (ou de Pisidie), archiviste et référendaire de Sainte Sophie, acquit par ses nombreux ouvrages une grande célébrité, La plupart sont écrits en vers iambiques trimètres. Nous avons conservé : V Expédition dllêraclins contre les Perses^ la guerre des Avares, VHéraclius ou le Panégyrique de V empereur Héraclius, et d'autres poèmes qui n'ont point ce caractère historique, VHexaméron, la Résurrection '/e Jésus-Christ^ la Vanité de la vie, le Teynple de la Mère de Dieu, etc. Il y a dans ses œuvres, à défaut d'un grand intérêt, de la correction et de l'élégance.
Tzetzès. — Jean Tzetzès de Gonstantinople (xii® siècle), postérieur à Georges Pisidès, est aussi bien plus barbare dans son style. Ses longs ouvrages, qui nous sont presque tous parvenus, n'ont qu'un mérite, c'est de nous avoir conservé des extraits de livres aujourd'hui perdus. Ses Chiliades forment treize livres, chacun de mille vers, comme l'indique le titre de cette compilation, formée de récits d'histoire et de mythologie grecque. Citons encore ses Iliaques, divisés en trois parties, Antehomerica^ Homerica, Posthomerica.
Anthologies. — Agathias, Géphalas. —Nous avons vu les Anthologies commencer avec la Guirlande de Méléagre et se continuer au temps de Justinien par le recueil d'Agathias, sorte de supplément de celui de Méléagre. Au x*' siècle, l'Anthologie d'Agathias fut remaniée et encore enrichie par un certain Constantin Géphalas, dont le travail longtemps perdu fut retrouvé au commencement du xvii" siècle par l'érudit Saumaise^
1. En 1616, dans la Bibliothèque de l'électeur palatin à Heidelberg. Celte Anthologie n'a été publiée qu'en 1776 parBruûck, célèbre philologue français.
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Planude. — Au xiv° siècle, le moine Maxime Planude, autour d'une Vie d'Esope et d'un recueil de Fables 'l'^o/jirjues,(l(tnn-dn\\^s\ unitAnfholofjie, qui n'est autre chose que celle de Ccphalas, avec des relrauchoments et des expurgations. Le célèbre Jean Lascaris, Grec exilé, la publia h Florence en 1494.
Nous avons indiqué déjà le caractère de ces recueils, dont les petites pièces, souvent élégantes et ingénieuses, s'écartent souvent aussi du bon goût et des bonnes mœurs.
Prose. — Histoire. — La prose a des représentants beaucoup plus nombreux, surtout dans le genre historique.
Zosime. — Zosime, païen et ardent ennemi du christianisme, a composé, sous le titre de Histoire nouvelle, une histoire des empereurs, divisée en six livres. Elle commence à Auguste et finit en 425 au temps de Théodose IL Le récit est clair, d'un style assez pur et généralement exact. L'auteur attribue la décadence de l'empire à l'abandon du culte national. La passion religieuse nuit quelquefois à la sincérité de son témoignage.
Procope. — Procope, de Césarée en Palestine, à peu près contemporain de Zosime, fut d'abord professeur de rhétorique à Constantinople; puis il devint le secrétaire du fameux Bélisaire, qu'il suivit dans ses campagnes en Asie, en Afrique et en Italie. Il fut créé sénateur et nommé en 562 préfet de Constantinople. C'est par les Histoires de Procope que nous connaissons le règne de Justinien et les grandes guerres de cette époque.
L'ouvrage est divisé en huit livres (guerre de Perse, livres I et II, guerres contre les Vandales, livres
III et IV; guerres contre les Goths, V, VI, VU). Le huitième livre est un supplément qui embrasse les événements en dehors de ces grandes expéditions. L'histoire de Procope a beaucoup de valeur; car le narrateur a été le plus souvent témoin des faits ; sa position lui a permis de tout connaître, et d'ailleurs il montre dans ses récits les qualités d'un esprit judicieux et réfléchi. C'est à lui que nous devons de pouvoir exactement apprécier Bélisaire. Sans altérer la vérité, Procope, qui écrit sous un gouvernement despotique, est souvent forcé de se taire. Mais il s'est vengé de cette contrainte par une Histoire secrète (Anecdota) qui est le complément ou plutôt la contrepartie de son premier ouvrage. Ses Histoires racontaient, quelquefois sur le ton du panégyrique, les événements- publics du règne de Justinien. V Histoire secrète est une satire ; elle dévoile les turpitudes de la cour, les actes tyranniques de l'empereur, les mœurs infâmes de l'impératrice Théodora, les faiblesses de Bélisaire; c'est la chronique scandaleuse de l'empire. Un troisième ouvrage de Procope, les Édifices [Ctismata), décrit avec trop de complaisance et de flatteries les monuments construits et restaurés par Justinien. Le style de l'historien n'échappe pas au mauvais goûtdu temps, mais il est ferme, vif, coloré; ses écrits ont un intérêt qui se soutient.
Agathias. — L'histoire de Procope a été continuée par Agathias, Tauteur de l'Anthologie dont nous avons parlé tout à l'heure. Ses cinq livres d'Histoires commencent à l'an 553, époque de la conquête de l'Italie par Narsès, et s'arrêtent à l'année 559. Sa langue est un mélange de Tionien et des autres dialectes grecs; son style est tourmenté et plein de figures poétiques.
Les récits de quatre autres historiens forment le corps de V Histoire byzantine et présentent un tableau
suivi des événoments depuis l'avènement de Constantin (300) jusqu'à la prise de Constanlinople (1453). Voici leurs noms : Zonaras et Nicétas Acorninatus, (xii* siècle), Grégoras (xiv^ siècle) et Laonicus Chalcondyle (xv° siècle).
Joignons-y une princesse et un empereur, Anne Gomnène et Jean Cantacuzène.
Anne Comnène. — Anne Gomnène (1083-1148), fille de l'empereur Alexis, contemporaine de la première et de la seconde croisade, était célèbre par sa beauté et ses talents ;elle avait fait de sa demeure le rendezvous des hommes de lettres, des artistes et des savants. Après la mort de son père, elle conspira pour renverser son frère Jean et pour donner la couronne à son mari, Nicéphore Bryenne. Elle échoua dans ses projets et employa les loisirs de sa retraite forcée à raconter en quinze livres l'histoire de l'empereur Alexis. C'est le sujet de VAlexiade, ouvrage fatigant par la recherche ambitieuse du style et par une érudition lourde et déplacée, mais plein de tableaux piquants sur nos ancêtres, les soldats de la première croisade. Les historiens des croisades et le romancier historique Walter Scott* ont beaucoup puisé à cette source.
Cantacuzène. — Jean Cantacuzène, qui régna de 1341 à 1355, quitta le trône pour le monastère, et composa dans sa retraite des ouvrages de polémique religieuse et des écrits historiques. Ses 3Iémoires, divisés en quatre livres, embrassent l'histoire de l'empire grec de 1320 à 1360. C'est souvent une apologie personnelle qui donne au style de la vivacité; mais l'auteur, disciple de Thucydide, se complaît dans de longs dis-