‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 111 sur 156 · IV. — Lb siècle dks Anton ins : Plutarquk · texte numérisé non relu

IV. — Lb siècle dks Anton ins : Plutarquk

Une renaissance littéraire. — Avec la fin du i** siècle après J.-C. nous atteignons l'ère des Antonins (96-192), où l'esprit grec, sans échapper à l'influence romaine, ranime ses forces et jette un vif éclat dans les œuvres de moralistes, de philosophes, d'historiens, de savants, et de sophistes-rhéteurs, dont quelques-uns abandonnent le dialecte commun pour imiter le dialecte attique. Dès le début se détache avec un relief particulier la figure de Plutarquc, « le dernier et le plus aimable des sages de la Grèce » (1),

(!) 0. Gréard, De la moratr •>* Vhitamxie, p. 430.

Eoge». — Lit» &, 22

qui, dans un monde à demi romain, se rapproche plus que tout autre écrivain de l'hellénisme pur.

Vie de Plutarque. — Plutarque naquit à Chéronée, entre 45 et 50, dans une famille béotienne où le culte des traditions s'alliait à une curiosité d'esprit ouverte aux idées du jour. Vers l'âge de vingt ans, il commença à fréquenter les écoles d'Athènes, et il y toucha à toutes les sciences, principalement à la philosophie ; puis il voyagea, vint à Rome, donna dans cette ville des lectures publiques ou conférences en grec et y devint l'ami des Romains les plus distingués. Il aimait la simplicité et la retraite : aussi ne tarda-t-il pas à rentrer à Ghéronée pour y partager Bon existence entre les occupations de la vie de famille, l'exercice des dignités municipales et la composition de ses ouvrages ; il y mourut, vers Tan 125, entouré d'estime et de respect.

Aperçu général de ses œuvres. — Plutarque n'a composé aucun livre de longue haleine, mais ses œuvres abondantes et variées sont l'image de tout ce qu'un Grec très instruit et très fidèle au passé de sa race pouvait alors dire, écrire et penser. Ses 46 Biographies parallèles (23 x 2), suivies de 4 biographies isolées, en forment la partie la plus populaire. Il reste aussi de lui environ 80 petits traités de morale, de philosophie, de littérature et autres sujets, compris sous le titre $ Œuvres morales et qui ne s'imposent pas moins à l'attention.

Ses « Biographies parallèles ». — Les Biographies parallèles des hommes illustres de la Grèce et de Rome forment une galerie de portraits qui s'étend depuis Thésée et Romulus jusqu'à Dion et Brutus. A chacun de ses héros grecs, Plutarque oppose un héros romain, et, quand il a raconté leurs deux jries, il en fait la comparaison. A dire vrai, le procédé sent la rhétorique. Et puis, Plutarque a beau nous montrer des hommes dont la vie se confond avec

PI.UTARQUE. 3x7

l'histoire de leur temps, les préoccupations du moraliste l'emportent en lui sur celles de l'historien : il dépeint la physionomie moraleplus que la vie publique, et il recherche les anecdotes, les faits caractéristiques, Les détails de la vie privée. « Il aune grâce inimitable à peindre les grands hommes dans les petites choses, a dit Rousseau, et il est si heureux dans le choix de ses traits, que souvint un mot, un sourire, un geste, lui suffit pour caractériser son héros (1). »

En raison même de ces qualités de peintre, et tout en n'ayant pas la critique rigoureuse de l'historien, Plutarque place souvent dans le cadre modeste d'une biographie des scènes où son talent rivalise avec celui de Thucydide ou de Tacite : tels sont, par exemple, les tableaux de la victoire de Salamine, de l'administration de Périclés, de la rentrée d'Aleibiade dans Athènes, de Gicéron conduisant Lentulus au supplice, du passage du Rubicon, de la mort de César, de la bataille de Philippes, de l'entrevue d'Antoine et de Gléopâtre. Entre tant de pages intéressantes, nous retiendrons les réflexions du biographe sur la puissance de Périclés :

Lorsque, la dissension éteinte et l'unité rétablie dans l'État, il eut ramené à lui Athènes et les intérêts dépendant do la politique athénienne, tributs, armées, galères, domination de V mer et des lies, forée venant des barbares, pouvoir sur les peuples sujets augmenté par l'amitié des rois et par l'alliance des prineee, alors Périclés ne fut plus le même, ni, comme jadis, docile au peuple et facile à subir les passions de la foule ainsi qu'on cède aux souffles du vent ; mais, quittant cette façon coquette et relâchée du gouvernement populaire, comme on ferait une brillante et molle harmonie, pour le ton d'une autorité plutôt aristocratique et royale qu'il maintenait droite et ferme au profit de L'État, il gouverna d'ordinaire le peuple par Il persuasion et les conseils ; mais quelquefois aussi, se roidiss.nt contre sa colère, il l'amenait de lnne au parti de lu. pnlilic, tel que ce médecin qui, a un mal multiple St en applique, selon l'occasion, soit des plaisirs sans danger, soit le

(1) J.-J. Rousseau, LinUe, il.

remède douloureux mais salutaire. Au milfeu d'un peuple puissant, travaillé, comme il est naturel, par tant de passions diverses, seul capable de les manier toutes avec mesure, usant tour à tour de l'espoir ou de la peur comme d'un gouvernail pour guider l'élan de leur ardeur ou pour calmer et adoucir leurs colères, Périclès fît bien voir que, selon la pensée de Platon, la rhétorique est un art de mener les âmes, que son œuvre principale est dans la science des mœurs et des passions, et que l'âme a comme des ressorts et des cordes qui exigent une touche à la fois ferme et mesurée. Et la sûreté de cette force n'était pas seulement dans l'éloquence de Périclès, mais, comme le dit Thucydide, dans l'estime, dans la confiance qi?'*r»spirait . par son intégrité notoire et supérieure à toute séduction l'homme qui, après avoir tant agrandi et enrichi sa patrie, placé lui-même par sa puissance au-dessus de nombreux rois et tyrans, dont quelques-uns l'avaient choisi pour tuteur de leurs enfants, n'augmenta pas d'une seule drachme le patrimoine de son père (1).

A ce ferme tableau des moyens de gouvernement de Périclès, joignons les lignes émouvantes où Plutarque raconte ses derniers moments, résume les principaux traits de son caractère, et montre l'impression produite par sa mort :

Il était près de mourir, et, assis autour de lui, les principaux citoyens d'Athènes avec ceux qui survivaient de ses amis s'entretenaient de ses vertus, de ses talents, et rappelaient le nombre de ses trophées (il n'en avait pas dressé moins de neuf, comme général vainqueur, au nom d'Athènes) ; et ils s'entretenaient de la sorte, croyant bien qu'il ne les comprenait plus, ayant perdu le sentiment. Mais Périclès avait suivi leurs paroles, et, se mêlant à leur entretien, il leur dit qu'il s'étonnait qu'on rappelât, à l'honneur de son nom, des avantages dépendant de la fortune et que, d'ailleurs, il partageait avec beaucoup d'autres généraux, tandis qu'on oubliait son plus grand et son plus beau titre : « c'est, disait-il, que pas un Athénien n'a pris le deuil à cause de moi. »

En effet, il faut bien admirer en cet homme, non seulement la douceur et l'humanité dont il ne se départit jamais au milieu d'affaires nombreuses et de grandes inimitiés, mais encore cette hauteur d'âme qui lui faisait regarder comme son principal

(1) Hutarque, Vie de Périclès, chap. xr. Traduction inédite de E. Eggor.

Page 1