POLYBE
de longs fragments des livres VI-XVI1I ; les fragments des autres livres sont moins importants.
L'idée de l'histoire universelle. — On a vu que Polybe, après avoir défendu sa patrie, était devenu presque Romain : il comprenait que les conquêtes de Rome changeaient la face de la terre, et que Rome était désormais le centre de la civilisation. Cette intelligence de son temps lui inspire une conception neuve et plus philosophique de l'histoire : celle-ci de particulière doit devenir générale et universelle, elle ne sera point vivante si on la forme des histoires partielles et juxtaposées des différents peuples, car Rome domine les peuples et leur imprime comme à un seul corps une vie nouvelle dont elle tient les ressorts et à laquelle elle donne l'unité. Écrire l'histoire conformément à cette claire vision des choses était une idée de génie.
Caractère pratique de l'œuvre; la méthode. — En môme temps qu'il écrit une histoire philosophique, Polybe écrit une histoire pragmatique ou pratique, c'est-à-dire fondée sur des faits exacts, instructive et didactique : il veut que ses lecteurs profitent des connaissances qu'il a acquises auprès des Romains, étudiant de près leurs armées et \es rouages de leur politique, et cherchant à découvrir les causes qui relient les événements les uns aux autres. Trois choses, selon lui, sont nécessaires à l'historien : la lecture ou connaissance des livres et documents originaux, la connaissance des lieux (et, pour l'acquérir, Polybe n'a épargné aucun voyage), enfin, ce qui est à ses yeux le plus important, l'expérience des affaires politiques et militaires (1). Ces recherches faites, ou doit parler avec franchise ; quelle que soit la tristesse du Grec qui raconte l'histoire de la décadence de sa patrie, il se doit avant tout à la vérité :
(i) Voir Polybe, XII, J5. Pour l'application moderne de celte méthode, YO»r l'étude de René Doumic sur l'Œuvre d'Albert Sorel (dam Revue des Deux Mondes, 15 juillet 1906).
La vérité une fois retranchée de l'histoire, tout le reste n'es! qu'un récit inutile. Accuser nos amis, louer nos ennemis ne doit donc pas nous faire hésiter; vanter quelquefois ceux que nous avons d'abord critiqués ne doit pas non plus nous inquiéter, car il est .naturel que les hommes politiques ne puissent ni atteindre toujours le but, ni le manquer sans cesse. Détachonsnous donc des personnes, et d'après les faits eux-mêmes rédigeons nos jugements et nos arrêts (1).
De ce même amour de la vérité procède une nouveauté excellente et hardie qui ne trouva point d'imitateurs dans l'antiquité : Polybe bannit la rhétorique; chez lui, pas un seul discours à la façon des historiens qui l'avaient précédé ; par de simples résumés en style indirect, il conserve le sens des paroles prononcées, sans prétendre à une restitution trompeuse.
Telle est la méthode de Polybe, méthode vraiment scientifique ; pour égaler Thucydide, il ne lui a manqué que les qualités de l'artiste.
Le style et la composition. — La langue de Polybe est claire, mais banale ; il répète à satiété certains mots commodes et vagues, il emploie en grand nombre les noms abstraits. Aux défauts de style se joignent les défauts de composition : il interrompt le récit pour disserter et raisonner, il abonde en digressions ; tout cela vient, il faut le reconnaître, de la préoccupation didactique la plus sérieuse.
Les défauts de style et de composition de Polybe l'ont empêché d'être le régal des délicats; mais des historiens philosophes, un Bossuet, un Montesquieu, se sont inspirés de ses exemples ; s'il n'a pas été un artiste, il n'en reste pas moins un grand esprit.