Iliade, VIIL
HISTOIRE DR LA. LITTÉRATURE (IRECQUE 5o
Les scènes figurées sur le bouclier d'Achille, le tableau des supplices infligés aux enfers à quelques grands coupables feraient apprécier encore la précision et la mesure de la descriplion dans Homère. Voici les supplices de Tantale et de Sisyphe :
Je vis Tantale, soutïVanl, d'atïVeuses douleurs : il était debout au milieu d'un lac; l'eau approchait de son menton. Il avait soif et ne pouvait saisir l'eau et se désaltrrer. Dès qu'il se courbait, avide de boire, l'onde fuyait absorbée par la terre; sous ses pieds paraissait une terre noire qu'un dieu avait desséchée. Des arbres élevés inclinaient leurs fruits au-dessus de sa tête, poiriers, grenadiers, pommiers aux fruits luisants, doux figuiers, oliviers en plein rapport : quand le vieillard s'avançait pour les saisir de ses mains, le vent les enlevait vers les nuages obscurs.
J'ai vu aussi Sisyphe souiïrant des maux cruels. De ses deux mains il soutenait en haletant une roche énorme. Les pieds, les bras tendus, il la poussait avec effort vers le haut d'une montagne; mais lorsqu'il allait atteindre le sommet, soudain une force puissante la faisait retomber en arrière, et la pierre, se riant de lui, roulait jusque dans la plaine. Mais il la poussait de nouveau avec effort; la sueur coulait de ses membres, un nuage de poussière entourait sa tète '.
Cette étude de la composition, des caractères et du style des poèmes homériques ne dispense pas les jeunes gens de la lecture des œuvres Nous aurions atteint notre but, si elle leur inspirait le désir de recourir à VIliaiJe et à VOdi/ssée, et de vérifier par eux-mêmes l'exactitude de nos jugements. Ils ne manqueraient pas de retirer de cette lecture le fruit dont parle Boileau :
C'est avoir profité que de savoir s'y plaire. i.^Odïjsséey XI, 57 G et suiv.
ClIAPITHE IV
LRS FFYMNES IIOMÉRKjUES. — LE CYCf.E ÉVUjl'E.
Hymnes. — On publie on général à la suite de V Iliade et de ÏOdijssêe un recueil de chants qu'on appelle hymnes homériques. Us n'ont pour la plupart aucun rapport avec les hymnes religieux de la période précédente, et leur caractère les rapproche beaucoup plutôt de la poésie épique.
Ces hymnes sont au nombre de trente-trois. Le plus grand nombre sont de simples préludes poétiques, par lesquels les rhapsodes introduisaient leurs récitations épiques. Ces hymnes onjiroèmes ne dépassent pas vingt vers. Quelques-uns ont été chantés dans les festins, d'autres au milieu des fêtes nationales et religieuses, où les concours de poésie et de chant avaient leur place. Le rhapsode invoque un dieu ou une déesse et lui demande de soutenir sa voix et de préparer sa victoire.
Quelques hymnes plus longs reproduisent, par la composition et par le ton général des récits, les formes et les procédés de Fépopée. Tels sont les hymnes à Apollon Délien, à Aphrodite (Vénus), à Hermès (Mercure), à Déméter (Gérés). Les deux premiers surtout, par l'élévation des idées, par l'éclat et la vivacité du mouvement , se rapprochent des poèmes homériques. L'hymne à Hermès ne manque ni d'esprit, ni de grâce, et l'hymne à Déméter est animé par un sentiment vraiment pathétique.
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Hymne à Déméter. — Cérès, irritée contre Jupiter, qui a donné à Plu ton sa lille Proserpine, a quitté roiympe : elle est descendue sur la terre, elle parcourt les villes et les campagnes, sans se laisser voir aux mortels. Elle arrive enfin au palais du sage Geleus, roi d'Eleusis, déguisée en vieille femme, et conduite par les quatre filles du roi qui l'ont rencontrée près d'un puits : elle se propose à la reine Métanire comme gouvernante* de son jeune fils.
Elles arrivèrent au palais de Celeus, nourrisson de Jupiter, oL traversèrent le portique, où leur vénérable mère était assise, auprès de la porte de la salle à manger habilement construite, ayant à son sein son fils, lleur récemment éclose; et elles coururent à elles. Mais Cérès monta sur le seuil, et toucha de lîi tète la poutre du toit, et remplit le seuil d'un éclat divin. Kt la reiniî l'ut saisie de respect et de surprise; elle pâlit de terreur, elle quitta son siège, et l'invita à s'y asseoir. Mais Cérès, la déesse des saisons aux riches présents, ne voulut pas s'asseoir sur le siège brillant; elle resta silencieuse, tenant ses beaux yeux baissés, jusqu'à ce que lambée, la servante zélée, lui eût apporté un siège de bois, et eût placé dessous une toison blanche. Alors, s'asseyant, de ses mains elle étendit son voile sur son visage. Longtemps elle resta sur le siège, silencieuse, livrée à sa douleur, ne se mêlant ni aux paroles, ni aux actions, sans sourire, sans songer au manger ni au boire, rongée par le regret de sa fille à la large ceinture. Enfin hunbé par ses bons mots et ses nombreuses plaisanteries amena la vénérable, la chaste déesse à sourire, à ouvrir son cœur à la gaieté.
Ces chants n'appartiennent pas tous à la même épo* que. 11 en est qui ont les caractères d'une haute anti-
1. Nous croyons tlcvoh" traduire ainsi le mot grée Iruphos. La traduction habituelle, nourrice, donne une idée complètement fausse lies devoir'S de la vieille domestique qui iiréside à la première éducation des enfants des rois, comme OEmuie dans la Phèdre d'Euiipidc.
58 lll.sroll'.l-. 1)1. \.\ IJ I I I.UAll.MK iA\H.n[L
quité, <;t qui S(3mbI(;nL cr)nlcrnporains d'Homère : lels sont le>. hymnes à Apollon iJélien el. h AphrodiLe. Plusieurs des petits proè/nes paraissent du fnôme temps; l'hymne à Apollon Pylhien est probablement l'œuvre du rhapsode GynoîLhus, qui vivait au vi'' siècle avant Jésus-Christ ; plusieurs autres peuvent lui ôtre attribués. Terparidre, poète de Lesbosdu vn*^ siècle que nous retrouverons plus tard, parait Tauteur de quelques autres. Deux ou trois, par la versification et les idées, se rapprochent de Técole dHé>iode : tel est l'hymne XXX., à la Terre, mère de toutes choses, et le petit hymne en l'honneur d'Apollon. L'hymne aux Muses est simplement un extrait de la Tkèofjonie d'Hésiode. L'hymne à Hermès, dont nous avons indiqué plus haut l'étendue et le mérite, appartient au vi^ ou au vil*' siècle. Quant à l'hymne à Ares (Mars), il est beaucoup postérieur ; c'est une sorte de litanie de caractère alexandrin, qu'on peut rapprocher des hymnes orphiques.
Poèmes cycliques. —A côté de Vliade et de VOdijssèe, il y avait chez les anciens d'autres poèmes qui racontaient d'autres événements des temps héroïques. Il est fait mention d'une Œdipodie, d'une Thèbaïde en cinq mille vers, d'un poème des .E^/)/^one5 qui exposait la seconde guerre de Thèbes, d'une Prise d'Œchalie, qui se rapportait à. l'histoire d'Hercule. On cite aussi des ArgonautiqueSy une Théséide. Ces épopées étaient désignées sous le nom de poèmes cycliques. Elles formaient en eifet un cercle poétique qui embrassait toute l'histoire mythologique et héroïque de la Grèce, depuis l'union du Ciel et de la Terre jusqu'à la mort d'Ulysse, tué par son fils Télégone. Mais on désignait plus particulièrement sous le nom de cycle épique ou de cycle troyen, les poèmes relatifs à la guerre de Troie^ qui entouraient et complétaient V Iliade et
VOdfjssce. Nous connaissons ces œuvres par les analyses qu'en a données Photius, grammairien byzantin du xi'' siècle de notre ère.
Chants cypriens. — Un de ces poèmes, appelé Chants cypriens, était comme la préface de VIliade : il comprend toute Thistoire de la guerre, depuis la pomme de la Discorde jusqu'à la querelle d'Agamemnon et d'Achille. L'auteur est un certain Stasinus de Gypre, qui, suivant la tradition, avait reçu ce poème d'Homère lui môme. V Ethiopide^ en neuf mille vers, (Duvre d'Arctinosde Milet, faisait suite hV Iliade, et s'étendait jusqu'à la prise de Troie. La Petite Iliade de Leschès de Lesbos, poète du commencement du vu'' siècl^, traite le même sujet que VEthiopide.
Les Retours. — Enfln d'autres poèmes appelés les Retours éinÏGnlparaïïèles à VOdyssèe. On les attribuait à Agias de ïrézène. C'est là que les poètes dramatiques ont puisé pour mettre en scène les malheurs d'Agamemnon, de Teucer, d'idoménée. La Tèlégonie d'Eugamnon de Cyrène racontait la mort d'Ulysse, tué, suivant une prédiction ancienne, parTélégone, fils qu'il avait eu de Gircé et qui ne connaissait pas son père. A en juger par les analyses de Photius, il n'y avait dans ces ouvrages, ni unité, ni action, ni caractères, rien de ce qui fait une œuvre d'art ; c'était un simple récit d'événements.
Batraohomyomachie. — On peut placer à la Un de la période épique un petit poème héroï-comique, la Batrachomyomachie, ou Combat des grenouilles et des rats, parodie aimable et sans intention satirique de VIliade. Dans cet ouvrage burlesque qui est devenu le modèle du genre, les humbles aventures des rats et des grenouilles sont élevées à la hauteur des plus
IIISTOlUh 1)1. I.A I.ITIKIVMI lU: «.HKCol'K
graves événements, Cl sont honorées, comme la qijer<illc (les Troyens el (Jes Orées, des conseils et de rinlervention des dieux. On l'attribue, non sans vraisemblance, i\ Pigrès, ïvh't d'Artémise, reine d'ilalicarnas^e, qui combattit vaillamment à Salamine, comme auxiliaire de Xerxès.
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UESIODE
Caractère de lapoésie^d'Hésiode. — Entre le génie brillant d'Homère et le caractère grave et sérieux d'Hésiode le contraste est grand. Les ouvrages de ce poète ont pourtant un intérêt que nous avons déjà signalé : car ils nous donnent comme le système des croyances religieuses de la Grèce, et ils nous initient aux travaux et aux idées morales de celte société encore dans l'enfance.
Epoque et vie d'Hésiode. — Hésiode est d'une époque postérieure à celle d'Homère : ses poèmes en fournissent la preuve. La guerre de Troie y est mentionnée comme un événement déjà ancien. Le pouvoir des rois existe encore, mais plus restreint môme que dans V Odyssée et contenu par la surveillance ombrageuse des citoyens. Le fer, rare encore et précieux à l'époque d'Homère, est employé à tous les usages de la vie, et le poète désigne son temps par le nom d'âge de fer.
Hésiode est originaire de l'Asie Mineur^. Son père habitait la ville de Cymé en Eolide; puis il s'était livré au commerce maritime, et, possesseur d'une fortune due a son industrieuse activité, il était venu se fixer en Béotic. dans la petite ville d'Ascra. au pied du mont Hélicon, près delà plaine d'IIaliarle, à deux
i')2 ïrisroiiu, i)i. i.\ i.i i i i,ha 1 1 m; <,HK(;n!;i-;
lieues (In lac C(jpaïs. (^'esL là sans (Joule (ju'est ri6 lïosiode ainsi que son frère aînr; Per.sès, et il (.-st dési'^MK'; srjiiverit dans la poslf'iritf^; sou;» le nom d(; pofcle d'Ascra. H(^siode n'aime pas son pays dont il dit: « Ascra, mauvaise l'hiver, mauvaise l'été, jamais bonnet» En efï'et si le printemps et Tautomne y sont agréables, l'hiver y est rude et Vélù malsain à cause des marécages nombreux de la plaine. D'ailleurs U4Lsiode y a gagné péniblement sa vie : son frère Perses lui a disputé la partie du patrimoine qui lui revenait, et ces prétentions injustes, qui n'ont pas profité à Perses, ont laissé dans l'àme d'Hésiode une impression amène C'est à ce frère qu'il adresse son poème des Œuvres et Jours, et dans les conseils qu'il lui donne perce plus d'une fois le ressentiment des torts passés de Perses.
Poèmes d'Hésiode. — Nous possédons sous le nom d'Hésiode deux poèmes, l'un de mille vers, la Théogonie^ qui e^st l'histoire de la formation du monrip. et de la succession des dieux, l'autre de huit cents vers, les Œuvres et Jours, qui commence par de lono^s préceptes de morale, et continue par des conserls sur les travaux et surtout sur les travaux de Fagriculture et sur l'emploi de chaque jour de Tannée. Un troisième ouvrage, le Bouclier d'Hercule, poème de quatre cent quatre-vingts vers, semble être une amplification bâtie par un écrivain postérieur sur quelques vers des Grandes Eées, poème perdu qui faisait suite à la Théogonie '.