‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 112 sur 156 · PLUTARQUE · texte numérisé non relu

PLUTARQUE

honneur, de n'avoir jamais rien détourné d'une telle puissance pour satisfaire à un sentiment de colère ou d'envie et de n'avoir jamais connu de haine irréconciliable...

Les événements firent bien vite sentir aux Athéniens ce qu'ils perdaient en lui. Ceux qui de son vivant souffraient de se voir éclipsés par un tel talent, quand ils eurent, après sa mort, fait l'épreuve d'autres orateurs et dèma^o^ues, convinrent que jamais honinu: ne lut plus modéré dans la force, ni ^. k8 noble dans la douceur. VA ce pouvoir naguère jalousé comme celui d'un roi ou d'un tyran, on s'aperçut qu'il avait été le rempart et le saint de l'État; tant débordèrent ensuite et la corruption si la méchanceté que sa force avait contenues jusqu'à lus dissimuler, en les préservant d'excès sans remède (I) I

Ses « Œuvres morales ». — Les Œuvres morales de Plutarque, dans leur variété (compositions régulières en forme de dissertation ou de dialogue, simples recueils de souvenirs, de notes et d'anecdotes), font voir, encore mieux que les Biographies, le moraliste aimable, l'esprit curieux et honnête. Sans jamais écrire à proprement parler sa vie, l'auteur nous y dit ce qu'il est, quand et comment il a vécu, ce qu'il a étudié, tout ce qu'il sait et pense sur les sujets les plus divers. Il s'y montre Platonicien convaincu, et de là découlent toutes ses idées. Le platonisme s'accordait bien avec les tendances religieuses de sa nature : Plutarque a étudié la religion de la Grèce ; il l'interprète avec noblesse, cherchant à dégager de la lettre trompeuse des traditions un fonds de vérité et à la rendre respectable en la purifiant. Dans les questions de mumle, guidé par la môme élévation, il se tient à égale distance de l'ascétisme des Stoïciens et de la doctrine relâchée des Épicuriens; il y fait preuve d'une modération indulgente et pratique, il s'attache à développer les vertus familiales et l'esprit de sociabilité.

talons une belle page des Œuvres morales; nous

(1) Plutarque, Vie d* Pé+iclés, chap. xxxviu et xixix. Traduction inéditp de E. fcgger.

/'empruntons au traité où Plutarque réfute les idées de Golotès, disciple d'Êpicure; c'est un plaidoyer contre l'inaction politique et en faveur de la nécessité d'une religion, fondement d'une cité bien ordonnée :

Il n'y 4 donc éloge qui soit assez digne des hommes qui houï> ont défendus contre les passions sauvages en constituant les États avec des magistratures et des lois. Or, quels sont ceux qui troublent cet ordre et le détruisent, qui le renversent de fond en combl:1 ? N'est-ce pas ceux qui fuient eux-mêmes la vie publique et qui en détournent leurs disciples, ceux qui disent que ia couronne de Yataraxie (li n'est pas comparable avec le bonheur des plus grandes charges, ceux qui disent que faire le métier de roi est une faute, une déchéance, et qui écrivent en propres termes : « Il faut dire comment chacun pourra le mieux garder le souverain bien selon la nature et s'abstenir de prendre part, volontairement du moins, aux magistratures que confère la foule, » ou encore: « Il n'est plus question de sauver les Grecs, ni de recevoir d'eux la couronne de la sagesse, mais de manger et de boire, cher Timocrate, en flattant la chair sgns nuire à notre santé. » Et pourtant, le premier article de la législation que loue Golotès lui-même, le plus important, c'est cette foi aux dieux par laquelle Lycurgue sanctifia les Lacédémonicns, Numa les Romains. Ion les Athéniens d'autrefois, Deucalion toute la race des Hellènes, en les rendant, par des prières, par des serments, par la voix des oracles, sensibles à l'espérance et a la crainte en présence des choses divines. Vous trouverez des villes où l'on ne sait pas lire, des villes sans murailles, sans rois, sans maisons, sans argent, qui se passent de monnaies, de théâtres, de gymnases; mais une ville sans temples, sansdieux, qui ne connaisse ni prières, ni serments, ni oracles, ni sacrifices pour appeler ie bonheur ou détourner le malheur, voilà ce que personne n'a vu et ne verra jamais ; une ville tiendrait plutôt en l'air qu'un État ne pourra prendre ou garder son équilibre, si vous en ôtez la croyance aux dieux. Eh bien, ce lien de toute communauté, cet appui, cette base de toute législation, i'os philosophes les renversent sans détours ni précautions subtiles, mais dès le principe et par le premier de leurs axiomes (2h

Son style. — Le style de Plutarque n'est pas aisé h définir : grâce à ses abondantes lectures et à sa

(1) État d'une âme exempte de troubles (àxafa^'a).

(2) Plutarque, Contre Golotès, chap. xxxi. Traduction inédite d« E. Egger.

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fidèle mémoire, il touche aux qualités des écrivains attiques et aux défauts des écrivains de l'époque romaine ; il prend ses termes à la prose et à la poésie, il se souvient de tous sans vouloir imiter personne ; c'est une bigarrure qui serait lalig-ante, si elle n'était pas parfaitement naturelle. Par là, il est à la fois le moins classique et le plus séduisant des écrivains; mais si une telle manière d'écrire est orig-inale, elle manque un peu de netteté, et Ton comprend qu'Amyot ait parlé de la « façon d'écrire plus aiguë, plus docte et pressée que claire, polie ou aisée, qui est propre à Plutarque (1) ».

Sa popularité. — Nous venons de nommer Jacques Amyot : nul n'a plus fait que ce traducteur, parfois infidèle, toujours agréable, pour populariser l'œuvre du moraliste de Chéronée. Plutarque lui doit d'être devenu pour les gens du monde, aux xvi*, xvne et' xvme siècles, ce qu'était Aristote pour les gens d'école, un sujet de lecture journalière, une autorité respectée et aimée. Montaigne l'appelait son « bréviaire », il inspire à Shakespeare les scènes les plus saisissantes de Coriolah et de Jules César, il fournit à Racine le caractère de Monime dans Mithridate, il arrache l'admiration de Jean-Jacques Rousseau, et, sous la Révolution, Mm* Roland l'appelle « la pâture des grandes âmes ». Il y a donc quelque patriotisme à s'occuper de Plutarque, qui a pris, dans notre littérature et dans notre vie morale, une place si importante, grâce à son propre mérite et au génie de son interprète.

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