CHAPITRE Yl
LES roÈïES PHILOSOPHES. — COMMENCEMENT DE LA PROSE LITTÉRAIRE. — ÉSOPE.
Dans ces premiers âgjes de ki littérature grecque, la poésie est la langue commune à toutes les spéculations de l'esprit ; comme la religion, comme l'histoire, l;i philosophie et la science n'ont d'abord d'autre expression que les vers. D'ailleurs, l'imagination et l'enthousiasme ont leur grande place dans les étranges et hardis essais des sages de ce temps, des Thaïes et des Pythagore au vu'' siècle, des Xénophane et des Parménide au vi", d'Empédocle dans la première moitié du v'". Rien ne ressemble moins que ces premiers écrits à l'appareil de notre science moderne.
Pythagore. — Un des plus anciens de ces savants, Thaïes de Milet, n'avait probablement rien écrit. Pythagore, dont la vie est entourée de légendes merveilleuses, établit à Crotone, dans l'Italie du Sud ou Grande-Grt-ce, une école ({ui est restée célèbre par l'austérité de sa discipline, comme par l'élévation souvent chimérique de ses doctrines. Le langage de la poésie convenait à ces hardies et sublimes spéculations sur l'àme, sur ses transmigrations successives, sur la grande harmonie de l'univers. Il est probable que Pythagore, comme Thaïes, s'est borné à un enseignement oral ; mais ses disciples ont écrit, et c'est sans
flou'c h l'un d'eux cjne nous (lovons un p(3tit poème inoia!, connu sous lo titru de Vers d(yr/;s, et que l'on alongtenfîps altrihué à Fyliiagore lui-môme.
La morale en est belle et digne de la réputation du sage dont les doctrines ont laissé des traces si proiondes. Kien de plus simple et de plus pénétrant que ce passage où est proscrite la salutaire pratique de l'examen de conscience :
Réfléchis avant l'action. N'adincLs pas I»' soinnieii flans U,'S yeux appesantis avant d'avoir repassé trois fois chacune des actions de ta journée : quelle l'autc ai-je commise? qu'ai-j*i l'ait? quel devoir n'ai-je pas accompli? l'ars du conjmenceni«'nL et parcours ainsi tout le reste; puis, si tu as l'ait du mal, sois confus, si lu as fait du bien, goûte cette joie. Voilà ton travail, voilà ton étude, voilà ce qu'il faut que tu aimes, voilà ce qui te mettra sur les traces de la vérité divine.
Citons quelques autres préceptes aussi beaux :
Tu ne feras rien de honteux ni devant un autre, ni seul; plus que devant autrui rougis devant" toi-même. Honore ton père et ta mère et tes parents les plus proches ; et, parmi tous les autres, choisis, dans l'ordre de la vertu, le meilleur pour ton ami.
Xénophane d'Éléa. — Un peu après Pythagore, un autre sage célèbre, Xénophane, né à Golophon en lonie, établissait dans sa nouvelle patrie, Élée ou Yélie, colonie de Golophon, fondée en Italie l'an o36, une école non moins fameuse. 11 avait composé des poèmes sur la fondation de Golophon et d'Élée ; il avait réussi dans l'élégie. Le traité I)e la Nature, dans lequel il exposait sa doctrine, était aussi, par la forme et par l'imagination, une œuvre éminemment poétique. Nous n'avons point à exposer ici ni à juger les théories de Xénophane sur l'unité absolue de Têtre. Quelque
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dangereuses qu'elles soient, quelques funestes conséquences qu'elles entraînent, elles étaient du moins une énergique protestation contre le polythéisme grec. Celte lutte ardente contre les dieux grossiers d'Homère et d'Hésiode devait être un des attraits du poème de Xénophane.
Parménide d'Élée. Nous pouvons apprécier par des fragments plus étendus la verve poétique do son disciple et successeur, Parménide d'Élée, qui llorissait vers 500. Son poème De la Nature, dans lequel il continue etdéveloppe les théories du maître, commence par un début allégorique digne d'Homère. l\ se représente transporté dans un char au palais de Dicé (la Justice) : des vier^'es, filles du Soleil, dirigent sa course. La déesse Taccueille avec faveur, et lui trace la marche qui doit le conduire à la découverte de la vérité :
Los (îiivîiles qui mt^ conduisent m'ont porté aussi loin f|uc le cœur me poussait, puisqu'elles m'ont porté sur la voie glorieuse de la divinité, qui place l'homme éclairé au milieu de tous les mystères. C'était le but de ma course; c'était là ([ue m'emportaient les intelligents coursiers attelés à mon char. Des vierg(^s dirigeaient la route, des vierges lillcs du Soleil, quittant les demeures delà nuit pour la lumière, et de la main écartant les voiles de leurs fronts. L'essieu enflammé dans le moyeu jetait un sifflement; car il était entraîné par le double tourbillon des roues, tandis que les chevaux précipitaient leur course.
Là sont les portes des chemins (l(> la iiuil. <■[ du jour, roulant entre leur linteau et \our seuil de granit : élevées dans l'éther, elles se ferment pur d'immenses battants; et l'auslère Dicé en garde les doubles chîfs... La déesse bienveillante m'accHieillit, et, de sa main, elle me prit la main droite et me dit ct^s mots : « 0 jeune homme, qui fais roiiU* avec des conductrices immortelles, dont les coursiers t'amènent dans ma demeure, réjouis-toi; car ce n'est pas une mauvaise destinée
lis lllS'irxi'.i; i)i; i,\ i.i i ii;i'. \ 1 1 hk (iHKCQL'K
qui l'a l'ait pnidJro c^LLe rouLo en dehors do la voie battue des hommes; c'est Thémis elle-m'^me et Die'*. Il faut que tu apprennes à connaître toutes choses et le fond réel de la m'.rité persuasive, et les opinions des mortels qui reposent non sur une foi véridiquo, mais sur l'erreur, et tu connaîtras ainsi comment il Faut marcher prudemment à travers le tout en faisant l'épreuve de toute chose ' .
Empédocle d'Agrigente. — Ernpédocle d'A^rifrente est aussi l'auteur d'un Ti-ailè da la nature dont le poète latin Lucrèce parle avec admiration. Il vivait vers 450, et il fut célèbre et par sa science, et par les services qu'elle lui permit de rendre à ses concitoyens, par exemple, par l'assainissement des marais de Sélinonte. Les Siciliens le regardaient comme un être supérieur à l'homme et lui attribuaient le don de la prophétie. Plus poète encore que Parménide, il a célébré dans un beau fragment qui nous est parvenu sa gloire et sa popularité :
0 mes amis, vous qui habitez la grande cité, les hauteurs de la blonde Agrigente, vous, zélateurs des bonnes œuvres, •vous, asile ouvert aux étrangers, vous, ignorants du mal,* salut! Je viens à vous, dieu immortel, non plus homme; je me mêle à la foule qui m'honore, paré, comme je le suis, de bandelettes et de guirlandes de fleurs. Là où j'arrive dans une ville peuplée, je suis vénéré des hommes et des femmes. Ils me suivent par milliers, demandant où est le sentier battu qui conduit au bonheur, les uns sollicitant des prédictions, les autres la guérison des maux divers qui les affligent-.
Ecole ionienne. — Commencements delà prose. —
Pendant que ces philosophes conservaient dans leurs étranges et hardies doctrines l'inspiration et la forme
1. Traductiou de M. Villemaiu, Essa/ sur le yénie de Pindare, p. 154-155.