‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 33 sur 267 · Œuvres et Juur.s, v · texte numérisé non relu

Œuvres et Juur.s, v

2. C'est l'ouvrage souvent cité par les auteurs aucieiis sous les noms de Catalogues ou Sur les femmes. Le nom de Eées vient d'une formule grecque répétée au commencement de la légende de chaque femme illustre (ou telle que, ê'oiè).\\ en reste quelques vers.

HISTOIRE DE LA LlTTÉllATURE (IRECQUK 63

Bouclier d'Hercule. — La descripUon du bouclier d'Hercule peut être comparée à celle du bouclier d'Achille. On y trouve des scènes gracieuses de moissons, de vendanges, de chasses et de courses, et des scènes terribles de combats. Le tableau suivant est plein d'une sauvage et sombre énergie :

Des hommes combattaient, ayant des armes de guerre : les lins repoussaient loin de leurs parents et de leur ville le fléau (lu |)ilhige, les autres brûlaient de la saccager Beaucoup ('■iaient couchés, un plus grand nombre encore soutenaient la lutte et combattaient; les femm(>s, du haut des tours bien construites, représentées en airain, poussaient des cris perçants et se déchiraient les joues ; on les eût dites vivantes; c'était l'œuvre de l'illustre Vulcain. Mais les vieillards, parv(^nus au terme de la vie, se pressaient hors des portes, et levaient les bras vers les divinités bienheureuses, tremblant pour leurs fils. Ceux-ci soutenaient le combat, et derrière eux les noires déesses de la mort *, entrechoquant leurs dents blanches, menaçantes, farouches, sanglantes, inabordables, se disputaient ceux qui tombaient. Toutes voulaient s'abreuver du sang noir : dés qu\^lles avaient surpris un guerrier déjà étendu ou tombant frappé d'une blessure toute fraîche, elles enfonçaient dans ses chairs leurs ongles énormes. L'àme descendait chez Pluton, dans le froid Tartare. Mais quand elles avaient rassasié leur C(rur de sang humain, elles rejetaient derrière elles le cadavre, et s'enfonçaient de nouveau dans la mêlée et le carnage. Près d'elles se tenaient Clotho, Lachésis, Atropos; la grande déesse ne le cédait en rien à ses sœurs, mais au contraire, elle était la première et par le rang et par yni:!;(\ Toutes trois se livraient pour la dépouille d'un seul mortel un combat acharné ; elles se lançaient des regards fu-

I. Les Kères, les Parques des Romains. Chaque honmio ilestiné a mourir d'une mort prématurée ou violente recevait à sa naissance une Kère qui Iti surveillait. Au Xll" livre de l'Iliade, Sui-pédou dit à Cilaucus : u Toujours les iuuombral)les Kères de la mort nous surveillent, et il est impossible a l'homme de les •■•viter ni de les fuir. » (y. 326,\

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Théogonie. — L'analyse de la YV/^VY/o/nV' est facile à faire. (^'esL d'abord une suite de fables allégoriques sur l'origine du nnonde, puis une énunnération de toutes les divinités successivement reconnues par la Grftce :

Au roiririieiKM'rneiiL, dit le poète, fui le Chaos, puis la Terre au vaste sein, éternel et inébranlable soutien de toutes choses, puis dans le fond des abîmes de la terre spacieuse, le ténébreux Tartare, puis enfin l'Amour, le plus beau des immortels.

Il y a dans ce dernier trait une pensée profonde qui a beaucoup frappé les poètes. Sous rinfluence de TArnour naissent la Nuit, VEther, \eJow\ puis Ouranos (le ciel) «qui doit couvrir la terre de sa voûte étoilée et servir de séjour éternel aux bienheureux immortels », puis la Mer, puis Kronos (le Saturne romain), fds de la Terre et d'Ouranos, puis les Cyclopes géants. Mais Ouranos avait en horreur ses enfants, et, à mesure qu'ils naissaient, il les enfouissait dans le sein de la Terre. Kronos, excité par sa mère, combat son père et r^^gne à sa place, c'est-à dire qu'à des premiers essais grossiers et monstrueux succède une création plus régulière et moins imparfaite.

Mais Kronos avait appris de son père et de sa mère qu'il passerait sous le joug d'un de ses fils: aussi dévorait-il tous les enfants qu'il avait de sa femme Hhéa. Celle-ci parvient à lui soustraire son dernier fds, Zens (Jupiter) qui est élevé en Crète, tandis que Kronos engloutit une énorme pierre enveloppée de

langes. Bionlùt l'enfant a grandi ; il détrône son père, c'est-à-dire que de nouveaux dieux succédant dans la religion des Grecs aux anciennes divinités pélasgiques venues d'Orient. Au lieu de ces dieux symboliques, tels que nous les trouvons encore dans l'Egypte, dans l'Assyrie et dans l'Inde, la Grèce adore les dieux que nous a présentés Homère, c'est-à-dire des hommes plus beaux, plus grands, plus forts et doués de l'immortalilé.

Ce n'est pas sans combat que Jupiter assure sa victoire : les anciens dieux ou Titans lui disputent l'empire ; la lutte est acharnée et le poète l'a décrite avec grandeur :

Soudain roteiitissont d'un bruit afCreux la mcM* immense, la vaste terre; le ciel ébranlé gémit, le haut Olympe tremble jusque dans ses fondements, quand se heurtent les Immortels; au sombre Tartare même parvient N; bruit du choc terrible, des pas qui se précipitent, de l'indicible mêlée, des coups violemment portés... Zeus ne contint pas longtemps dans sou àme le courroux belliqueux <lont elle était remplie; bientôt il lit paraître toute sa puissance. Il allait, du haut du ciel et de l'Olympe, faisant jaillir des feux étincelanLs; de sa main infatigable les foudres partaient sans relâche au milieu du tonnerre et des éclairs, en roulant coup sur coup une flamme sacrée. La terre féconde brûle en frémissant; les forêts immenses éclatent enveloppées par l'incendie; 'tout bouillonne, (»t la terre, et les courants de l'Océan, et la mer immense. Une vapeur brûlante entourait les Titans, fils de la Terre; la flamme s'élevait sans fin dans l'air divin, et les yeux des combattants, malgré leur bravoure, étaient aveuglés par l'éclat éblouissant de la foudre et des éclairs... Au premier rang avaient excité un combat acharné Cottus, Briarée et Gyas insatiable de guerre. Ceux-ci de leurs bras robustes lancent à la fois trois cents rochers qui tombent sans relâche sur les Titans et les t. mbragent comme d'une nuée. Ils les précipitent sur la vaste terre et les chargent de durs liens, vaincus malgré leur orgueilleuse audace.

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L'cpiso{l(3 (li; Prorrictln;e et do P;indore lient aussi une larf^e pla^-odans la Tlutarjonut. Mais les O'Jucres et Jours présentent avec un développement plus complet cotte légende qui se retrouve au berceau ot dans los traditions religieuses de tous les peuples de riJriont. La sèche énumération de tous les dieux et demi-dieux de la Grèce termine le poème.

Œuvres et Jours. — Le poème des (havres et Jours est plus modeste dans son objet que celui de la TJiéogonie. C'est un rôle nouveau que joue la poésie : après avoir raconté, Qlle enseigne. L'auteur, maître des travaux de la vie et surtout des travaux de la campagne, est aussi un maître de morale. C'est, nous Tavons dit, à son frère qu'il adresse ses vers. Perses a empiété sur sa part d'héritage ; il a triomphé injustement dans un procès, en corrompant les rois « mangeurs de présents». Cependant ce bien mal acquis ne lui a pas profité : il est pauvre et il implore le secours d'Hésiode, qui lui répond par des conseils. Il y a, lui dit-il, deux sortes de rivalités; l'une, mauvaise, entrelient parmi les mortels la discorde et la guerre, l'autre, louable, excite l'homme au travail, et, à la vue de la prospérité d'un voisin, le pousse à labourer, à planter, à bien diriger sa maison. C'est le travail qui est la source de la richesse et du bonheur ; il est la loi de l'humanité depuis Prométhée. Ici se place, avec plus d'étendue que dans la Théogonie, la célèbre légende du feu dérobé à Jupiter par le fils de Japet, caché d^ns la lige d'une férule et dispensé aux mortels. Mais Jupiter se venge par la création de la fameuse Pandore, que Vulcain façonne avec de la terre et de l'eau, à qui Minerve enseigne l'art de former de précieux tissus, sur qui Vénus répand la grâce et les séductions, que les Heures couronnent des fleurs du printemps. Jupiter envoie à Epiméthée.

l'oublieux, l'imprudent frère du sage Prométhée, cette belle créature qui porte dans ses mains un vase mystérieux. Epimélhée oublie les paroles de son frère, qui lui a recommandé de renvoyer les dons de Jupiter: il reçoit Pandore ; celle-ci découvre de ses mains le vase qu'elle portait et d'où s'échappent tous les fléaux destinés à frapper les mortels. L'Espérance aussi va s'envoler ; mais, par l'ordre de Jupiter, Pandore ferme le couvercle et l'Espérance reste captive, tandis que les Maladies et les Douleurs visitent les demeures des mortels, et que « la terre est pleine de maux, que la mer en est pleine. »

Ce récit, dont nous avons déjà fait ressortir la leçon, amène la description des cinq âges de l'humanité : l'Age d'or, dont le poète célèbre la félicité, l'âge d'argent, où la déchéance est déjà grande, l'âge d'airain, dont les enfants, formidables par leur force, n'aimaient que Tinjure et les œuvres de Mars, Tàge des héros, lormé de générations plus vertueuses et plus justes, mais moissonnées par les guerres de Thèbes et de Troie, enfin l'âge de fer, âge détestable auquel Hésiode se plaint d'appartenir.

Après un énergique et sombre tableau que l'on trouvera dans nos Extraits des auteurs grecs ', Hésiode n'arrive pas encore à son sujet principal. Il recommande à son frère le respect de la justice. Il commence par un bel apologue:

Voici ce que disait un jour l'épervior au rossignol au gosier lloxibic, lorsq^u'il remportait tivs liaut dans les nuées, après l'avoir saisi dans ses cruelles serres. Le malheureux, percé de ces ongles recourbés, poussait de tristes gémissements. Celuici lui adressa ces dures paroles : « Misérable, pourquoi te plains-tu? Tu es au pouvoir de bien plus fort que toi. Tu iras

{.Extraits dfs aufcnrs f/ier:^ Irndiiif^, par .MM. Dcitonr et Charles Rinn. — Dilnj'rave.

là où jf! L'crnrii.'iH., [muIki'' !-<*« (^Iifir.ls ; h je veux, je lenii de toi mon repus, ou l)ieti je te làelienii. Insensé qui veut lutl^T n)til.rc plus puissant que soi ! Il est priv<- rie la victoire, et a la honte s'iijoutent pour lui les <loul.-urs ... Ainsi p;irla lV.p..rvM-r rnpide iiiix hu-frcs ailes.

Mais lo poèto proteste contre cette loi du plus fort, qui est celle des rois de son temps, et il engage Perses h écouter la voie de Dicé (la Justice), à no pas accroître la force de la Violence (Hybris) ; car

... la Violence est funeste au mortel miséraljle; mais le puissant lui-même ne peut la supporter; elle l'accable de son poids, il tombe dans l'infortune. 11 est une voie meilleure, celle qui mène aux actions justes. A la fin la Justice l'emporte sur la Violence: l'insensé l'apprend par ses malheurs. Car, à la suite des jugements iniques, accourt Horcos, le dieu des serments; la Justice arrive avec bruit, fatalement attirée par ces hommes mangeurs de présents, dont les sentences perverses violent les lois. Elle suit en pleurant; elle traverse les cités et les peuples, enveloppée d'un nu<ige, répandant les calamités sur ces impies qui la chassent et qui jugent sans équité. Mais ceux qui rendent aux étrangers et aux citoyens une justice impartiale, qui ne s'écartent jamais dujuste, voient fleurir leur ville voient prospérer leurs peuples : la paix leur donne une brillante jeunesse, et jamais Jupiter, dont les regards embrassent tout, ne leur envoie la guerre lamentable... La terre fournit en abondance à leur nourriture. Pour eux les chênes des montagnes portent à leurs branches des glands, dans leur tronc des abeilles. Les brebis ploient sous le poids de leurs toisons ; rien n'altère leur félicité, ils ne voyagent pas sur des vaisseaux, ils vivent contents des fruits dune terre fertde... Mais s'il en est qui préfèrent l'injustice et les criminelles pratiques, le iils de Saturne, aux regards duquel rien n'échappe, décrète contre eux un châtiment sévère. Souvent une ville entière est punie pour un seul méchant qui fait le mal et ourdit des projets sacrilèges. Du haut du ciel Jupiter lui envoie un fléau terrible, la famine avec la peste; les peuples meurent, les familles décroissent par la volonté de Jupiter Olympien.

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D'autres lois il détruit leur nonibrousc année uu leurs remparts, ou il frappe leurs vaisseaux sur la mer...

Les rois eux-mêmes doivent songer à cette justice sévère, et craindre la vigilance des dieux, ministres do Jupiter, qui, répandus sur la terre au nombre do trente mille, observent les œuvres bonnes et mauvaises des mortels, enveloppés dans un nuage. Car

... il est periiiis aux poissons, aux bêtes des forêts, aux oiseaux qui volent dans l'air, de se dévorer entre eux : en effet ils ne connaissent pas la justice. Mais à l'homme Jupiter a donné la justice, le plus précieux des biens, La postérité de riionmie injuste s'efface et disparaît ; mais la postérité du juste, lidèle au serment, croit avec les âges.

Ces grandes idées morales, rehaussées par tant de fortes et frappantes images, remplissent la première moitié du poème. Puis Hésiode parcourt le cercle des occupations rurales : il donne à son frère des conseils sur la construction de son mortier, de son pilon, de son levier, de son maillet, de son chariot, des deux charrues qui lui sont nécessaires, «car si la première vient à se briser, la seconde restera pour y atteler les bœufs.») (1 faut un couple de bœufs de neuf ans; il faut pour les conduire un serviteur qui ait quarante ans ; plus jeune il ne ferait pas son unique affaire de tracer droit son sillon, et ne saurait pas aussi bien jeter la semence avec égalité. Puis il fixe l'époque la meilleure pour le hibour, pour les semailles, pour la moisson, pour le battage, pour l'emmagasinement des récoltes. Il môle à ces préceptes un sombre tableau de l'hiver tel qu'il sévit en Béotie, et une piquante description de l'été et des moyens de se défendre contre les ardeurs de la canicule.

Il donne aussi d'intéressants détails sur l'art de

s'cîiu'icliir", ('ornrrHi l'a fait son p^îPC, dans les entreprises (lu conirneree niariLirne, sur le choix d'(in navire, sur les saisons favorables à la navif^ation. (Cependant, nous l'avons vu déjà par quelques citations, il n'aime pas la mer, et lui-mAme il n"a jamais navigué qu'une fois, 'pour passer en Eubée, et se rendre à Chalcis, où il a concouru dans les Jeux du roi Amphidemas et remporté le prix du chant.

Le poète donne ensuite quelques sages conseils sur

le choix d'une femme : « Prends-la, dit-il, dans ton

* voisinage, et d'aburd observe, informe-toi. L'homme

ne peut rien rencontrer de meilleur qu'une bonne

femme, mais rien de pire qu'une femme mauvaise. »

La fin du poème ne répond pas au commencement ; les quatre-vingt derniers vers ne sont qu'un sec et fastidieux calendrier, renfermant pour l'emploi de chaque jour du mois des préceptes pleins de superstitions et d'incroyables puérilités.

Morale d'Hésiode. — On voit d'après ces analyses ^q^u'Hésiode est avant, tout un moraliste morose : il a souffert ; dans les choses et dans les hommes, il voit toujours de préférence le côté défectueux et laid. Il est bien loin de célébrer la campagne, comme le feront les poètes didactiques postéiieurs ; il donne les moyens d'y vivre, sans l'aimer pour elle-même, et il en décrit les maux plutôt que les biens. La nature qu'il peint n'est pas flattée, mais elle est fidèle et vraie. Prudent, défiant môme, il a une sagesse grondeuse, empreinte d'une ironie souvent amère.

Style d'Hésiode. — Son style est moins clair, moins riche, moins harmonieux que celui d'Homère. Cependant nous avons trouvé dans ses ouvrages des tableaux, tels que celui de la guerre des Titans, qui égalent eu sublimité les plus belles scènes homériques. Ses descriptions, souvent fortes et frappantes, sont quelque-

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fois gracieuses. Sa composition manque d'art : il passe d'un sujet à une autre sans aucune transition, et souvent d'une manière gauche et lourde. Mais, quand il rencontre une idée poétique, il la développe avec grandeur. 11 excelle h ramasser sa pensée sous une l'orme vive et concise, ses poèmes sont pleins de vers vigoureusement frappés, devenus proverbes en naissant. C'est ainsi qu'il a dit : « Le potier s'irrite contre le potier, l'artisan contre l'artisan, le mendiant porte envie au mendiant et le chanteur au chanteur... ' Le travail n'est jamais une honte... La honte accompagne la pauvreté, et l'assurance la richesse. ;) Cette morale revêt souvent une forme narquoise : « Loue les petits vaisseaux, mais n'en arme que de grapds... Les bœufs ne périraient pas si l'on n'avait pas de mauvais voisins. » On voit que l'intérêt domine dans cette sagesse. L'auteur dit au même passage : « Invite ton ami à dîner, laisse ton ennemi ; invite surtout celui qui habite près de toi, car s'il te vient quelque besogne imprévue, les voisins accourent sans avoir mis leur ceinture; les parents prennent le temps de la mettre. » C'estla fable de V Alouette et ses petits déjà indiquée. Nous avons vu dans les Œuvres et Jours un véritable apologue plein de rapidité et de verve. C'est donc encore à liésiode qu'appartient l'honneur d'avoir introduit dans'"la littérature grecque le genre que, trois siècles plus tard, Esope a rendu populaire.

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