‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 69 sur 267 · Ep. aux Pisons, v · texte numérisé non relu

Ep. aux Pisons, v

Jgnotum tragiciB gcnus invenissc Camenai Dicitur et plaustris vexisse poemata Thespis Quae canei-ent agereutque pcruncti l'eecibus on.

u Le seore inconnu de la tragédie fut imaginé, dit-on. par ïliespistqui voitura dans ses chariots des pièces que devaient dianter et jouer des acteurs barboudlés de lie. "

Boileau, Art poétique, ch. Ili, v. 67.

Thespis fut le premier qui, barbouillé de lio, Promena par les bourgs cette heureuse folio. Et d'acteurs mal orn-s chargeant un touibereau Amusa les passants d'un spectacle nom eau.

HISTUIKE DE LA LITTÉHATUKE GUECQUE I ()7

dans le roc, avec des escaliers montant de rorchestre aux gradins supérieurs et des couloirs ou chemins de ceinture, placés à diflérentes hauteurs '.

Orchestre. — Entre l'amphithéâtre et la scène s'étendait Vorclieslre (lieu des danses), espace circulaire et plat qui s'enfonçait un peu au-dessous du dernier gradin de l'amphithéâtre et de l'extrémité de la scène. Au milieu s'élevait la thymélé (autel des parfums) dont nous avons déjà parlé. C'est sur les degrés de cet autel que les choreules, pendant le développement de l'action, se tenaient debout ou assis. Leur chef, le coryphée, avait sa placp. sur la partie la plus élevée de l'autel, prêt à donner, au moment vouhi, le signal des chants et des danses, prôt à prendre la parole quand il devait se môler aux discours des personnages. Aux deux extrémités de l'orchestre se trouvaient deux couloirs {dromes) pour l'entrée et la sortie du chueur ; c'est aussi par là que les spectateurs arrivaient aux gradins ou quittaient le théâtre.

Scène ou logeon. — La scène ou logeun (lieu où Ton parle) comprenait deux parties, \q proscenium, et la scène proprement dite. Le proscenium était une plate-forme, beaucoup plus longue que large, qui avait la figure d'un parallélogramme. C'est là que paraissaient et parlaient les acteurs. Il était séparé de la scène par un rideau que l'on abaissait au commencement de la représentation. La scène était proprement un mur percé de portes et de fenêtres et destiné à recevoir les décors qui convenaient à la pièce ; la

1. Aii-(loss(is (lu (Irriiicr .liPiuliii n\i:iiail une ^nilerie ('(Hivcrlc, lormrc d'une culoiiiiiKlc.: les s[K'cliili;iii-s s y l'cfuj^fiaicul ou ftis <le pluie. Clette tlernién' cue.ciiilo éUiil giU'uic duno paroi ucou»?li(|uc Ucsliuèe a reuvoyer les sous vers les spectateurs.

HiS llisroll'.h 1)1. I.\ 1,11 I l,l« A I I lu. i.HMnlI.

scène se terrninail par deu.x <iil(;s (parascenia), qui renfermaient les vestiaires; c'est là aussi que les acteurs attendaient le rnonrient d'entrer dans le prosceniunn, et se retiraient pendant los intervalles de leur rôle.

Décors. Machines. Les parascenia étaient ^^arnisde décors et c'est à leurs angles que l'on plarait les périactes, coulisses nnobiles dont nous avons parlé plus haut, et qui se multiplièrent lorsque de grands artistes eurent perfectionné, vers le milieu du v" siècle, la perspective scénique. Le décor du fond représentait généralement un édifice de plus de vingt mètres, palais ou temple, avec une cour et deux ailes. Dans une perspective plus lointaine s'élevaient des tours, des montagnes, des arbres : au loin on apercevait un coin de la mer. Nous avons vu que le décor était quelquefois divisé en plusieurs parties pour permettre à l'action de passer d'un lieu à un autre.

Les machines étaient portées chez les anciens à une grande perfection : les tragédies d'Eschyle et de Sophocle, les comédies d'Aristophane supposent des personnages aériens, montés sur des chars ailés, sur des griffons, sur d'autres monstres fantastiques. Les cordages nécessaires à ces apparitions étaient attachés aux ailes mômes de la scène.

Q uelquefois aussi, les ombres des morts sortaient de terre, comme celle de Darius dans les Perses d'Eschyle. A cet elTet, on avait ménagé, sous l'estrade ou proscenium, une partie appelée hyposcemum^ fermée par un mur du côté de l'orchestre, et communiquant par des trappes avec le dessus de l'estrade, comme dans les théâtres modernes. Ce n"était pas avec moins de succès qu'on imitait dans les tragédies le bruit du tonnerre, les éclairs, l'incendie, l'écroulement des maisons.

IIISTOIHE Dl-: LA LlTTÉllArLUK (IHEC.OUK 1()9

Costume, masque, cothurne. — Il est presque évident que le qoslume, le masque, le cothurne sont, de même que l'estrade, bien antérieurs à Eschyle, et qu'Horace s'est trompé ici comme pour les prétendus chariots de ïhespis. Certains signes extérieurs devaient nécessairement distinguer les personnages qui paraissaient aux yeux du public, et lui permettre de ne pas confondre Bacchus avec Silène ou avec Pentliée. Phryriichus n'avait pu introduire les rôles de femmes, qui étaient joués par des hommes, sans donner à l'acteur un costume féminin. A mesure que les théâtres devinrent plus vastes, ces costumes furent de plus en plus amples, longs, flottants, encore élargis dans leurs proportions par des manteaux de pourpre ou d'autre couleur brillante. L'emploi du masque est aussi une tradition très ancienne. Il s'explique d'abord parle plaisir du déguisement dans ces fêtes de Bacchus que rappelle notre carnaval ; puis, lorsque Thespis introduisit dans le dithyrambe son acteur unique qui devait représenter successiment plusieurs personnages, le masque devenait nécessaire, et nous savons que les masques d'écorce, de bois ou de toile furent inventés à cette occasion. Enfin, le masque eut encore pour objet de substituer aux traits de l'acteur la figure traditionnelle ou idéale des dieux et des héros. Le masque était toujours accompagné d'une perruque en rapport avec le caractère du personnage de sorte que toute la tôte de l'acteur était couverte et déguisée. Quant au cothurne, brodequin à semelles très épaisses, il était destiné aussi à rehausser l'acteur et à compléter l'effet du masque et du costume. Il fallait qu'il y eût harmonie entre les traits accentués du masque, l'ampleur des vêtements et la majesté de la taille, et que ces proportions surhumaines satisfissent les idées popul'ures, qui se figuraient les dieux et les hommes des

170 iiisroiMi: i)i; i.a mi i hi'.ATLiU': riUKxyUE

anciens âges comme supérieurs pai- l(,'s proporlions physiques aussi bien que parla puissance aux générations présentes.

Les choreutes, le coryphée, les acteurs. — Les r h or eu tes, dont le nombre, d'abord de douze pour chaque traj^odie, lut ensuite porté ;\ ([niri/e, étaient généralemeut des chanleurs et des danseurs d'occasion, que l'on formait pour la circonstance. Un de^ riches citoyens désignés par le sort, le chorège. était chargé de l'aire instruire à ses frais les choreutes. et de fournir leur costume souvent somptueux. Le coryphée devait être un artiste consommé dans la pratique de la danse et de la musique. Quant aux grands rôles dramatiques, ils étaient joués par des hommes exercés et habiles qu'on appelait les /îo'/>i'//2''^s de /Jacchus, les artistes de Bacchus.

Quelquefois le poète jouait un rôle ; mais toujours il avait le devoir d'initier les acteurs au sens de ses pièces et de préparer par cet enseignement (c'e^t le mot grec didaskein) le succès de la représentation. Aucun préjugé ne s'attachait à Athènes, comme il arriva plus tard chez les Romains, à la profession d'acteur. Les grands artistes étalent honorés et nous en voyons dans l'histoire d'Athènes qui ont été magistrats, ambassadeurs, et qui sont arrivés à la plus haute dignité de FÉtat, l'archontat.

Époques des représentations théâtrales. — Concours dramatiques. — Tétralogie et trilogie . — On a déjà vu que les représentations théâtrales n'étaient point permanentes à Athènes ; elles étaient réservées aux fêtes de Bacchus, aux Lénéennes et surtout aux grandes Dionysiaques. En outre, les représentations n'étaient point, comme chez nous, une entreprise particulière. Ce plaisir national et religieux était compris

ifiSTOTP.K m: r.A iJTTi':ir\Ti:iu-: (lUKrorr, 171

dans les attributions de l'archonte rpanymn ', c'està lui qu'appartenait la direction du concours dramaticfue qui s'établit jj Athènes à une époque qu'on n'a pu encore préciser, et qui contribua beaucoup aux progrès de la tragédie.

Voici quelles étaient les conditions de ce concours. Parmi les poètes qui y avaient prétendu, l'archonte éponyme en choisissait trois ; c'étaient ceux dont les ouvrages lui avaient paru le plus remarquables.

Chaque concurrent devait présenter une tétralogie, c'est-à-dire quatre pièces, trois tragédies et un drame satyrique. Tantôt les trois tragédies traitaient des sujets indépendants les uns des autres, tantôt elles ^talent tirées de la même lé;;ende, et chacune d'elle, en conservant son unité propre, se rattachait aux autres par les liens d'une plus vaste unité C'est ce qu'on appelait trilogie : les œuvres d'Ëschvle nous en offrent un bel exemple. Le drame satyrique formait aussi quelquefois, par le rapport des sujets, le complément des trois tragédies. C'était, par l'élément bouffon qu'il contenait, comme la petite pièce destinée il reposer les spectateurs des fortes émotions de la trilogie tra^nquc.

Mais, selon toute apparence, cette obligation de présenter à la fois quatre pièces rencontra dans la pratique de grandes difficultés et souleva des réclamations. Ce qui semble le prouver, c'est que, vers 4,^)0, on fut admis à concourir avec une seule tragédie. En même temps, le nombre des concurrents fut porté de trois à cinq.

Les poètes admis au concours recevaient un chœur et leurs pièces étaient jouées devant le peuple. Dans

t.^Aiiisi .ippclr pnrct^ qiii> sou nom servait à dtsigiior l'aniirc, commo à Komc ceux des dfiix coiisiils. C'était le premier di's inMif arclioiitt's.

172 msKUi'.r. di: la miikuah m; i.wKc.nii:

les premiers temps, c'est à l'assemblée tout entière qu'il appartenait de juger du mérite des œuvres et de décerner la couronne. On no tarda pas à reconnaître les inconvénients de ce iriodc de suilra^^e^et la décision l'ut remise à un Lrihunal de cinq ju^^es 'débitâtes par 1(> sort. T.es noms des deux autres concurrents figuraient sur les registres du concours dans Tordre assigné par les juges.

Caractère patriotique et moral de la tragédie grecque. — Nous avons passé en revue tous les éléments de ce théâlre si difïerent du nôtre ; nous avons vu comment il se constitua. Outre son caractère de fête religieuse et nationale, deux autres traits importants le distinguent encore du théâtre classique du xvii«= siècle : j, s'adresse à une assemblée popnlMirpj et non, comme chez nous, à une société choisie ; i| puise ses sujets dans des traditions religieuses^ familières à tous les spectateurs, dans des souvenirs historiques, chers à leur patriotisme ; pour eux, Tintérêt, la vie sont partout dans les drames qu'on leur présente. Au (îontraire^ la plupart des tragédies duxvn'' siècle, empruntées à une mythologie bien froide pour nous, à une civilisation et à des événements bien lointains, supposent chez l'auditeur des connaissances et une éducation distinguées. Ce n'est que par la peinture des sentiments généraux et des passions qui sont le fond éternel du cœur humain qu'elles peuvent s'emparer de Tattention d'un public non choisi, et secouer fortement les âmes. Mais, dans la tragédie athénienne, tout concourait à produire cette salutaire impression morale : l'amour de la patrjp ^'pnflammait au spectacle. d es grands événemApts dp l'hisfoirp. n^^tinnale ; on Y apprenait à mieux admirprrh^^^''^'^^'''^ ^^^^ -^nrptrpgj à demeurer plus fidèle aux nobles exemples des contemporains ; on comprenait mieux la grandeur de la

HISTOnU: Di: la UTTKRATrnE CRECOlIl- 173

patrie grecque, on s'affirmissait dans la résolution de repousser toujours la barbarie orientale. Puis, à ces leçons de patriotisme se jci;^naient des leçons de constance et d'humanité, ^schyle enseignait la IuU(i intrépide de la vertu contre le destin. Ido^liûdxi la protestation de la conscience contre les coups d'un malheur immérité, Euripide les déchirements pathéticfues du cœur, théâtre de la lutte entre les grandes passions et le devoir, la honte et les misères de la défaite, la gloire, les douceurs inell'ables de la victoire. On y pleurait sur un OEdipe, sur un Oreste, sur une Hécube, sur une Iphigénie, sur une Andromaque, môme sur une Phèdre, victime lamentable d'une passion envoyée par Vénus. On y apprenait à compatir même aux malheurs d'un ennemi vaincu comme Xerxôs, on y admirait la mâle constaiice d'un Prométhéeet d'un Philoctètc, la vertu courageuse d'une Antigone et d'une Polyxènc; les larmes étaient mêlées d'émotions fortifiantes, on en sortait plus généreux, plus compatissant, plus homme enfin, dans le sens élevé de ce nom, et mieux préparé à remplir tous les devoirs qu'il impose.

Page 1