EURIPIDE
Vie d'Euripide. —Euripide est contemporain d'Escbyle et de Sophocle ; cependant entre ses œuvres et celles de ses deux aînés la différence est profonde, et l'on a pu dire qu'il a eu^â^é l'art trafique dans une voie nouvelle. Si, à quelques égards, il l'a fait descendre, il a, sinon créé, du moins 4éveloppé l'élément le plus puissant de l'intérêt dramatique, la passion ; c'est ce qui le faisait juger par Aristote «. le plus tragique des poètes. » Quintilien signalait aussi ce mérite singulier d'Euripide, quand il disait que ce poète « est merveilleux dans la peinture des affections de l'àme et qu'il est facilement le premier dans Part d'exciter la pitié'. »
Né à Salamine en 486 ou, suivant d'autres, en 480, au moment même où se livrait la bataille de Salamine, Euripide appartenait à une humble famille. Le poète comique Aristophane, qui l'a poursuivi de ses attaques, lui a souvent reproché sa mère « marchande de légumes. » Il fut destiné d'abord au métier d'athlète, et c'est sans doute pour avoir vu de trop près cette sorte de gens qu'il parle d'eux avec tant de
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iuq)ris. Il (Uinlia (iiisuiU; la pointure ; il suivit les leçons d'éloMueiice du sophiste Prodicus. et il a puisé peut-être à cette école son goût pour les longs discoui's et la subtilité (jui dépare souvent chez lui l'expression des sentinrients lus plus pathétiques. Puis il l'ut élève d'Anaxagore, et ces leçons le préparèrent à celles de Socrate, dont il semble avoir voulu, par ses tragédies, répandre les doctrines et seconder l'action. 11 y a en ellet dans ses attaques contre les dieux du paganisme une ardeur militante, et l'on peut dire de lui, comme on Ta dit chez nous de Voltaire, que du théâtre il a fait une chaire.
Ses débuts dans la poésie dramatique sont de l'année 452. 11 ne remporta le prix que dix ans plus tard, et, bien qu'il ait présenté soixante-quinze pièces et même, suivant d'autres, quatre-vingt-douze, il ne fut que cinq fois vainqueur. Ajoutons qu'il obtint souvent la seconde ou la troisième place; d'ailleurs, il pouvait arriver que 4''^rrêt des juges fût réformé ensuite par la faveur croissante et les applaudissements de l'auditoire. Quoi qu'il en soit, ce n'est ni par découragement ni par dépit qu'Euripide accepta, deux ou trois années avant sa mort, l'hospitalité du roi de Macédoine, Archelaiis, qui attirait à sa cour les poètes et les artistes. 11 mourut dans ce pays, déchiré par une meute, en 407 ou en 406. Cette nouvelle répandit dans Athènes une vive émotion, et le vieux Sophocle qui devait, six mois plus tard, suivre son rival, et qui faisait représenter alors son Œdipe cl Colone, exigea, en signe de deuil, que les acteurs parussent sans couronne.
Énumération et courte analyse des pièces d'Euripide. — Dix-huit pièces, dont un drame satyrique. sont parvenues jusqu'à nous sous le nom d'Euripide. Mais la tragédie de Rhésusj fort indigne du poète et
de l'épisode de VIliade dont s'est inspiré l'auteur, est presque certainement apocryphe. Les autres appartiennent pour le sujet ou à la mythologie pure, ou aux premières guerres de la Grèce, à l'expédition de Troie et à ses suites.
La tragédie û'Aicesle retrace le dévouement de la femme d'Admète, roi de Phères en ïhessalie, qui consent à mourir pour son époux et qui est arrachée aux enfers par Hercule. Le sujet des Baççhanles est la mort de Penthée, roi de Thèbes, déchiré parles Ménades pour s'être opposé à l'introduction du culte de Bacchus dans ses États ; c'est une des pièces qui rappellent le plus la tragédie primitive. Le sujet de VJoï^Qsi tout à fait romanesque. Creuse, fille d'Erechthée, roi d'Athènes, a eu un fils d'Apollon. L'enfant, exposé par sa mère, a été transporté à Delphes par Mercure ; la Pythie l'a élevé et il est devenu gardien du temple. Cependant Creuse a par la suite épousé Xuthns, venu d'Achaïe au secours des Athéniens en guerre avec les Mégariens et proclamo, après son mariage, roi d'Athènes. Les deux époux, qui n'ont pas d'enfants, sont allés à Delphes consulter l'oracle et ils y rencontrent le jeune Ion. D'après les réponses de l'oracle, Xuthus adopte le jeune homme, mais la jalousie de Creuse poursuit Ion, qu'elle croit fils d'une rivale ; elle se dispose à l'empoisonner, quand les langes et le berceau de l'enfant, conservés par la Pythie, amènent une reconnaissance et un heureux dénouement. Le dialogue entre Creuse et Ion qu'elle interroge, offre des analogies nombreuses avec la scène d'Athalie et de Joas.
l^Hercule furieux^ comme les Bacchantes^ nous transporte à Thèbes. Hercule, après avoir accompli les travaux commandés par Eurysthée, est descendu aux enfers. Le bruit de sa mort s'est répandu, et Lycus, usurpateur du trône de Thèbes, a résolu de
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laiie périr l;i l(îJiiruo d"Her(:i]l(î, Mo^are et ses enfants. Ilercuh;, revenu des enfers, tue Lycus ; nnais Junon, dont la haine n'est pas calmée, le frappe de démence, et, dans son délire, il égorge Mégare et ses fils. Ileverni h lui-môme, il veut mourir; Thésée arrive et l'emmène à Athènes où il se purifiera par l'expiation.
Les Uèradides se rattachent par le sujet à la tragédie précédente: Eurysthée, après la mort d'Hercule, persécute ses enfants ; ceux-ci trouvent un asile à Athènes auprès du roi Démophon, fils de Thésée. Le roi refuse de les livrer à Eurysthée qui les réclame.
Le sujet à'Hippohjte porte-couronne est connu par la Phèdre de Racine, Nous aurons occasion de revenir sur cette tragédie.
La tragédie de Médée n'est pas moins célèbre ; elle dépeint la jalousie et la fureur de la femme de Jason qui l'ait périr sa rivale et égorge ses propres enfants.
Le sujet des Pkénicieymes est le même que celui des Sept contre Thèbes d'Eschyle. Le chœur est composé de femmes de Phénicie qui se sont arrêtées à Thèbes en se rendant à Delphes ; de là le nom de la pièce.
Les Suppliantes sont comme une suite des Phéniciennes. Les corps des sept chefs argiens qui ont péri sous les murs de Thèbes sont restés sans sépulture. Thésée, touché par les prières de leurs mères, réclamée ces dépouilles. Sur le refus des Thébains, il les attaque, gagne sur eux une éclatante victoire et rapporte à Athènes les corps auxquels il fait rendre les derniers devoirs.
Les huit tragédies qui nous restent à énumérer se rapportent à la guerre de Troie ou aux Retoiirs.
h'Jphigénie à Aulis est bien connue par la brillante imitation de Racine. Cette belle tragédie, que le poète composa en Macédoine et qui ne fut représentée qu'après sa mort, nous occupera dans la suite de notre étude.
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Le sujet (ïlphigènie en Tauride n'est pas moins célèbre. Iphigénie, transportée par Diane en Tauride, et devenue prêtresse de ]a déesse, reconnaît Oreste, son frère, et Pylade, qu'on lui amène pour les immoler; elle s'enfuit avec eux loin de la Tauride. Le poète allemand Goethe a donné une belle imitation de cette tragédie. Racine s'était aussi proposé de la reproduire ; il avait même fixé en prose tout le plan de son premier acte.
Les Tî^oyenn^^T eiraceni les tristes scènes du partage des captives après la prise de Troie, et la mort d'Astyanax, fils d'Hector, précipité du haut des remparts de la ville.
Hécuhe présente de? tableaux non moins lamentables : c'est d'abord la mort de Polyxène, immolée par Pyrrhus sur le tombeau d'Achille, puis la vengeance d'Hécube qui tue Polymnestor, roi de Thrace, meurtrier de son fils Polydore.
La tragédie d \i ndromaqu£,n ' a presque rien de commun avec celle de Racine. Ce n'est plus Astyanax, fils d'Hector, c'est Molossus, né de Pyrrhus et d'Andromaque, qui est menacé. Hermione, épouse légitime de Pyrrhus, profite de l'absence de son mari pour préparer la mort de l'enfant et de la mère. Les malheureux sont sauvés par l'intervention de Pelée, aïeul de Pyrrhus. Hermione s'enfuit avec Oreste. Bientôt un message annonce que Pyrrhus a été massacré à Delphes par suite d'un complot dont Oreste est l'auteur.
La tragédie d'Hélène est une des plus romanesques qu'ait créées le poète. H suppose que Ménélas, après la guerre de Troie, jeté en Egypte par une tempête, y trouve sa femme Hélène qui n'est jamais allée à Troie, mais qui a été gardée par le roi d'Egypte Prêtée. C'est un fantôme d'Hélène que Junon a substitué à la
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femme de M6n61as el que Pûris a emmené. Kuripide s'est inspiré sans doute de la Pa/inodie de Stésichore. D'ailleurs, au rapport d'Hérodote (liv. II, 11i-l21j, la tradition du séjour d'Hélène s'était conservée on K^ypto, et l'historien prétend l'avoir recueillie de la bouche des prêtres é^^yptiens.
Le sujet (ÏEleclre est celui des Cko&phnres d'Eschyle et de \ Electre de Sophocle, avec des transformations romanesques ou satiriques que nous étudierons.
La tragédie d'Ores/e est le complément de la précédente. Le frère et la sœur, abandonnés par Ménélas, ont été condamnés à mort parles citoyens d'Argos; Pylade s'entend avec Electre pour tirer vengeance de Ménélas et pour l'aire périr Hélène. Les dieux interviennent pour sauver Hélène qui est changée en constellation et pour arracher à la mort Electre et Oreste. En gage de réconciliation, celui-ci épouse Hermione, la fille de Ménélas.
Le Cyclope, seul drame satirique qui soit parvenu jusqu'à nous, mérite pour cette raison de nous arrêter un instant. L'histoire n'est autre que celle d'Ulysse dans la caverne de Polyphème ; mais le sujet est égayé par la présence inévitable d'un chœur de satyres. Ceux-ci, accompagnés de leur père Silène, parcouraient les mers à la recherche de Bacchus enlevé par des pirates ; ils sont tombés au pouvoir de Polyphème. Le géant, qui ne les a pas trouvés assez tendres pour les manger, en a fait ses esclaves ; ils gardent ses troupeaux et nettoient son antre. Ulysse devenu à son tour, ainsi que ses compagnons, prisonnier du cyclope, se concerte avec les satyres pour faire périr le monstre. La jovialité cynique de Polyphème, les vices de Silène voleur, ivrogne et menteur , la poltronnerie des satyres font de cette pièce une véritable bouffonnerie. Ce n'est point le drame satirique tel qu'Horace le définira plus tard, sans
doute d'après les modèles laissés par Eschyle et par Sophocle ^
Caractères généraux de la tragédie d'Euripide. 1. Peinture des passions. — Cette sèche énumération permet déjà de reconnaître ce que nous disions, en commençant, du caractère général de la tragédie d'Euripide. Plus que ses prédécesseurs, le poète a cherché Tintérêt dans la peinture des grandes agitations et des douloureux déchirements du cœur; il s'est efforcé avant tout, suivant l'expression de Bossuet, (( de remuer le sensible. » Comme l'a dit un critique", « il a déplacé la fatalité. » Le Prométhée d'Esch\ie, VŒdipe de Sophocle sont frappés, par ce pouvoir jaloux, de malheurs inévitables. Euripide transporte la lutte dans le cœur humain : ce sont des passions ardentes, irrésistibles que les dieux allument dans le cœur de leurs ennemis; le combat s'engage entre la sensibilité et la raison, et dans ce combat la passion est généralement victorieuse. Cette peinture de la faiblesse humaine, du trouble de l'âme ébranlée, des remords qui suivent sa défaite, est très émouvante ; le spectacle est plus vrai, plus conforme, hélas ! à la vie, mais il est moins fortifiant et moins moral. « J'avais tout
1. Horace, Epitre aux Pisons, v, 220 et suivants : u Celui qui le premier disputa le bouc, prix, grossier delà tragédie, mit bientôt sur la scène les satyres i>us, et sans compromettre la dignité tragique, hasarda des plaisanteries mordantes, etc.. La tragédie <»sttrop noble pour s'abaisser à la bouffonnerie : s'il lui faut paraître au milieu des satyres effrontés, que ce soit avecle pudique embarras d'une matrone obligée de danser dans les fêtes des dieux . »
('armine qui tragico vilem certavit ob hircum Mox etiani agrestes satyros nudavit, et asper Incolumi gpa\itate jocum tentavit. . .
Effutire levés indigna tragsedia versus, L't fcstis matrona inovcri jussa diebus, Intcrerit satyris paulum pudibunda protervis.
M. Patin.
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ennobli, tu as tout dfvjTadé, » dit Ksf;hyle h Euripide dans une piè(;e ('fAf)\)\'(i oîi Aristophane suppose les mérites des deux poètes soumis, dans les enfers, au juj,'ement de Hacchus. Eschyle et Sophocle ont f(;tracfdes héros, guripido a retracé des hommes. On a pu encore appliquer à ces trois poètes le mot célèbre de La Bruyère sur Corneille et Racine : a Eschyle et Sophocle ont peint les hommes tels qu'ils devraient être, Euripide les a peints tels qu'ils sont. »
2. Rôle odieux ou dérisoire donné aux divinités païennes — Le second caractère distinctif de la tragédie d'Euripide, c'est le. rôle odieux ou dérisoire qu'il se plait à donner aux divinUés du paganisme. L'élève de Socrate semble plus d'une fois n'avoir choisi les sujets consacrés par la légende que pour faire détester ces puissances jalouses et cruelles qui frappent les innocents pour satisfaire leur vengeance. Telle Vénus, méprisée par Hippolyte, met dans le cœur de Phèdre une passion furieuse, dont Phèdre et Thésée, ainsi qu'Hippolyte, seront les victimes; telle la haine de Junon poursuit Hercule même après ses douze travaux et le rend meurtrier de sa femme Mégare et de ses enfants ; tel Bacchus fait déchirer par les Ménades le roi Penthée, ennemi de son culte ; telle Diane impose au roi Agamemnon, en expiation d'une légère faute, le sacrifice de sa fille Iphigénie, et, si elle fait grâce de la mort à la malheureuse, si elle la transporte en Tauride, c'est pour la condamner à immoler sur ses autels des victimes humaines; tel Apollon a fait d'Ureste l'assassin de sa mère, et d'Electre la complice du parricide. Sans doute Eschyle et Sophocle avaient déjà présenté quelques-uns de ces tableaux; mais Euripide aime à faire ressortir la révoltante absurdité du rôle attribué à une puissance qui, par sa nature, doit être juste et bienfaisante; et, outre cette
leçon facile à tirer, les spectateurs en reçoivent une autre plus directe par les protestations des victimes de rinjustice céleste, par les réflexions philosophiques ou satyriques que l'auteur met dans la bouche des personnages. Dans une scène touchante ^ après un accès de délire, Oreste remercie tendrement sa sœur des soins dont elle l'entoure :
Ah ! lui dit-il, que mes malheurs ne flétrissent pas ta vie ! Tu n'as fait qu'approuver, moi j'ai versé le sang de ma mère. C'est Apollon que j'accuse, lui qui, après m'avoir poussé à l'action la plus impie, m'a consolé par des paroles et non par des actes. Oui, je I0 crois, mon père, si j'avais pu l'interroger en face, lui demander si je devais tuer ma mère, m'aurait conjuré, les mains étendues vers moi, de ne pas plonger le fer dans le sein de celle qui m'a donné le jour, puisqu'il n'en recouvrerait pas la lumière et que moi, malheureux, j'en devais recueillir tant de douleurs.
Dans les tragédies d'Eschyle et de Sophocle, la conscience ne s'est pas ainsi dégagée des liens de la superstition ; sa voix n'a pas encore parlé si haut. Déjà cependant dans YÉleclre^ après que l'attentat est commis, le frère et la sœur ont maudit leur crime et accusé les ordres du dieu- et les Dioscures, qui apparaissent pour dénouer la tragédie, ont condamné avec réserve l'oracle d'Apollon : « C'est un dieu sage,' et toutefois l'oracle qu'il a rendu est peu sage. »
Thésée, dans V Hercule furieux, fait entendre contre les dieux des accusations encore plus directes. Les dieux n'ont-ils pas contracté entre eux des unions que réprouvent toutes nos lois ? Ne les a-t-on pas vus, pour usurper un trône, ('harger leur père de chaînes ? Et cependant ils habitent l'Olympe et supportent sans