‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 83 sur 267 · Horace, Ep. aux Pisons, v · texte numérisé non relu

Horace, Ep. aux Pisons, v

Impiger, iracundus, inexorabilis, acer,

Jura neget sibi nata, nihil non arroget aniiis.

Cette belle situation a beaucoup frappe les modernes ; ils l'ont souvent reproduite et elle a heureusement inspiré les musiciens comme les poètes'.

Hercule. -- Signalons encore le caractère original d'Hercule dans la tragédie d'Alceste. Il est entré dans la maison d'Admète sans soupçonner le deuil qui y règne. Admète, fidèle aux devoirs de rhospilalilé, cache avec soin sa douleur et fait servir à son hôte un repas somptueux. Le dieu, sans remarquer la tristesse d'Admète, les larmes que les serviteurs ont peine à contenir, se livre à sa gloutonnerie, vide coupe sur coupe, et, enflammépar le vin, hurledeschants grossiers. Sans doute cette peinture ignoble d'Hercule a été encore inspirée par les idées philosophiques du poète ; mais lorsque le dieu apprend le malheur de son hôte et la mort de la vertueuse Alceste, il se transforme tout à coup : il devient grand, généreux, dévoué ; il jure de payer sa dette, il arrache la jeune femme aux enfers, Tamène voilée dans la maison qui la pleure, et la remet entre les bras de son mari. Ces dernières scènes sont d'un grand effet, mais on voit encore par cet exemple combien Euripide aime le romanesque.

Caractères de femmes. — Alceste. — A côté de ces caractères d'hommes on trouve, nous l'avons dit, dans le théâtre d'Euripide, des caractères de femmes plus

1. Gluck, opéra A'Iphigcnie en Tauride. Voir les vers de Guimoud de la Touche ;

Dis-moi qui de nous deux doit en ces lieux périr. L'horreur de tes forfaits, ta rage et tes remords, T'ont-ils ici conduit à travers mille morts? Parricide vengeur du meurtre de ton père, Ton bras désroutte-t-il du meurtre de ta mère?

Vois-tu fuir devant toi la terre épouvantée, Marcher à tes côtés ta mère ensanglantée ? Vois-tu d'affreux serpents de ton front s'élancer. Et de leurs longs replis te ceindre et te presser ?

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beaux oncrorn, pins vrais ot plus émouvants. (Jn peut 6lu(litT cliez lui Tépouso, la scr.ur, la rn^ire, la jeune fille, cl on avouera que eet ennemi des femmes connaissait bien le sexe qu'il attaquait, et qu'il lui a rendu le plus bel hommage, on le faisant souvent aimer et admirer.

A Phèdre, qui est avant tout l'instrument et la victime de la vengeance de Vénus, il est juste d'opposer la noble Alcesto qui se dévoue à la mort pour son mari. Un récit touchant d'une servante, et une belle scène d'adieux entre l'épouse et le mari, entre la mère et les enfants, suffisent à la peinture de cet admirable caractère. Quand approche le moment fatal, elle se revêt de ses plus riches vêtements, elle se prosterne aux pieds de l'autel de Yesla, lui recommande ses enfants; elle couronne de verdure tous les autels domestiques du palais, elle arrose de ses larmes le lit nuptial, elle prend ses enfants dans ses bras, elle les baise tour à tour ; elle tend la main à tous les esclaves qui pleurent, elle a un mot d'amitié et d'adieux pour les plus humbles ; puis elle adresse à son mari une prière sublime dont voici les plus pathétiques passages :

Admète, tu vois ce qui m'atlend; je veux, avant de mourir, t'exprimer mes souhaits. Par un tendre respect, par le sacrifice de ma vie, je te conserve cette lumière du jour; je meurs pour toi. Je pouvais choisir un autre époux parmi les Thessaliens, et continuer d'habiter en reine une riche maison : je n'ai pas voulu vivre séparée de toi avec des enfants orphelins, je n'ai pas eu pitié de moi-même, malgré ces dons de la jeunesse dont je pouvais jouir... Seulement, en retour de ce que je fais, accorde-moi une grâce, non pas égale, car rien n'est plus précieux que la vie, mais juste, tu l'avoueras. Si, comme tu le dois, tu chéris ces enfants d'un amour égal au mien, souffre qu'ils demeurent les maîtres dans ma maison ; ne leur donne point une marâtre, ne prends pas une femme qui ne me vaudrait point peut-être, et qui, dans sa jalousie, porterait la main sur

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ces -enlariLs qui sooL les t'.eiis coiiitiie les miens. Ne fais pas cela, je t'en conjure, une marâtre est pour les enfants d'unepremière épouse une ennemie non moins cruelle qu'une vipère. Au moins, mon fils a dans son père un rempart; mais toi, ma fille, qui formera dignement ta jeunesse, si ton père te donne une telle compagne?... Adieu, vivez heureux ; vantez-vous d'avoir eu, toi, mon époux, la meilleure des femmes, vous, mes enfants, la meilleure des mères.

Clytemnestre, Andromaque, Médée. —Dans le personnage d'Alceste, la mère, on le voit, a sa place comme la femme. Mais, pour trouver les plus sublimes accents de la tendresse maternelle, il faut prendre Clytemnestre menacée dans sa fille, Andromaque qui dispute son fils à la mort, Médée que le doux regard de ses enfants désarme et qui renonce d'abord à ses horribles desseins.

Nous devons à Racine une copie de la Clytemnestre d'Euripide, supérieure, nous osons le dire, à l'original et plus pathétique encore dans sa fureur et dans son désespoir. V Andromaque de Racine, en partie par la différence des situations, en partie par la délicatesse plus grande des sentiments, surpasse aussi V Andromaque d'Euripide.

La scène où Médée va frapper ses enfants est une des plus déchirantes du théâtre ancien et du théâtre moderne :

Mes enfants, mes enfants, vous avez une ville, une maison, où, loin de moi, malheureuse, vous habiterez privés pour toujours de votre mère. Moi, j'irai fugitive sur une autre terre, avant d'avoir joui de vous, de vous avoir vus heureux... Ah! malheureuse, mes emportements m'ont perdue. C'est donc en valu, chers enfants, que je vous ai élevés, c'est en vain que je me suis consumée pour vous dans les veilles et dans les souffrances... Malheureuse, autrefois je fondais sur vous mes meilleures espérances ; vous deviez nourrir ma vieillesse et, à ma

mort, m'onsevelir de vos mains, sort envié chf?z les inortels.

MiiintonanLc'(!n est fait de, (wlUi doiion ?itU;nt.o ; sé[)arée de vou'^, je vais traiiHir iukî vio trisLo et misérabl*;. Kl vous, vous ne verrez plus votre riiric, il vous faudra passer à une existence nouvelle. Ail! mes (înfaiiLs, pourquoi ce re^^Mrd, pour<juoi ce sourire, le deruier de tous? Hélas! hélas I que lerai-je? Le r,a;ur me manque, ô femmes, quand je rencontre l'œil serein de mes eufanls. Noh, je ne pourrais; loin de moi mes premiers desseins 1 J'(!mmèn(;rai avec moi mes euIcLuls loin de ce pays. F'autil, en punissant leur père par leur malheur, me rendre moimême deux j'ois malheureuse? Non, non, loin de moi mes desseins !...

Puis dans ce terrible combat qui déchire son âme, elle revient à sa résolution première; il faut que ses enfants meurent plutôt que de rester exposés aux outrages des ennemis de leur mère. Mais que d'incertitudes encore ! quelle effusion d'amour dans ces dernières paroles :

Donnez, mes fils, donnez à votre mère votre main à baiser. 0 main chérie! ô tête chérie! aimable aspect, nobles traits de mes enfants! Soyez heureux, mais non pas ici; le bonheur de cette terre, votre père vous l'a ravi. 0 doux embrassements ! fraîches et tendres joues, délicieuse haleine de mes enfants ! Ah ! sortez, sortez, je ne puis plus soutenir votre vue, je succombe à tant de maux !

Le pathétique de l'amour maternel ne peut aller plus loin. On trouverait aussi la mère, plus que la sœur, dans les soins si tendres qu'Electre prodigue à son frère. Uue citation précédente a déjà donné une idée de ce caractère. La reconnaissance d'iphigénie et dOreste, dans Vlphigénie en Tawnde, est encore un touchant modèle d'effusion fraternelle.

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Iphigénie et Polyxène. — Enfin, à côté de ces types de femmes, de mères, de sœurs, il ne faut pas oublier deux personnages d'une exquise pureté, Iphigénie et Polyxène. Toutes deux doivent périr, jeunes, belles, innocentes, l'une sur l'autel de Diane, l'autre sur le tombeau d'Achille. La première, qui n'a connu que le bonheur, se révolte d'abord contre la cruelle sentence: « 11 est si doux de voir la lumière ! » Elle cherche à réveiller la tendresse d'Agamemnon, elle lui rappelle ses caresses fdiales, leurs doux épanchements lorsque, assise sur les genoux de son père, elle faisait avec lui des projets d'avenir ; elle invoque le souvenir de Pélops et d'Atrée, père dAgamemnon, de la malheureuse Glytemnestre, dont le cœur est déchiré par une horrible douleur; elle appelle à son aide jusqu'au petit Oreste. Celui-ci, encore dans les bras de sa nourrice, ne peut comprendre l'affreux événement qui se prépare, mais il pleure de voir pleurer sa sœur :

0 mon frère, tu es un faible défenseur pour tes amis ; cependant mêle tes larmes aux miennes, et supplie ton père de ne pas tuer ta sœur. Les enfants mêmes ont un sentiment du malheur. Vois, mon père, il t'adresse une muette prière. Ahî compatis à mon sort et prends pitié de ma vie.

Cette touchante prière qu'on a souvent comparée à celle de Ylphigénie de Racine, nous montre, comme on l'a dit, la jeune fille antique, plus naïve, plus abandonnée, plus livrée aux sentiments naturels d'amour de la vie, de crainte de la mort. Mais on n'aurait pas une idée complète et juste de ce caractère, si Ton n'ajoutait qu'Iphigénie trouve plus tard une résignation, un courage d'autant plus admirables que le sacrifice est plus douloureux. Elle refuse la protection d'Achille, elle déclare qu'elle veut mourir :

2ii iiisronu; df. i,\ t.iT'if;MATrnF (;nKrr»iT

l'IcouLe, ma riicre, ce que j'ai n'-soiii apn-s des n'-llfixions srrieiis<*s. Je suis clT-cidre à mourir; mais je veux rendre ma rnort f,dorieuse, et la sul)ir sans regrets. Considère avec moi, ma mère, coinbicïn ce parti est (tonvenafjle. l/d Orèee tout <mitière a mainlfMiarit les yeux sur moi; de moi seule d(''pend le d (''part de la flotte et la ruine de Troie, fie moi il dépend d'empèelier à l'avj'nir les barbares de ravir les nobles femmes de la Grèce. Je les sauverai toutes en mourant; libératrice de la Grèce, ma ^doire sera «lip^ne d'envie. *IJois-je, après tout, tenir tant à la vie? Tu me l'as donnée dans l'intérêt des Grecs, et non pour toi seule... Je me flévoue flonc à la Grèce, Immolez-moi et allez renverser Ilion; ses ruines seront IfS fnonurncnts éternels de mon sacrifice; ce seront là mes enfants, mon hymen et ma gloire. Il est dans l'ordre que les Grecs commandent aux barbares et non les barbares aux Grecs; ceux-là sont nés pour l'esclavage, ceux-ci pour la liberté.

On voit que l'Iphigénie d'Euripide n'a pas moins de générosité et d'héroïsme que celle de Racine. xMais elle s'est élevée à ces sentiments par un plus grand effort, ou du moins la douleur de la jeune fille moderne a été plus réservée, plus contenue; comme on l'a dit, elle n'a défendu sa vie que par « des prières muettes K »

Polyxène, dans VHéciibe, est plus facilement résignée qu'Iphigénie ; car elle a grandi au milieu des tristes scènes du siège de Troie, elle a vu tomber sa patrie, mourir son père, et, si elle vivait, ce serait pour être esclave. Elle accepte donc la mort sans effroi, sans trouble ; mais dans son courage il n'y a ni faste ni arrogance : elle ne brave pas Ulysse, elle lui parle avec une fierté calme et douce; elle ne regrette que les soins dont elle aurait entouré la vieillesse de sa malheureuse mère, et elle adresse en marchant au supplice de touchants adieux à Hécube et à sa sœur Gas-

1, Saint-Marc Girardin, Cours de litt, dramatique, i. 1, eh. ii.

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sandre. Elle n'est pas moins simple et moins belle dans la scène du sacrifice que vient raconter le héraut Tallhybius ; elle meurt sans se plaindre, elle ne songe en tombant qu'à ranger ses vêtements,

Dernier trait de pudeur à ses derniers moments '.

Elle n'a rien de commun avec la Polyxène de Sénèque, stoïcienne farouche, dont l'héroïsme sauvage épouvante Pyrrhus lui-même, et qui tombe pesamment sur le tombeau, « comme pour rendre la terre lourde à Achille. » Autant cette copie chargée est repoussante, autant la véritable Polyxène est aimable et gracieuse.

Ces analyses que nous avons été contraint d'abréger auront suffisamment justifié notre jugement primitif. Malgré de réels défauts que nous n'avons pas dissimulés, Euripide a une grande et puissante qualité, le pathétique. Il cherche peut-être trop les occasions de nous attendrir ; trop facilement peut-être, comme le lui a reproché Aristophane, il a demandé aux grandes misères morales ou aux détails les plus hideux de la misère physique des moyens d'émotion; mais souvent aussi il puise le pathétique aux sources les plus pures, et il a bien connu et bien exploré tous les replis du cœur humain et en particulier du cœur des femmes. Racine, autant que Ménandre, s'est formé à cette école.

8. Style d'Euripide. — Son style a aussi beaucoup d'analogie avec celui de notre poète: il estclair, facile, harmonieux ; la simplicité y est expressive, la familiarité elle-même y est distinguée. Nous avons dit que la poésie des chœurs a souvent une fraîcheur

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