I.Ti niSToiiu; di: la L\\\(A\\ri'ji{E grecque
lo vaiiKjuour lui-rnGmc n'a souvent qu'une mention très (tourte. Aujourd'hui nous ne trouvons plus le mftmo inlérôt dans ces longues histoires d'une ville oubliée ; nous nous pei'dons dans ce dédale d'allusions mythologiques. C'est un des dommages irréparables que le temps a faits à la poésie de Pindare, mais c'était là ce qui intéressait plus vivement les Grecs. Pin d are conservait les traditions poétiques, les généalogies qui rattachaient chaque ville, chaque famille à une origine illustre. C'était un poète éminemment national .
Tableaux de Pindare. — Typhée. — Au reste, si la lecture de Pindare est souvent pénible par une accumulation d'allusions rapides qui nous déconcertent et nous forcent à consulter sans cesse un commentaire, que de scènes magnifiques ou gracieuses nous dédommagent de ce pénible travail ! Quelle hardiesse et en même temps quelle simplicité dans son expression, souple et flexible comme l'imagination même du poète î Tantôt c'est un tableau d'une majesté sombre: Typhée aux cent têtes enseveli sous l'Etna, (l'^ Pythique.)
Aujourd'hui les rivages de Cumes, battus par les flots, et les champs de la Sicile pèsent sur sa poitrine velue, et sa rage est contenue par la masse de l'Etna, cette colonne du ciel, dont la tête blanche nourrit toute l'année une neige piquante. De ses entrailles s'élancent les sources pures d'un feu dont on n'ose approcher. Pendant le jour ces fleuves roulent des flots d'une fumée mêlée de flammes ; mais pendant la nuit la flamme rouge roule des rochers et les porte dans les plaines profondes de la mer avec un fracas terrible. C'est le monstre qui vomit ces terribles torrents de feu ; prodige merveilleux à voir, m.erveiileux môme à entendre de ceux qui l'ont vu ; car on raconte que Typhée est lié aux sommets noirs d'ombrages et à la base de la montagne et qu'il gît étendu sur un lit de roches aiguës qui lui déchirent le dos ^.
1. Nous reproduisons avec quelques changements la remarquable
mSTOTRE DE I,A LTTTI^.RATURE GRECQUE \X}
Ode aux Grâces. — Tantôt ce sont des images douces et aimables, comme dans la dernière Olympique, qui ne se compose que d'une strophe et d'une antistrophe. Cette ode célèbre un enfant d'Orchomèue, Asopichus, vainqueur à la course. L'auteur le place sous la protection des Grâces, divinités de sa ville natale, et semble s'être inspiré lui-même des aimables déesses :
Déessos des eaux du (^épliise, qui habitez une torre iecon(l(î en boaux coursiers, (iràcc^s, illustres reines rie la riche Orchomène, protectrices des antiques Minyens, écoutez, je vous invoque. Car c'est par vous que vient aux mortels tout ce qui est aj^réable et doux; c'est à vous que l'homme doit la science, la beauté, l'échit. Les dieux mêmes, sans les Grâces au^-ustes, ne peuvent célébrer ni danses ni festins : elles président à tout rians le ciel, elles ont placé leur siège auprès d'Apollon Pythien, le dieu à l'arc d'or, et elles rendent à leur père, au souverain de l'Olympe, des honneurs éternels. Auguste Agiaé, et toi Euphrosyne qui aimes les chants^ filles du plus puissant des dieux, et toi Thalie, amie des concerts, jette tes regards sur c{î char qui s'avance légèremcmt pour célébrer un succès. Car je suis venu chanter dans cette ode, sur li' mode lydien, Asopichus ; par lui, en effet, la ville des Minyens est victorieuse à Olympie. Va maintenant, Renommée, dans les sombres demeures de Proserpine, porte à son père cette brillante nouvelle, va voir Cléodamas et dis-lui que, dans le sein de l'illustre Pise, son fds, porté sur l'aile de la victoire, a ceint sa jeune chevelure d'une noble couronne.
Hercule et les serpents. —Comparaison avec Théocrite. — L'imagination de Pindare est aussi sobre qu'elle est riche. Il peint à grands traits sans s'arrêter longtemps ; ses récits sont rapides et animés, il y trouve matière pour un ou plusieurs tableaux frappants, et les cir-
traduclion de M. Poyard. coiii'oniiéc par l'Académie française (i*" ôdilion).
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('onslances .'icccssoiros sont omiscis ou osquisséos d'un Li'Kit. Celle réserve et celte sobriété sont presque toujours bien supérieures à l'abondance des poètes postérieurs. On peut s'en convaincre en comparant chez lui et chez Théocrite lo récit d'Hercule, vainqueur des serpents :
A peine échappé au sein de sa mère, lo fils de Jupiter, Hercule, avait paru avec son frère jumeau à la lumirre ♦''datante du soleil. Sa naissance ne trompa pas l'œil de Junon ; la déesse au trône d'or le vit descenrlre dans ses langes de safran. La reine des dieux, enflammée de courroux, envoie aussitôt des serpents. Ils trouvèrent les portes ouvertes et pénétrèrent jusqu'au fond du vaste appartement, brûlant de promener autour des enfants leurs gueules avides. Hercule releva la tête et s'essaya à son premier combat. Saisissant avec ses deux mains les deux cous des serpents, il les brise dans son étreinte irrésistible : bientôt la vie s'exhale de leurs corps monstrueux. Un mortel effroi frappe les femmes qui s'empressaient autour du lit d'Alcmène. Elle-même, presque sans voiles, s'élance de sa couche pour repousser l'attaque des serpents. Bientôt les chefs des Cadméens accourent en foule avec leurs armes d'airain. La main d'Amphitryon agite un glaive tiré du fourreau, il s'avance le cœur percé d'une vive douleur; car le malheur qui nous frappe nous trouve tous également sensibles; l'àme se console^vite des infortunes d'autrui. Tout à coup il s'arrête, plein d'une stupeur terrible et délicieuse, car il a vu le courage et la force prodigieuse de son fils.
Dans ce récit tout est précis et net, mais rapide et grand, toutes les parties concourent à l'effet général, c'est une scène des temps héroïques.
Théocrite a fait un petit tableau d'intérieur bourgeois. Les serpents approchent ; Iphiclus, frèi^e d'Hercule, efTrayé, pousse des cris. Alcmène les entend, et presse son mari de se lever « sans prendre le temps de mettre ses chaussures. » ximphitryon sort du lit, prend son épée suspendue, comme Théocrite a soin
niSTOTRK DE LA UTTÉRATIJRE ORECOITE \M
(1g nous en avertir, à une colonne de son lil ; puis il réveille ses esclaves et leur donne l'ordre d'apporter au plus vite de la lumière « prise dans le foyer. » Ils arrivent avec des lampes et l'on voit Hercule froissant les deux monstres et les jetant sans vie aux pieds de son père. Tandis qu'Alcmène presse contre son sein Iphiclus tout pâle de frayeur, Amphitryon enveloppe le jeune vainqueur dans la toison d'un agneau et va se recoucher. Ainsi aucun détail n'est ouhlié, et cette description minutieuse réduit singulièrement les proportions de ces augustes personnages. Ce n'est pas tout; le lendemain matin, Alcmène fait appeler le devin Tirésias : il arrive, s'assied, fait sa prédiction sur l'avenir brillant du jeune Hercule, prescrit h Alcmène un sacrifice dont il donne toute la recette ; quand il a fini, « tout vieux qu'il est et aveugle, il repousse sa chaise et s'en va. » Nous ne voulons point ici accuser Théocrite ; les souvenirs épiques sont pour lui, comme la vie contemporaine, l'occasion de peintures familières, piquantes par leur simplicité môme; pout-ôtremôme a-t-ilcherché l'intérèldanslecontraste. Dans ces tableaux il conserve tout son talent, mais ce talent n'a pas tout son prix, et la majestueuse rapidité de Pindare satisfait mieux les sentiments excités en nous par les noms d'Hercule' et d'Amphitryon.
Jason en Colchide. — Comparaison avec ApoUonius de Rhodes. — La même rapidité, la même grandeur saisissante se retrouvent dans une autre ode de Pindare, la plus considérable de toutes, la quatrième Pythiqiœ. Pindare y célèbre Arcésilas, roi de Cyrène, vainqueur à la course des chars. Arcésilas remonte par Battus, fondateur de la colonie, à Euphémus, fils de Neptune, un des Ai'gonautes ; c'est pour ce motif que le poète raconte la fameuse expédition et particulièrement les épreuves et les luttes de Jason. Les
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beaux tableaux abondent dans ce récit qui remonto à rorigine même de l'entreprise. Nous citerons l.'i scène la plus drannatique, celle où est retracée la première épreuve du bôros grec:
Aux yeux do tous, Kotùs arnUe sa charrue d'airain, ses bœufs qui soufUont do lours rouges naseaux des torrents de flamme et déchirent tour à tour Ir; sol de leurs ongles d'airain ; il les conduit seul et les soumet au joug; puis il |ps pousse en traçant des sillons en ligne droite, et déchire le dos de la terni. Puis il s'écrie : qu'il achève, ma tâche, le roi qui eommande à ce navire, et il (emportera la dépouille immortelle, la brillante toison d'or. A ces mots, Jason jette de côté son manteau de safran et se mot à l'œuvre, plein de foi en Dieu. La flamme ne le trouble point; l'étrangère aux mille talismans l'a instruit. Il tire la charrue, il assujettit avec des lanières invincibles le cou des taureaux, enfonce l'aiguillon douloureux dans leurs énormes flancs, et parcourt l'espace prescrit. Secrètement affligé, Éétès ne peut retenir un cri d'admiration, et les compagnons du vigoureux guerrier tendent vers lui des mains amies, le couronnent de verdure et l'accueillent avec d'atîectueuses paroles.
Un poète de Tépoque alexandrine, Apollonius de Rhodes, dans son poème des Argonautiques, a développé longuement cette scène si frappante dans sa rapidité, et, cependant, Timpression qu'on retire de son récit est non seulement moins forte, mais encore moins complète. On ne voit chez lui ni l'admiration involontaire d'Eétès , ni l'allégresse des Argonautes ; il semble que les spectateurs sont restés froids, comme nous le sommes après la lecture du morceau ; tous les sentiments qu'on éprouve sont médiocres. Pindare a le privilège de nous émouvoir et de nous transporter.
C'est ainsi que le poète prend de temps en temps dans la mythologie une scène magnifique ou gra-
cieuse, qui renferme presque toujours un conseil ou un éloge pour le vainqueur, l'enfance d'Hercule ou d'Achille, la mort de Castor, les luttes et les victoires de Jason. Mais, plus souvent, il eflleure en passant mille traditions diverses, passant d'un nom à un autre, d'un héros à un dieu, revenant à son sujet pour le quitter encore, plein de ce désordre qui est un effet de l'art. Il se vante « de ne butiner comme l'abeille que la Heur, » d'éviter « la satiété qui émousse la curiosité impatiente. » Delà cette rapidité d'allusions qui nous déconcerte, mais qui promenait l'esprit des anciens h travers une foule de légendes poétiques et religieuses. Ils n'étaient point obligés comme nous de feuilleter à chaque mot un commentaire ; ils trouvaient un souvenir agréable là où nous mettons une note savante.
Caractères du style de Pindare. —A ces éloges du vainqueur et de sa patrie, à cette richesse de tableaux ou d'allusions mythologiques, Pindare entremêle de belles sentences morales et philosophiques, et revôt le tout de sa richp et brillante imagination. Son style réunit et concilie tous les autres, la magnificence et la simplicité, la hardiesse et la grâce, la précision sobre et la variété. Mais son caractère propre est l'élévation : il est à l'aise au milieu des dieux et des héros; il ne quitte guère le sublime, mais ce sublime est naturel et sans eflbrt. Il n'est point de ces poètes qui font de rinspiration une folie ; on ne trouve chez lui aucune trace de ce style prétendu pindarique qui consiste en exclamations brusques : Que fais-je ? que dis-je?oii vais-je? Il court dans ses odes un souflle vigoureux qui ne faiblit 4;uère ; mais le dieu qui l'animejui donne le calme avec la force. Au milieu de cette grandeur et de ce fleuve d'éloquence, comme disaient les anciens, on sent une tranquillité qui
1 iO iiisrofiu: dk la r.rn'KiîATi.iîi': GUi:(;gi;i;
vient (lo la pnissanco d'iino raison snp<';ri(Mjro. Il est semblable à ees hautes iiionta','nes (lont[jaiIe Iiossu(;t « qui trouvent leur sérénité dansleur grandeur rnôrne» et, pour le Juger, il faudrait lui ap[)liquer les fortes expressions dont notre grand orateur a marqué ](t génie de Condé. Disons mieux ; c'est à liossuel luimême qu'il ressemble, et cette ressemblance a été vivement marquée par M. Villemain '.
Amour de la gloire. — Une seule qualité manque à cette poésie, c'est le pathétique. Pindare dans ses tableaux cherche ce qui frappe et ce qui instruit ; il néglige ce qui peut toucher. Nous verrons quel parti les poètes tragiques ont tiré de ces aventures romanesques et sanglantes qui remplissent Ja fable ; on a vu déjà de quel charme Simonide a su revêtir l'étrange histoire de Danaé, et avec quelle vérité de tous les temps et de tous les pays il a retracé Tamour maternel. Pindare n'a point de scène qui nous émeuve à ce point. Une seule passion s'étale dans ses vers, c'est le légitime .orgueil du poète fier de son art, épris de la gloire, et sûr de'son immortalité. .U attache son nom Ji celui du vainqueur, ou plutôt il sent qu'il lui es t supérieur: « La victoire a soif de la poésie, la plus belle compagne des couronnes et des vertus -. » Le mortel qui descend aux enfers sans avoir été chanté par la Muse est comme celui qui meurt sans enfants et dont la fortune devient la proie d'un étranger. L'éloge du poète est comme un fils donné par une épouse à un père déjà loin de la jeunesse, et qui sauvera de l'oubli son nom et sa gloire. (Olym. X.)
Il est fier de son origine qui honore sa patrie et la' relève des injustes mépris de la Grèce : ^( On ne